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Pascal
Jouxtel est le créateur de la liste de diffusion française
consacrée à la mémétique http://smartgroups.wanadoo.fr/groups/memes-fr .
Nous en sommes membres et conseillons à nos lecteurs intéressés
par la mémétique de s'y inscrire memes-fr-subscribe@smartgroups.com.
Avec Pascal Jouxtel et ses collaborateurs, précurseurs français
en ces domaines, nous avons pensé qu'il convenait de conjuguer
nos actions et nos publications pour mieux faire connaître
la mémétique, science encore bien ignorée en
France. A titre de première coopération, Pascal Jouxtel
a accepté que nous publions le texte ci-dessous à
sa signature.
Dans Pour la Science de novembre 2000, on trouvera un article de
Susan Blackmore "Les
comportements et les idées copiés par imitation de
personne à personne les mèmes semblent
avoir contraint les gènes humains à faire de nous
ce que nous sommes aujourd'hui" ainsi
qu'une discussion et une bibliographie http://www2.pourlascience.com/numeros/pls-277/art-7.htm
Sur la mémétique, voir aussi le site anglais Journal
of memetics http://www.cpm.mmu.ac.uk/jom-emit/
et notre présentation http://www.automatesintelligents.com/visites/2002/jan/memetics.html Pascal
Jouxtel est également responsable du site http://www.contagions.com/
où vous trouverez une jolie mouche garantie non charbonneuse
JPB/CJ
Vous vous demandez qui a intérêt à faire de
vous un méméticien ? Sachez que ceci est le message
d'un paradigme qui cherche à se propager. Il nous utilise,
vous et moi. Il va donc dans les lignes qui suivent vous flatter,
vous appâter, vous donner le sentiment d'être utile
au monde, et surtout essayer de paraître clair et logique.
Je me pose la question depuis un moment : à partir de quand
cesse-t-on de dire "je suis automaticien, consultant, journaliste,
cartographe, sociologue ou simplement honnête homme", pour
déclarer solennellement "je suis méméticien"
?
Quelle subtile mutation nous fait extérioriser ce mème
sous les traits d'une posture scientifique ?
Aujourd'hui, la mémétique ne s'enseigne pas à
la fac sous ce nom, même si l'on voit bien que de la biologie
à l'économie, de la cybernétique à la
sociologie, de la géopolitique à la psycho cognitive,
nombreux sont les travaux qui pourraient très facilement
être assemblés comme des briques pour bâtir un
nouvel édifice conceptuel. C'est donc bien un libre choix
personnel du chercheur que de se déclarer méméticien.
De même dans la vie quotidienne, nombreux sont les "Jourdain"
qui font de la mémétique sans le savoir : Ils observent
simplement la vie des systèmes, à travers des faits
de société, et les commentent. Mais ils donnent l'impression
de décrire toujours des phénomènes différents,
sans voir les ressemblances fonctionnelles, comme si on redécouvrait
successivement le pistil de la fleur de cerisier, puis une autre
chose complètement différente et qui n'a rien à
voir, le pistil de la fleur de pommier. Cela n'a rien à voir
bien sûr, car les pommes ne sont pas des cerises !
Il m'arrive constamment, au café de midi, face à
des interlocuteurs au passé scientifique avéré,
mais pour qui le concept de mème paraît lointain et
abscons, de préparer l'explication par un pivotement accompagné
de leur posture mentale, comme si je prenais délicatement
leur menton pour orienter leur visage dans une direction nouvelle.
Pour que l'outillage mental de la personne qui pense et observe
devienne celui du méméticien, il me semble qu'il lui
faut subir au moins deux opérations de réglage. (Je
ne sais pas dire aujourd'hui si ces opérations de réglage
sont réversibles).
Le premier réglage consiste à 'observer dans
une autre bande du spectre', en essayant de discerner le système
en mouvement derrière les manifestations physiques. On est
un peu comme un satellite qui filme El Niño en rouge dans
le pacifique bleu ou un radiologue qui voit le squelette et les
organes là où l'il nu ne verrait que la barrière
opaque de la chair.
Les personnes qui s'intéressent à la systémique
(fussent-ils matheux purs et durs ou philosophes platoniciens) ont
été naturellement les premiers à pratiquer
ce décalage. On pourrait nommer cela l'effet Tarzan, par
référence au basculement radical vécu par ce
héros ignorant de ses origines, lorsqu'il est immergé
dans la bulle de monde occidental transportée par les explorateurs.
D'un coup, il découvre un univers de sens différent,
caché derrière des objets, tels une chaise, un livre
ou une fourchette, objets qui, pour le gorille Tarzan des jours
précédents, ne pouvaient être que bouts de ferraille,
de bois ou de papier(1).
Qu'est-ce qui distingue une maison d'un cube de pierres empilées,
un refrain d'une vibration de l'air ou un chef d'entreprise d'un
homme ? Qu'est-ce qui distingue une société savante
d'un assemblage de 14 individus ?
C'est que des signes observables, dans sa forme ou ses mouvements,
révèlent son appartenance au monde "civilisé".
Les signes en question (des lignes à angle droit, des notes
qui se répètent, un nom reconnu), prennent sens grâce
à un code qui est stocké dans notre cerveau(2).
En mémétique, nous cherchons à décrire
le fait de civilisation, et non la nature physique des choses. Ce
fait observable ne se situe pas dans la même 'bande spectrale'.
Il faut donc s'attendre également à ce que ses contours
changent radicalement. Lorsqu'on voit un enfant avec un turban et
un fusil Kalachnikov, il est clair que dans le registre des systèmes,
ce qu'on perçoit possède un tout autre contour.
Allons plus loin : c'est cette aptitude à percevoir dans
un autre registre qui nous rend aussi capable, par exemple, de porter
attention à ce que l'on appelle des zones de stabilité
structurelle(3).
Dans une ville animée, on voit des concentrations permanentes
de piétons se former à certains endroits, parce que
la vue y est jolie, que la station de métro proche est équidistante
de plusieurs monuments célèbres, et qu'une fontaine
offre un rebord confortable pour s'asseoir. Ce ne sont jamais les
mêmes personnes qui y sont présentes, mais la concentration
reste. Les commerces qui s'y implantent (fast-food, bistrots, souvenirs)
accentuent encore l'effet d'attraction et de rétention des
passants. Dans certains cas, cela dure depuis huit siècles.
Certains biologistes sont capables de faire ce glissement, car
ils savent la différence entre un être vivant et un
paquet d'organes. Mais il leur faut encore effectuer un saut métaphorique
pour parler de corps social, de trafic routier ou des gènes
d'une organisation. Les mathématiciens en sont capables aussi,
car ils savent comment on passe d'une orange à une sphère,
puis de la surface à l'équation qui la définit.
Pour passer de l'étude de la nature à celle de la
civilisation, un des rôles du méméticien sera
de discerner et de décrire des formes homéostatiques
dans un champ mental aussi proche et éloigné de la
réalité matérielle que la carte l'est du territoire.
Par exemple, comment décririez-vous en moins de dix lignes
ce qu'on appelle un sport ? Faites l'exercice.
Cela fait-il pour autant de la mémétique un simple
relookage de l'histoire, de la systémique et de la sociologie?
Un bon journaliste de Monde ou de France Inter serait en mesure
d'effectuer les observations dont nous venons de parler. Mais pour
prétendre au statut de science, nous ne devons pas nous contenter
d'observer ; nous devons pouvoir fournir des hypothèses,
des modèles prédictifs, et proposer des protocoles
expérimentaux destinés à les valider. Et pour
cela, j'ai bien peur que nous ayons absolument besoin de la théorie
des réplicateurs, qui est une extension, sûrement contestable,
à d'autres territoires que celui de la biologie, de la théorie
de l'évolution par variation, sélection et transmission
d'un code déterminant la structure et les fonctions du vivant.
L'intuition et l'expérience quotidienne nous laissent entendre
que les comportements, les organisations et les artefacts de l'homme
se reproduisent par imitation ou par contagion. Nous ne savons pas
bien comment, mais quelque chose nous dit que cela doit s'écrire
dans le cerveau à un moment de la transmission.
Les méméticiens sont encore aujourd'hui divisés
et incertains quant à savoir si la transmission d'une posture
ou d'un message se fait par le biais d'un code indépendant
de l'individu et des circonstances, et si le processus qui consiste,
pour un mème, à influencer le milieu sociobiologique
qui l'abrite pour se propager constitue un phénomène
apparenté au vivant. Ils sont divisés également
sur les limites du territoire des mèmes, et jusqu'à
la définition stricte du mot et son usage(4).
Mais il y a une chose sur laquelle ils sont tous d'accord. C'est
que pour bien comprendre comment les mèmes fonctionnent,
il faut rompre radicalement avec une forme d'anthropocentrisme consistant
à toujours voir l'homme comme acteur principal des faits
de société.
Voici le deuxième réglage nécessaire à
notre appareil scientifique : Il s'agit d'un "retournement"
du point de vue. En mémétique, l'acteur principal
n'est pas l'homme, c'est le comportement, l'idée, le modèle,
l'image, le code, bref, le réplicateur.
Ce changement de point de vue a déjà été
initié en biologie évolutionnaire par Richard Dawkins
et sa théorie - aujourd'hui pesante comme un dogme - du "gène
égoïste". Pourquoi égoïste ? Parce que tout
ce qu'il fait, c'est provoquer une modification de son véhicule,
dont l'influence, dans un milieu donné, résultera
en un nombre plus ou moins grand de copies de lui-même. Si
un gène a pour effet de faire dévorer son porteur
avant l'âge de procréer parce que celui-ci court moins
vite que les autres, l'influence de ce gène va probablement
diminuer au fil des générations.
Adopter "le point de vue du réplicateur" (le code qui se
fait copier) n'implique nullement qu'on lui prête des intentions
ou une volonté ; cela implique seulement que l'on prend comme
point de départ du raisonnement un objet qui est le réplicateur
et non un sujet qui est l'hôte. L'homme et ses uvres
ne doivent jouer qu'un rôle d'environnement. La fameuse formule
de Lynch illustre magnifiquement ce retournement : "la mémétique
ne cherche pas comment un homme accumule des idées, mais
comment une idée accumule des hommes ".
Le réplicateur n'est pas doué pour autant de volonté
au sens ou nous l'entendons, et il faut lutter contre les abus qui
nous font dire "le mème essaie de " ou "le réplicateur
oblige son porteur à "(5).
Ce qui donne cette apparence de stratégie, c'est de retracer
a posteriori le cheminement du code qui a survécu, un peu
comme on étudierait l'enfance d'une star. On peut vraiment
se demander ce qui rendait Norma Jean Baker si différente
des autres enfants à l'âge de douze ans ou quel genre
d'élève était Karl Marx à l'école.
On peut se demander pourquoi parmi des centaines de solutions
différentes pour enterrer plus profondément les graines
afin que les oiseaux ne les mangent pas, une lame de fer qui donnait
de bons résultats a fini par être imitée, copiée
plus ou moins bien avec des erreurs, des innovations et des mélanges,
ses variantes triangulaires imitées plus souvent que les
autres, et les variantes légèrement recourbées
encore davantage.
Des centaines d'autres formes ont peut-être tenté
leur chance, mais il n'y avait qu'un nombre fini de champs à
labourer, un nombre fini de paysans prêts à donner
de leur temps et de leur énergie pour nourrir les mèmes
en compétition. Il s'est donc fait des choix, des sélections.
Le schéma qui devient dominant n'est pas forcément
le "meilleur" à quelque point de vue que ce soit, sauf un
: c'est celui qui arrive le mieux à ce faire copier. Des
convictions monstrueuses conquièrent parfois des territoires
humains entiers, simplement parce qu'elles ont localement et temporairement
une plus forte probabilité d'être imitées au
détriment des autres(6).
L'avantage des mèmes pour l'expérimentateur, c'est
qu'ils se reproduisent, vivent et meurent environ dix mille fois
plus vite que les gènes humains ; on peut donc trouver facilement
des mesures de leur reproduction(7).
Comme nous l'avons vu plus haut, la ressource limitée qui
sert de nourriture aux créatures mémétiques
(idées, modèles, produits, comportements) n'est autre
que le temps d'attention des hommes, et de façon corollaire,
leur énergie physique et leurs richesses, qui à la
base sont des denrées interchangeables.
Observer du point de vue du réplicateur, c'est rechercher,
dans une transaction entre humains, au sein d'un milieu donné,
comment tel code modifie le comportement des acteurs dans leur milieu,
de sorte que le code observé se trouve recopié, c'est-à-dire
capable d'influencer les comportements d'un milieu plus large ou
d'un plus grand nombre d'individus.
Tels sont, me semble-t-il, les deux principaux changements qui
doivent se produire afin que tel scientifique ou esprit curieux
puisse naturellement dire qu'il étudie la mémétique.
A cette condition, en tant que science naissante, elle peut et
doit accueillir des chercheurs de toutes origines, pour s'enrichir
de leurs acquis et surtout maintenir son caractère transdisciplinaire.
Ainsi, elle maximise ses capacités d'évolution, ainsi
que sa compatibilité avec le terrain des disciplines existantes.
Ce sont deux gages de sa survie.
(1) Cette
illustration n'est que métaphorique, et rien d'autre. Elle
ne veut pas dire que les méméticiens soient une espèce
supérieure de savants, ni que je dévalorise la perception
que le gorille a de son propre monde ou du nôtre. (2)Il n'est pas nécessaire que la totalité
de ce code soit résident dans chaque cerveau. Il me semble
qu'une partie est accessible directement sur les murs de la cité,
par exemple en ce qui concerne l'usage des lieux, le rôle des
institutions, les enseignes, les célébrités,
les tendances, etc. Ce mode de stockage rappelle le marquage des intersections
utilisé par l'intelligence distribuée des fourmis. Ainsi,
lorsque nous voyons une foule de gens sur le trottoir, nous ne lui
donnons un sens (stocké en nous) qu'après avoir vu le
feu clignotant d'une ambulance, le signe 'arrêt de bus' ou l'enseigne
d'un marchand de crêpes. (3) Il y a de très jolis exemples dans le monde
physique. Citons par exemple le célèbre tourbillon dans
le torrent, qui reste immobile à proximité d'un rocher
pendant de longues minutes, alors que toute l'eau qui le constitue
ne cesse de couler à grande vitesse. Modéliser les trajectoires
de millions de petites gouttes d'eau théoriques ne permet pas
de rendre compte de cette magie pourtant bien visible à l'il.
La flamme d'une bougie est aussi une de ces zones. Edgar Morin l'appelle
'petit moteur primitif, sauvage et nu'. (4)On dit par exemple qu'une blague ou un refrain
à succès est un mème. C'est un abus de langage,
comme de dire que le poil aux oreilles est un gène. (C'est
plutôt une gêne). Cet abus de langage est à mon
sens inacceptable pour quiconque espère utiliser la théorie
des réplicateurs afin de produire une mémétique
sérieuse, vérifiable expérimentalement. On devrait
réserver le mot "mème " au code, et parler de système,
de comportement ou de modèle, ou tout autre appellation décrivant
plus précisément le phénomène qui se transmet.
Le travail le plus intéressant sur le sujet est la classification
très embryonnaire de R. Brodie en mèmes "de distinction,
de stratégie et d'association ". Rappelons que Brodie est informaticien
d'origine. Il a conçu la première version du logiciel
Word. (5)Exercice : Imaginez que vous mettez trente
sortes de friandises diverses dans une grande corbeille, et que vous
l'offrez à goûter à un groupe d'enfants. Faites
cela tous les jours et comptez ce qui reste dans la corbeille. Les
variétés qu'ils délaissent, vous ne les achetez
plus. Les autres, vous en achetez davantage. Au bout du compte, il
ne reste plus que trois ou quatre variétés. Dressez
la liste des mèmes qui ont survécu (ex : couleurs vives,
sachet individuel, devinettes, petit jouet, etc.) et de ceux qui ont
disparu (ex. Protéine animale, goût salé, nécessite
un partage, colle aux doigts, etc.). Il n'est bien sûr pas question
de dire que le petit uf en chocolat avec un jouet dedans a remporté
un succès par sa propre volonté ? A l'inverse, ce succès
est-il uniquement dû au calcul de marketeurs de génie? (6)Ceci explique comment des idéologies
prédatrices et meurtrières arrivent à proliférer
un temps, mais cela ne doit pas nous rendre pessimistes. Tant que
des mèmes alternatifs demeurent en quelque endroit, infirmes
et bâillonnés, les conditions extrêmes provoquées
par un excès de généralisation forcée
finissent par modifier le terrain de l'évolution, de sorte
que la capacité de réplication de mèmes "libérateurs"
augmentent. Cela s'est produit en Ex-URSS, et dans l'opinion publique
mondiale au sujet des Talibans. (7) Ce chiffre, très approximatif, résulte
d'une hypothèses que je fais, selon laquelle un grand nombre
de codes mémétiques stockés en nous trouvent
une concrétisation par des actes ou des propos au cours d'une
journée, ce qui me fait dire : l'ordre de grandeur d'une 'génération'
dans le monde des systèmes de comportements est voisine de
un jour. Dans une génération humaine, il y a environ
10.000 jours. C'est vraiment pour fixer les idées. On pourrait
creuser plus loin. Il y a des éléphants et des éphémères
dans le monde des systèmes aussi.