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En cette période délections politiques en France,
censées fixer le cap pendant cinq années qui seront
déterminantes face aux décisions à prendre en matière
de protection de lenvironnement terrestre et de survie de
lhumanité, force est de constater quaucune des questions
relatives à ces décisions n'a été abordée.
Cet aveuglement des politiciens nest pas propre à la France.
Il se retrouve dans le monde entier, ce qui peut faire craindre que le
scénario le plus noir devienne prochainement irréversible.
Faut-il parler de catastrophe annoncée ? Lors de lémission
dAlain Finkielkraut, Répliques (France Culture, 20 avril 2002)
les invités Jean-Pierre Dupuy et Catherine Larrère ont parlé
sans ambiguïté : une catastrophe mondiale menace
lhumanité à courte échéance, peut-être
d'ici une cinquantaine dannées seulement. Elle résultera
de la conjonction de deux facteurs complémentaires :
- d'une part la destruction des équilibres bio-climatiques découlant
du processus de consommation-gaspillage impossible à stopper dont
lOccident sest fait le principal agent
- d'autre part, la révolte violente des populations du Tiers-monde
découvrant quelles seront les premières victimes de ce
processus.
Ces deux philosophes ont également déploré
linadéquation des prises de conscience politiques vis-à-vis
de ce risque majeur. Mais là où Catherine Larrère
plaçait quelque espoir dans une évolution des opinions grâce
à la discussion «citoyenne» des changements de comportement
à adopter, Jean-Pierre Dupuy était pour sa part pessimiste.
Arrêter la course à labîme supposerait dès
maintenant des mesures politiques draconiennes. Or les hommes politiques
en semblent incapables, dabord par manque de formation scientifique
mais aussi parce que le système politique, même dans les pays
démocratiques, ne permet pas lémergence de questions
intéressant lavenir à long terme de lhumanité
toute entière. Questions considérée du ressort de la
philosophie ou de la religion, qui ne peuvent désormais apporter de
réponses opératoires en raison de la complexité des
causes et des effets à prendre en considération. La science
disposerait de telles réponses, au moins partielles. Mais qui écoute
vraiment ce qu'elle peut nous dire ?
Depuis la création de notre magazine, soit bientôt
dix-huit mois, nous avons été progressivement conduits
à corroborer ce diagnostic pessimiste. Comme nos lecteurs
lont constaté, nous avons recensé les travaux
des meilleurs scientifiques du temps présent, notamment dans
notre rubrique "Biblionet".
Tous ne disent pas évidemment la même chose, mais de
leurs voix conjuguées se dégagent une conclusion assez
terrifiante : avec la science et la connaissance apportée,
lhomme daujourdhui soupçonne de plus en
plus quil est soumis à lévolution de super-processus
ou de super-organismes «égoïstes», cest-à-dire
qui nont en rien la survie de l'humanité comme finalité.
Il commence à se rendre compte également que si dans
certaines marges étroites, il est devenu capable de prendre
conscience des mesures permettant à lespèce
déchapper aux plus destructeurs pour elle de ces déterminismes,
il reste incapable dans lensemble de prendre les décisions
collectives ou individuelles permettant la mise en uvre effective
de telles mesures.
Ceci est dautant plus affligeant que ce sont finalement aujourdhui
les super-processus ou les super-organismes dont les hommes sont les agents
qui vont les détruire, si rien nest fait. Le risque dune
collision catastrophique avec un astéroïde de grande taille,
bien que statistiquement certain, demeure lointain. Il en est de même
dautres risques purement naturels. Leffet de serre provoqué
par la poursuite de nos activités est au contraire à la fois
proche et certain (avec une probabilité statistique très grande).
Quoi quen disent ceux qui, pour préserver leur confort
immédiat, ne veulent pas écouter les experts en faisant valoir
les erreurs possibles de la prévision scientifique, la catastrophe
est pour demain, avec des conséquences désastreuses incalculables.
Plus près de nous encore sans doute est ce que Howard Bloom appelle
le «Principe de Lucifer», le principe de destruction suicidaire
dirigé contre les autres et contre nous mêmes, dans lobjectif
de nous maintenir au sommet de léchelle des hiérarchies
de domination, quand nous y sommes, et dans celui dy accéder,
quand nous ny sommes pas. La science sait maintenant à peu
près de quoi il sagit : une programmation génétique
permettant dassurer au sein dune espèce le succès
reproductif des individus les plus efficaces (le «pecking order»).
Cette programmation a eu sans doute un rôle utile dans
lévolution de lhumanité, puisquelle a
survécu jusqu'à nos jours avec les pouvoirs contraignants
quon lui connaît. Mais aujourdhui elle nous conduit à
la catastrophe, du fait que la lutte pour la domination sexprime
dorénavant par la mise en uvre de technologies de destruction
massive à la portée de tous. Si lhumanité était
capable de la moindre rationalité dans la gestion de sa propre
évolution, elle devrait conjuguer toutes ses forces pour neutraliser
les déterminants épigénétiques du pecking order,
plutôt que continuer à céder avec ivresse à leurs
injonctions.
Mais quespérer de lavenir, encore une fois, puisque les
politiques, censés être avec la détention du «langage
afficheur» les guides dune humanité en errance, sont incapables
de seulement évoquer ces catastrophes annoncées, den
faire des "scénarios de linacceptable" devant lesquels il faudrait
mobiliser toutes les ressources de la gouvernance mondiale. Certains se
tourneront à nouveau vers les philosophies et les religions, mais
on peut craindre que celles-ci, refusant léclairage de la science,
restent les premières à dresser les sociétés
humaines les unes contre les autres, au nom comme le montre fort bien Howard
Bloom, dun combat pour la dominance qui a toujours été
leur ressort profond.
Quant aux scientifiques, ils ont pour la plupart, pénétrés
de leurs insuffisances, renoncé à se faire entendre.
Pour un Jean-Pierre
Changeux encore convaincu que si vérité il y a
elle ne peut-être que scientifique, combien préfèrent
senfermer dans leurs disciplines et renoncer à formuler
les moindres prévisions ou propositions pour le futur de
lhumanité.
Pour en savoir plus
Participants à l'émission Répliques du 20 avril 2002
(thème : "Du bon usage de la peur"), France Culture:
Jean-Pierre Dupuy, philosophe, Centre de Recherche en Épistémologie
Appliquée (CREA), École Polytechnique, 1 rue Descartes,
70005 Paris (http://www.crea.polytechnique.fr),
auteur notamment de «Pour un catastrophisme éclairé
- Quand l'impossible est certain» (Seuil, 2002).
Catherine Larrère, professeur à luniversité
Michel Montaigne, Bordeaux 3 (http://www.ehess.fr/centres/koyre/personnes/enseignants/larrerec.htm),
auteur notamment des ouvrage «Philosophies de lenvironnement»
(PUF, Paris, 1997) et «Du Bon Usage de la nature» (Aubier,
Paris, 1997)