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Pour une recherche scientifique associant la robotique
et les autres disciplines
La robotique évolutive, comme on le sait, se développe
selon une méthode constructiviste générative.
Les robots apprennent progressivement ce que savent les hommes grâce
aux capacités d'acquisition dont ils disposent. L'exemple
souvent cité du robot Cog du MIT est significatif. Il s'agit
en fait d'une plate-forme qui peut apprendre des comportements
et contenus cognitifs très variés, en fonction des
milieux et domaines avec lesquels elle est mise en interaction.
Chaque mois qui s'écoule lui permet de nouveaux progrès.
Selon son "père" Rodney Brooks, interviewé par François
de Closets dans un film
produit par France2 on pourra progressivement la doter
d'une "culture générale", couvrant un registre croissant
de connaissances, comme un enfant que l'on éduque de
façon en faire face aux aléas d'une vie non programmée
à l'avance. On pourra au contraire lui donner des aptitudes
plus spécialisées et plus pointues, par exemple pour
lui permettre de s'adapter à des tâches différentes
dans des milieux différents, par exemple l'exploration d'un
milieu hostile ou la réalisation d'une opération de
chirurgie.
Ajoutons qu'au fur et à mesure que ces tâches
deviendront plus complexes, il sera possible de reconfigurer
les composants du robot (en attendant qu'il le fasse en partie lui-même).
C'est-à-dire que le robot grandira tel un enfant, non seulement
en sagesse mais en taille et en performances physiques. Les puces
FPGA de plus en plus miniaturisées augmenteront les capacités
adaptatives de son cerveau, tandis que chaque plate-forme pourra
être dotée d'organes senseurs et effecteurs de plus
en plus efficaces, travaillant aussi bien dans le domaine moléculaire
que dans le champ cosmique (par exemple couplés avec les
plus récents des instruments d'observation astronomique).
On voit sans peine ce qui pourra advenir de tels progrès.
La première conséquence, de grande ampleur, sera d'obtenir
des robots accumulant sans limites autres que matérielles
(mais la loi de Moore pourvoira encore un certain nombre d'années
à ce que ces limites soient reculées) des connaissances
et des capacités d'invention. On pourra réaliser un
super Cog unique doté de capacités considérables,
dont l'intégration sous forme d'un méta-système
complexe pourra produire des conséquences heuristiques absolument
inattendues. On pourra aussi obtenir, sans doute plus rapidement
et avec des modalités d'intégration plus souples,
des Cogs spécialisés, mais interconnectés en
réseau.
La seconde conséquence sera autrement plus révolutionnaire
encore. Les scientifiques de toutes disciplines ne semblent pas
encore avoir bien pris la mesure de ce qui va se produire.
Il suffit pour le comprendre de se souvenir de ce qui
s'est passé avec le développement de l'informatique
et de l'Internet dans les sciences. Longtemps considérée
par les théoriciens comme une technique d'ingénieur,
sinon de secrétariat technique, dont il fallait bien se garder
de se servir soi-même, l'informatique est désormais
l'instrument indispensable de la recherche. Sans devenir - malheureusement
encore - les très bons informaticiens qu'ils devraient être,
les scientifiques de toutes disciplines ont appris à utiliser
l'informatique et les réseaux dans leurs recherches quotidiennes,
perfectionnant de ce fait beaucoup de façons de poser ou
résoudre leurs problèmes.
Il en sera de même avec la robotique. Ou bien
telle discipline exigera pour progresser le robot complet, avec
sa mémoire évolutive et ses divers organes senseurs
et effecteurs. Dans ce cas, le laboratoire se procurera l'un d'entre
eux et le développera en fonction de ses besoins. Ou bien,
dans des sciences moins physiques, il suffira d'importer le cerveau
du robot, avec ses neurones formels et son algorithmique génétique,
afin de le faire travailler à l'enrichissement des modèles
de la discipline considérée.
Pour que l'effet de synergie pouvant résulter
de ces travaux soit maximisé, il conviendra évidemment
que les chercheurs des diverses disciplines mettent en commun leurs
expériences, tant entre eux qu'avec les spécialistes
de la robotique généraliste de pointe, celle qui fera
évoluer les plate-formes et les outils communs.
Beaucoup reste à faire pour qu'un tel objectif
se réalise, compte-tenu de ce qui demeure encore profondément
inscrit dans les esprits des scientifiques non roboticiens et non
informaticiens : peur du réductionnisme, peur de la concurrence
d'éventuels compétiteurs, conviction que leur pensée
seule est source de découverte et qu'elle n'a pas besoin
d'artefacts pour mieux fonctionner. Ces survivances sont particulièrement
fortes chez les mandarins, voire chez les jeunes chercheurs de la
vielle Europe(1). Mais si les savants de
pays moins conservateurs, Etats-Unis et Japon, montrent les bons
résultats du co-développement robotique/intelligence
artificielle et sciences plus traditionnelles, les esprits devront
bien évoluer chez nous. Ce sera en effet évoluer ou
dépérir.
En dehors de ce que font déjà, et pourront
faire, les institutions pour favoriser ce travail interdisciplinaire,
véritable enjeu pour le grand bond en avant qui s'impose
à la science toute entière(2), on
pourrait concevoir que des communautés de chercheurs déjà
convaincus se formalisent un peu plus, et réalisent des démonstrateurs
pédagogiques, notamment sur le web, afin de convaincre leurs
collègues de l'intérêt de la démarche.
Si nous n'avons pas en France l'avance de Rodney Brooks et de ses
équipes, nous pouvons cependant disposer de plate-formes
évolutionnaires de très bon niveau. Plus difficile
sera la mutation des esprits. Elle a l'avantage de ne pas exiger
des budgets de recherche considérables, mais elle demande
par contre pas mal de bonne volonté. Ceci est une autre histoire,
sur laquelle nous reviendrons peut-être.
(1)Il faut dire
que si les défenseurs d'une nouvelle forme de science, utilisant
des outils évolutionnistes, annoncent aux scientifiques
plus traditionnels qu'il faut mettre à la corbeille toutes
les théories et tous les acquis, ils ne seront pas crédibles.
La science s'est toujours construite par couches superposées,
les nouvelles reprenant et finalement valorisant les anciennes.
Il en sera de même avec ce que Stephen Wolfram appelle A new
kind of science (voir
notre article dans le précédent numéro).
(2)Voir aussi
un précédent éditorial: évolution
naturelle, évolution artificielle.