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Le jeudi 14 mars 2002, à l'Hôpital de La Salpêtrière,
Frédéric Kaplan, Chercheur au Sony Computer Science
Laboratory, a fait une présentation sous le titre : "Donner
un passé à AIBO : Des robots de compagnie dont le
comportement est déterminé par leur histoire perceptive
et sociale".
Le texte suivant résume son intervention :
"Les premiers robots de compagnie développés par Sony,
comme l'AIBO, ne disposent aujourd'hui que de capacités d'apprentissage
et d'évolution limitées. Dans la plupart des cas,
les interactions avec leur propriétaires se contentent de
déterminer le choix de certains embranchements dans des "chemins
de vie" déjà préprogrammés.
Au laboratoire Sony CSL Paris, nous travaillons sur des robots dont
les capacités motrices et cognitives dépendront d'une
manière plus importante de leurs propres histoires perceptives
et sociales. J'illustrerai ceci grâce à plusieurs expériences
montrant comment un robot peut apprendre le nom des objets qu'on
lui montre, ou comment son maître peut le dresser pour effectuer
certains comportement dans certaines situations. J'espère
ainsi montrer que la valeur des robots de demain sera déterminée
avant tout par la manière dont ils sauront exploiter leur
passé."
Frédéric
Kaplan est chercheur au Sony Computer Science Laboratory à
Paris. Sa recherche porte sur les interactions avec les robots
autonomes, dans le cadre de la robotique de compagnie. Il
étudie également comment des robots peuvent
créer des phénomènes culturels qui leur
seraient propres.
Il est l'auteur de "la naissance d'une langue chez les robots"
paru chez Hermes Science en mai 2001. Pour en savoir plus
Frédéric Kaplan Page personnelle chez Sony:
http://www.csl.sony.fr/General/People/StaffPage.php3?username=kaplan
Page du livre "la naissance d'une langue chez les robots"
http://www.captage.com/kaplan/naissance/
Page de l'atelier : http://www-etis.ensea.fr/~atelier/
A la suite de cette présentation,
nous nous sommes posé la question : à quel moment
le chien Aibo disposerait-t-il d'un passé suffisamment riche
pour que nous puissions lui supposer un début de conscience
? Ce texte n'engage en rien, on le comprend, ni Frédéric
Kaplan ni les laboratoires Sony.
Le
chien Pato, chien conscient
Nous sommes en présence de Pato, chien automate provenant
d'un célèbre industriel que nous ne nommerons pas.
Pato comporte paraît-il plus d'un millier de postures différentes,
pré-programmées par les ingénieurs. De plus,
ses maîtres lui ont appris un certain nombre d'associations,
sur le modèle de ce que nous explique par ailleurs Fredéric
Kaplan, chercheur au Sony Computer Science Laboratory.
Si nous couchons sur le côté le chien Pato, après
quelques tâtonnements, il se remet debout, ce qui n'était
pas évident (comme on sait, bien des insectes,
pourtant dotés de 6 pattes, mettent un très long temps
se redresser seuls...). Ceci fait, il paraît tout content
et remue la queue et les oreilles.
Pourquoi, dans ce cas, ne pas imaginer que le chien Pato est privé
de conscience ? A quoi reconnaît-on la conscience ? Nous voici
confronté à nouveau au célèbre argument
de Turing. Si un automate répond de la même façon
qu'un homme aux questions que nous lui posons, il est aussi intelligent
qu'un homme.
Dans un premier temps, le chien Pato ne se comporte pas avec une
sensibilité telle que nous puissions lui supposer une conscience.
Un vrai chien, sur ce plan, nous offre une interface beaucoup plus
riche, et pourtant, à tort sans doute, nous lui refusons
la conscience, même par flashs.
Si cependant les ingénieurs-concepteurs du chien Pato,
ou ses utilisateurs, décidaient d'enrichir ses capacités
comportementales, que se passerait-il ?
Une première façon de faire serait de programmer
encore plus de comportements a priori, selon des arbres de connaissances
de plus en plus fins, tout en multipliant les croisements comportementaux
et les stimulus auxquels ils répondront . Dans le même
temps, on ajouterait de nouveaux capteurs et effecteurs au chien
Pato, on enrichirait sa mémoire, on le connecterait le cas
échéant à des mémoires auxiliaires,
bref on en ferait un super-chien, sans pour autant en faire encore
un chien auto-adaptatif véritablement autonome.
Mais une seconde façon de faire serait précisément
de faire appel à des ressources en Intelligence Artificielle
plus riches. On pourrait connecter le chien Pato au méta-système
experts, riche de milliers de règles, développé
par Jacques Pitrat. On pourrait aussi reprendre les techniques de
la machine à apprendre au contact de son environnement qui
fait le succès des créatures de Jean-Arcady Meyer
et Agnès Guillot, pour ne pas parler de Rodney Brooks.
Dans ce cas, le chien Pato serait à la fois pré-programmé
(avec de plus en plus de libertés d'ailleurs) et adaptatif.
Rien n'interdit, semble-t-il que ces deux hérédités
se combinent en lui. Dans certains cas, il y aurait peut-être
des conflits entre comportements, mais ces conflits eux-mêmes
seraient intéressants.
Voici notre chien Pato bien plus équipé qu'un brave
toutou de compagnie. Si nous vivons quelques temps avec lui, il
apprendra beaucoup de choses à notre contact, ce que le même
toutou, enfermé dans son génotype et son phénotype,
aura bien du mal à faire.
Dirons nous que le super-chien Pato ainsi obtenu et éduqué
est devenu conscient ?
Avouons, quitte à passer pour méprisant à
l'égard de l'espèce humaine, que nous aurons beaucoup
de mal à le distinguer d'un humain modérément
capable de prise de conscience, comme il nous arrive hélas
souvent l'occasion d'en rencontrer. Si le cortex associatif de Pato
(ou ce qui en tient lieu dans ses neurones artificiels) est devenu
capable de mémoriser son passé, de se projeter dans
son futur, d'enregistrer des peurs, des désirs et autres
traits que nous prêtons généralement à
la conscience, en quoi pourrons nous affirmer qu'il n'a pas une
conscience de soi relativement proche de la nôtre.
Prendra-t-il l'initiative d'entreprendre des actions, d'élaborer
des pensées. Peut-être ne le fera-t-il pas seul. Mais
si nous le mettons dans un environnement riche, lui permettant de
recevoir de nous d'innombrables stimulus à agir et à
penser, il réagira, non de façon stéréotypée,
mais en fonction de son passé et de son présent. Bref
il se comportera d'une façon pas très différente
de vous et moi. Peut-être n'aura-il pas la vaste culture dont
nous disposons, mais mais peut-être l'aura-t-il, et plus
riche encore que ne l'est la nôtre, si nous lui donnons la
possibilité de se connecter au web, avec un bon moteur de
recherche, par exemple au Trésor de la langue française
informatisé ou aux collections de la Bibliothèque
Nationale.
Finalement, nous aurions tout lieu de lui prêter, non seulement
une intelligence, mais aussi une conscience, sauf à décider
a priori que cette faculté est interdite à d'autres
créatures que les hommes.
Il y aura deux autres façons d'enrichir notre chien. L'une
consistera, comme cela se fait déjà dans certains
laboratoires, de le faire interagir dans la vie quotidienne avec
d'autres hommes. Une autre façon sera de le faire interagir
avec d'autres chiens analogues et cependant différents. Dans
ce cas, cette population développera peut-être des
langages et des faits de conscience spécifiques à
la nouvelle espèce que nous aurons artificiellement constitués,
faits de conscience qui, paradoxalement, nous échapperaient
peut-être.