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La robotique est-elle une technologie ou une science
?
Vous proposez dans un de vos
billets que se réalise un co-développement entre
la robotique et les autres sciences. C'est indispensable pour l'avenir
des parties en présence, j'en conviens. Mais dans l'immédiat
ceci supposerait que la robotique soit considérée
comme une science par les représentants de ces autres sciences,
comme d'ailleurs par ses représentants eux-mêmes.
Or je m'interroge sur le statut de la robotique. C'est
manifestement une technologie, mais de quelle science ? Je crois
qu'en France, la robotique est le domaine d'application majeur de
la science du contrôle des systèmes (Automatique, Électronique).
Cette science est elle-même une partie relativement indépendante
de la physique. Il me semble que l'on est dans le cas d'une science
faiblement autonome et d'une technologie hégémonique
par rapport à cette science. Dans ce cas, toute évaluation
porte sur les résultats d'applications et non sur celle des
résultats théoriques.
Dans le domaine universitaire, il est difficile de
faire vivre une communauté qui se fonde principalement sur
une technologie. Il ne lui correspond pas vraiment de cursus scientifique
clair, de congrès scientifiques internationaux bien visibles
et son autonomie dans le monde universitaire très conflictuel,
par rapport aux sciences établies de longue date, est délicate
(pas de reconnaissance dans l'université, peu de considération,
peu de postes, peu de financements).
Ce n'est pas le cas dans les écoles d'ingénieur,
où l'approche technologique est valorisée. Mais alors,
les grands laboratoires scientifiques y sont rares. L'aspect étude
et application y est très bien développé, mais
le côté recherche fondamentale y est assez faible (sauf
le cas, sans doute, des grandes Grandes écoles).
Ce cas est aussi celui de l'informatique, qui joue,
en ce moment, son existence de discipline scientifique à
part entière (ce à quoi les pionniers avaient cru
aux origines qu'elle pouvait prétendre) devant la technologie
des programmes applicatifs innombrables.
Je crois que cette dichotomie science/technologie est
un mal très français, hérité à
la fois de la coupure université - grandes écoles
et de notre culture, devenue quelque peu laxiste face aux efforts
à fournir pour devenir de bons scientifiques.
L'approche culturelle du problème est intéressante.
La France se faisait jadis forte de sa culture scientifique, qui
était, c'est vrai, il y a encore 20 ans, sans doute la plus
éclatante du monde occidental. L'exigence des cursus scientifiques
d'alors (et l'hégémonie formidable des mathématiques)
y était pour quelque chose. Cela a bien changé, par
une certaine prise de pouvoir, à la fois dans l'université
et dans le monde politique, des sciences humaines (psychologie,
sociologie, économie ...) qui font très peu appel
aux mathématiques, même statistiques. La grande faiblesse
en mathématiques des étudiants entrant en Faculté
de sciences est préoccupante.
Le niveau d'exigence au baccalauréat est presque
nul (je le sais ayant été plus de 20 ans président
de jurys de baccalauréats). Ainsi, les étudiants se
tournent, par faiblesse reconnue, vers des disciplines où
le formalisme est faible, c'est-à-dire les cursus technologiques
comme l'informatique, l'automatique et l'électronique ou
encore la biologie. Les mathématiques elles-mêmes et
la physique ont ainsi des problèmes sérieux de recrutement,
surtout en recherche.
On obtient de la sorte des disciplines où les
flux d'inscrits sont importants, et qui souffrent d'une faiblesse
notoire de leur problématique scientifique : des étudiants
nombreux et parfois très nombreux en second cycle, et des
DEA avec des étudiants moyens ou assez faibles.. Donc des
thèses pas très bonnes, des recrutements pas très
bons de MdC, et des laboratoires d'allure étrange, avec une
abondance de technologues ..
Le cas des USA ou du Japon est différent. Les
formations y sont polytechniques et élitistes (d'assez
à très exigeantes selon les Écoles ou Universités
qui sont systématiquement classées) et tous les scientifiques
ont un bon niveau de mathématiques, ainsi que de bonnes connaissances
technologiques. La progression dans les cursus est difficile. Le
lien avec l'industrie se fait sur la base du transfert scientifique
plutôt que du transfert technologique.
La France avait une élite scientifique, dégagée
par des cursus très exigeants. Les Pouvoirs Publics ont changé
les règles du jeu et ont décidé de faire de
la formation de masse. Ils ont décidé de supprimer
l'élitisme, considéré comme non démocratique
et conservateur. Et cela, sans refondre complètement les
systèmes d'enseignement et de recherche publics, ce que les
pesanteurs habituelles et les avantages acquis interdisaient totalement.
Pas de pluridisciplinarité donc, et toujours le cloisonnement
disciplinaire qui est mortel dans les domaines technologiques. Je
me souviens de la réaction indignée du Ministère
découvrant, au début du processus, les 25 % de réussite
en première année de DEUG maths. Insupportable! Inhumain!
La réussite est aujourd'hui de 70 %. Mais les programmes
sont aussi troués que des gruyères, bien adaptés
à des étudiants gentils qui ont fait beaucoup de tourisme
au lycée et qui continuent à en faire à l'université,
à travers des parcours individualisés étranges,
peu utilisables dans la vie professionnelle et moins encore dans
la recherche.
La valeur du système d'enseignement dans son
entier est tombée d'un cran et ce cran est à mon avis
important. La robotique profite apparemment de cet état de
choses par le nombre d'étudiants qui en font, mais elle en
souffre par la qualité moyenne des formations et des recherches
qu'elle peut mener.
La solution n'est pas une affaire d'extension à
une autre échelle, européenne par exemple(1). C'est un problème
très national des choix de formation. Il pose immédiatement
la question de l'avenir des formés qui sont actuellement
dans le système d'enseignement et de recherche (comme d'ailleurs
de leurs professeurs). Problème qui n'a pas nécessairement
de solution simple ni agréable pour tous.
Ne croyez pas que je m'exprime ici en défenseur
de l'élitisme scientifique ancien. C'est parfait de vouloir
donner le baccalauréat et les diplômes de début
de cycles à l'ensemble de la population scolaire, à
titre d'ouverture de l'esprit. Mais il reste que la science à
son plus haut niveau, comme d'ailleurs la technologie de haut niveau,
exigent énormément de travail personnel et de sacrifice.
Scientia est magni laboris disait déjà à peu
près Cicéron. Cela n'a pas changé. On l'admet
bien pour le sport de haut niveau (y compris en tolérant
socialement les abus inadmissibles du dopage). Pourquoi pas en sciences
?
(1)A moins d'accepter,
ce dont certains rêvent, que toutes les études sérieuses
se fassent par Internet à partir des universités américaines.