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Cet
article, dont nous laissons la responsabilité scientifique
à son auteur, pose de multiples questions dont la plupart intéresseront
sûrement nos lecteurs. En ce qui concerne le programme génétique,
on peut constater que Jean-Pierre Changeux, dans son dernier livre,
L'homme de vérité, dont
nous faisons par ailleurs la recension, donne des exemples concrets
du lien, en matière de développement cérébral,
entre la programmation génétique et le milieu de développement
propre à chaque individu. Il reprend le terme d'"épigénétique"
souvent utilisé dans notre revue, qui provient si nous ne nous
trompons pas, dans ce sens là, de E.O.Wilson, "père"
de la sociobiologie. JPB et CJ.
Vous êtes vous demandé d'où vient la forme - prise au
sens large - des êtres vivants ? Comment se fait-il qu'ils soient capables
de reproduire la forme, non seulement de leur espèce, mais aussi à
plus fine échelle, de leurs géniteurs ?
Chez ceux qui peuvent se multiplier par scissiparité ou bouturage,
le problème ne se pose pas : la forme est acquise directement.
Chez les autres organismes on suppose que cette forme doit être
"spécifiée" quelque part dans l'uf et cette question
est généralement assimilée à l'étude de
l'hérédité.
Ainsi jusqu'à la fin du siècle dernier (le XXème !),
les scientifiques ont pris l'habitude de considérer ce problème
comme résolu théoriquement, sinon pratiquement par le raisonnement
suivant : tout ce qui est génétique est héréditaire
donc tout ce qui est héréditaire est génétique.
Bien que des chercheurs moins connus avaient critiqué cette position
depuis belle lurette, Henri ATLAN a jeté en 1998 un pavé dans
la mare avec son ouvrage : "La fin du tout génétique - vers
de nouveaux paradigmes en biologie ?" - éditions INRA.
La farce du programme génétique
Le mathématicien/cybernéticien D. Hofstadter, dans son
célèbre livre : "Gödel, Escher, Bach, les brins d'une
guirlande éternelle" (1979) croyait lui aussi qu'en envoyant de
l'ADN dans l'espace, les extraterrestres (intelligents qui recevraient le
vaisseau dans leur jardin) pourraient reconstruire les êtres vivants
dont cet ADN provenait à condition de chercher suffisamment longtemps!
(chapitre 13). En fait, Hofstadter proposait cette histoire plutôt
comme un test de la capacité des extraterrestres à décoder
l'ADN avec plus ou moins d'indices. Quant au fait que l'être vivant
en question était codé dedans, il considérait apparemment
cela comme trivial, comme plus tard Spielberg :
dans le film grand public "Jurassic Park", on reconstitue un dinosaure à
partir d'une cellule (un globule rouge en plus !) mais c'est à peine
de la science fiction, cela est considéré comme une
possibilité réelle!
Ces idées, on le voit, répandues du bas en haut de l'échelle
scientifique, trouvent apparemment leur justification scientifique dans le
concept de "programme génétique" devenu tellement banal que
Ernst Mayr s'est permis d'écrire une "Histoire de la Biologie"
qui l'emploie à chaque page sans en donner aucune définition
! (Editions Fayard, 1989)
Crédulité ou bêtise, ce prétendu "programme
génétique" est assené à l'infini dans des livres
scolaires, par exemple "Sciences de la Vie et de la terre" de Tavernier
et Lizeaux, classes de 3ème, BORDAS, pp. 12, 13, 18, 19, 20, 22, 23,
50, 51, 52 (l'index admet seulement quatre de ces pages...).
Ce genre d'ouvrage ne mentionne jamais l'existence de caractères à
transmission apparemment héréditaires mais dont on n'a jamais
découvert de base génétique : le fait d'être droitier
ou gaucher par exemple !
L'origine du Programme Génétique
Qu'elle la véritable origine de ce concept de programme
génétique (PG) ? Atlan l'attribue à un super-amalgame
: d'abord une confusion entre code et programme suivie d'une assimilation
de ce programme-supposé au "programme de développement" des
embryologistes (la simple constatation de l'absolue régularité
des étapes du développement des ufs jusqu'aux adultes).
En réalité, il se pourrait que l'origine réelle de la
notion de PG soit due au développement contemporain et intime de ces
deux sciences : la biologie moléculaire et l'informatique. Si elles
ont été et resteront indissociables techniquement - pas de
séquençage sans ordinateur - elles n'ont en réalité
aucune parenté épistémologique (tant que les
cybernéticiens n'auront pas créé d'être vivant).
Atlan, qui ne remet à aucun moment en cause les métaphores
informatiques, ne s'aperçoit pas non plus que ce concept de PG n'est
pas le seul indice d'une contamination biologie-informatique - utilisation
d'un terme informatique en biologie. Le PG trouve sa contrepartie exacte
dans le "virus informatique" - utilisation d'un terme biologique en informatique.
Malheureusement, tout le monde devrait bien voir que ce terme de virus
informatique n'est qu'une simple boutade, difficile à élever
seulement au rang d'analogie ! ... et que cela aurait dû rendre les
scientifiques plus méfiants par rapport à une notion aussi
creuse que celle du PG !
Que peut-on coder dans l'ADN ?
L'erreur de raisonnement est toujours la même : on découvre
un gène dont l'absence ou l'anomalie provoque un certain changement
par rapport à l'action normale. Aussitôt on en infère
que l'action en question est "contenue" dans ce gène. Par exemple
on laisse croire que le gène du chromosome Y "responsable" du
développement des testicules chez l'embryon de mammifère serait
un "gène du sexe mâle", c'est à dire qu'il aurait un
lien avec le phénomène physique de la masculinisation, donc
contiendrait le " plan " de la différentiation sexuelle du corps et
du système nerveux, voire du comportement. Il n'en est rien, bien
sûr, puisque la même différentiation s'opère dans
d'autres classes animales ou végétales par d'autres
procédés, caryotypiques ou physiologiques par exemple. En
réalité, ce gène de la différentiation sexuelle
n'est ni une portion de programme ni même une portion de données
mais une simple marque arbitraire ne contenant aucune information !
Redescendons sur terre : bien sûr, il y a un "code génétique"
qui contient des informations qui vont déterminer des caractères
simples de notre forme : la couleur de nos yeux, notre groupe sanguin, notre
complexe HLA etc., mais apparemment il y a un grand vide au -elà :
comment se fait-il que personne ne se soit encore demandé
théoriquement ce qu'on pouvait "coder", voire "programmer" avec le
code génétique ?
Peut-on programmer d'avoir quatre membres ? Peut-on programmer la forme d'un
os ? Peut on programmer l'insertion des muscles sur ces os ? Peut-on programmer
la répartition et le sens d'insertion des poils sur la peau ? Peut-on
programmer une durée (de vie par exemple ou d'une étape
embryonnaire ) ? Peut-on programmer une dimension?
Que peut-on programmer avec 30000 gènes au maximum ? Allons plus loin
: peut-on programmer la possibilité d'apprendre à parler ?
Cette dernière affirmation, que le don d'apprendre à parler
serait programmé dans l'espèce humaine, n'est pas rare dans
les livres de linguistique ou traitant de l'évolution humaine. Pourtant
n'est-ce pas aussi absurde que de penser que le don d'apprendre à
lire ou à faire du vélo le serait aussi ?
Le problème de l'hérédité reposé
Une vache engendre une vache engendre une vache engendre une vache engendre
une vache et le processus paraît se répéter
indéfiniment (à notre échelle).
Le code génétique ayant, à part quelques petites mutation
spontanées, la propriété (prouvée) de se
répliquer à l'identique, on en déduit habituellement
qu'il est le responsable de la propriété (observée à
court terme mais non prouvée à très long terme) des
organismes vivants de se reproduire à l'identique quand il n'y a pas
de changement génétique.
Un jour une vache ne pourrait-elle donner naissance à autre chose
(un monstre) à partir du même matériel
héréditaire, un monstre qui aurait les mêmes protéines
mais qui ne serait plus une vache et qui se reproduirait semblable à
lui-même?
Si on abandonne le tout génétique, c'est pour le remplacer
par quoi ?
Bien que la critique d'Atlan contre le programme génétique
soit très virulente au départ, ce qu'il propose finalement
pour le remplacer reste assez timide : l'ADN ne serait pas un programme
mais des données, le programme correspondant à ces
données ne serait pas dans l'ADN mais dans la cellule toute entière
! On voit qu'on ne s'échappe pas facilement de la métaphore
informatique et ni même à celle du programme qu'Atlan, d'ailleurs,
ne définit pas plus que Mayr !
Il y a pourtant d'autres directions de recherche : avant cette mode du tout
génétique, on s'était beaucoup penché sur
l'embryogenèse ainsi que sur l'étude des monstres : la
tératologie. A cette science un peu oubliée, on doit ajouter
quelques autres pistes peu défrichées : l'étude des
régulations, dans le développement et dans le fonctionnement
normal, y compris la réparation (par exemple la cicatrisation) et
enfin l'étude des métamorphoses.
Il faut peut être revenir à la recherche, à l'enseignement
et à la vulgarisation de ces disciplines !
C'est une telle réflexion, et non une recherche génétique,
qui a permis à Iltis (Iltis H. H. 1983 From Teosinte to Maize:
The Catastrophic Sexual Transmutation, Science, Vol. 222) de comprendre
l'origine du Maïs domestique, avec son épi complètement
aberrant au sein des graminées. Iltis explique l'apparition de la
forme aberrante par sa situation transsexuelle au sein de l'architecture
de la plante. "L'épi" de maïs ne viendrait en réalité
pas d'un épi femelle de graminée mais d'un épi mâle
féminisé ! Toutefois, à part le fait que les épis
mâles en question auraient été amenés dans une
zone d'influence femelle par un raccourcissement des rameaux latéraux,
et une surenchère de mots opaques comme "catastrophe" et "transmutation",
Iltis ne donne que très peu d'indication sur le mécanisme
réel en jeu sur le plan ontogénique.
Il manque donc une théorie qui pourrait expliquer non seulement comment
surgit la nouvelle forme mais d'où et pourquoi surgit cette forme...
La théorie du chaos appliquée à la biologie, ou comment
se débarrasser d'une croyance
Chez
les végétaux, la morphogenèse est généralement
continue, c'est-à-dire qu'on peut l'observer pendant toute la vie
de l'individu, contrairement à celle des animaux, plus ou moins
confinée dans la vie embryonnaire. Cela permet d'étudier chez
eux avec beaucoup de facilité les changements, quelquefois très
brusques de l'architecture ou de l'anatomie.
C'est en étudiant de telles anomalies de l'architecture et des fructifications
des pins et en cherchant des explications structurales (c'est-à-dire
replacées dans le cadre de l'ontogenèse et de la phylogenèse)
que je me suis rendu compte que divers anomalies de croissances
pouvaient être expliquées par un même phénomène
intervenant dans l'ontogenèse : le chaos (voir http://www.ifrance.com/tahitinui//pinus/pinli13.htm).
La théorie du chaos, multiforme et multidisciplinaire a déjà
été appliquée en physique des écoulements pour
modéliser l'apparition de la turbulence et, en biologie, a notamment
été proposée comme explication de la fibrillation cardiaque.
On sait aussi que l'orbite des planètes du système solaire,
en apparence stable et prévisible, recouvre une réalité
chaotique si on l'étudie à long terme.
Cette idée n'a pourtant jamais été
appliquée, à ma connaissance, au phénotype des êtres
vivants.
En effet, la constatation qu'un génotype donné produit
habituellement le même phénotype, fait observé dans la
reproduction des races pures homozygotes, chez les vrais jumeaux et aujourd'hui
encore souligné dans le clonage ne suffit pas à prouver que
le même phénotype sera toujours produit, ce qui ressort d'une
"croyance" basée sur une erreur de raisonnement.
Un parallèle extrêmement pertinent m'a été
signalé par Jean-Paul Baquiast : avec l'étude
(hyper-médiatisée aujourd'hui) des prions, on s'aperçoit
qu'un gène code une protéine dont le repliement définitif
n'est finalement pas codé dans ce gène, contrairement à
ce qu'on a longtemps affirmé par croyance !
De même à un génotype donné correspond habituellement
un certain phénotype (pseudo-héréditaire !)
ce qui n'empêche pas qu'un autre phénotype (pseudo-héréditaire
!) pourrait très bien apparaître à tout moment,
tant que le contraire n'est pas prouvé.
Cette théorie de l'évolution brusque par la
surrection du chaos pourrait expliquer a fortiori les grands
bouleversements phénotypiques lors d'une légère
modification génotypique (et/ou caryotypique) par exemple
entre le chimpanzé et l'homme.
Si notre théorie recevait un jour des confirmations factuelles,
elle aurait l'avantage de rendre possible le saltationnisme (et
même carrément l'ancien mutationnisme) et d'expliquer
le paradoxe du neutralisme.