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Les médias
ont largement relaté une troublante «histoire d'amour
hors du commun» entre une lionne et un bébé
antilope qu'elle a «adopté» puis protégé
durant 15 jours au Kenya. Malgré une lutte protectrice le
fauve n'a pu empêcher qu'un de ses congénères
dévore le petit oryx.
Ce fait interroge
la communauté des éthologues spécialistes du
comportement des animaux, certainement bon nombre de chercheurs
des sciences du vivant et chacun d'entre nous. Envisageons plusieurs
questions sans nous soucier d'une hypothétique barrière
entre espèces et regroupons notre questionnement à
propos des comportements des mammifères en général.
La lionne aurait-elle été «attendrie»
selon une réaction d'empathie par le bébé antilope
?
Dans l'empathie,
il y a non seulement la peine, mais aussi une identification avec
l'autre qui créerait un état mental similaire. L'individu
(humain ou animal ?) franchirait le pont de l'identification, entrerait
dans la sphère émotionnelle de l'autre en intégrant
la douleur supposée ressentie par l'autre. L'autre sentirait
et saurait que l'identification a pris place. C'est, en quelque
sorte, pleurer avec ceux qui pleurent. Ce qui peut être admis
pour l'humain est-il transposable à l'animal ? Y aurait-il
compassion de la lionne à l'égard de l'antilope ?
Dans la compassion, il y aurait non seulement la peine et l'identification
avec l'autre dans le besoin, mais aussi une implication dans l'action
pour répondre au besoin, mettre fin à la peine. La
lionne aurait-elle perçu un désarroi dans le regard
de sa proie potentielle ? C'est probable si l'on se réfère
aux travaux du neurophysiologiste de l'intentionnalité Jean
Decéty.
Selon ce chercheur,
les états mentaux (représentations, intentions, désirs,
croyances) auraient un rôle causal sur le comportement. Les
intentions s'expriment par des modifications, parfois subtiles,
dans le regard mutuel, les gestes et les expressions corporelles.
Elles peuvent aussi être décelées dans la dynamique
des mouvements. L'hypothèse centrale sur laquelle reposent
les différents programmes de recherche sur les bases biologiques
de l'intentionnalité est que le même système
de représentations ("représentations partagées"
entre les deux mammifères) serait utilisé pour produire
une action intentionnelle, anticiper les conséquences de
cette action, pour la simuler mentalement ainsi que dans l'observation
d'actions produites par autrui. Ce serait cette "rencontre
partagée" qui déclencherait la réaction
empathique en amont du comportement «maternel» de la
lionne. Dès lors la question de fond serait : Existerait-il
un sens moral inné pouvant être déclenché
par empathie chez la lionne qui s'opposerait à sa logique
d'agressivité prédatrice ?
Nous avons des
réponses quant à l'innéité du sens moral
chez les singes avec l'éthologue Frans de Waal. Dans son
ouvrage de 1997, "Le bon singe : les bases naturelles de
la morale ou les origines du bien et du mal chez les humains et
les animaux" , l'auteur se pose la question de savoir d'où
vient la morale et comment elle a pu apparaître dans l'évolution.
Il fait le point des hypothèses scientifiques et des observations
recueillies chez des espèces proches de nous, comme les singes,
mais aussi chez les mammifères marins ou les chiens. Les
animaux auraient aussi des règles sociales d'entraide et
de partage, des modes de régulation des conflits, un sens
de la justice et de l'équité.
Si l'empathie
se définit par la capacité à se mettre à
la place de l'autre et à ressentir ses sentiments et ses
émotions, la lionne aurait perçu les émotions
de désarroi de l'antilope et développé un comportement
qu'on pourrait qualifier «d'altruiste». Pourquoi ? Une
réponse possible serait, si l'on accepte l'hypothèse
du «sens moral inné» : pour ne pas s'auto-infliger
une émotion qui pourrait la culpabiliser en portant atteinte
à la vie ce cette antilope. Ce serait moins une conscience
de respect de la vie de l'antilope que le désir chez la lionne
de ne pas ressentir un sentiment de culpabilité.
Pour bien incarner
ces sentiments supposés référons nous au neurologue
Antonio Damasio. Cet auteur fait jouer un grand rôle aux émotions
comme générateur des différents niveaux de
conscience. «Ces émotions ne doivent pas être
entendues comme des sentiments non fondés dans le corps,
mais plutôt comme ces marqueurs somatiques traduisant la réaction
de l'ensemble corps-esprit à des objets ou évènements
nouveaux (changements biochimiques, viscéraux, musculaires,
etc.). Bien que non conscientes a priori, les émotions peuvent
donner naissance à des sentiments (feelings) constituant
des stimuli pour les comportements de survie : peur, désir,
(et l'on rajoute empathie, altruisme) etc. Certains de ces sentiments
peuvent s'inscrire, par renforcement de répétition,
sous forme de traits de caractères». La question est
de savoir si l'empathie et son corollaire l'altruisme sont inclus
dans ces traits de caractères. Quant à la conscience,
chaque individu ressent consciemment des sensations : pourquoi et
comment vivons-nous, par exemple, avec joie ou tristesse, un coucher
de soleil ou le désarroi de l'antilope ? Damasio est convaincu
que ceci est lié à l'individuation au sein d'un individu
historiquement et géographiquement situé, et pourrait
s'expliquer d'un point de vue neurophysiologique. Sans entrer dans
une connaissance intime des milliards de neurones et des centaines
de milliards de synapses qui se sont interconnectés au fur
et à mesure du développement d'un individu donné,
il n'est pas hérétique de penser que c'est par apprentissage,
au-delà de l'effet attendrissant du regard marqué
par le désarroi, que la lionne s'est exercée un comportement
de mère à l'égard de l'antilope. Ceci tendrait
à confirmer également la notion de flexibilité
comportementale chez les animaux sociaux.
Il est temps
maintenant d'intégrer les réflexions philosophiques
de Patrick Tort. Il prend position de cette façon : "Non
seulement de tels exemples de "solidarité", d'entraide"
ou de "dévouement" sont observés régulièrement
à travers tout le règne animal, mais on constate parfois
leur constance dans de vastes lots d'espèces zoologiquement
apparentés, où, de surcroît, leur intervention
peut participer d'une façon non négligeable aux conditions
de survie et de reproduction de la population entière".
Selon ce chercheur, ces faits "ont été déterminés
par l'évolution, produits en son sein, et doivent être
expliqués en accord avec ses lois, sinon totalement par elles".
Le postulat
de "la survivance du plus apte, ou du plus fort", n'a-t-il
pas été considéré comme antinomique
avec le comportement de "solidarité" ou "d'altruisme
empêchant de nouvelles perceptions ? Si les dispositions biologiques
de l 'empathie et de l'altruisme devaient exister elles ne se révéleraient
que dans des conditions environnementales particulièrement
favorables à leur expression selon un raisonnement déduit
de l'épigenèse, c'est-à-dire qui nécessite
un apprentissage épigénétique, en principe
non strictement déterminé par les gènes. Quant
au lion qui a dévoré l'antilope, on peut avancer qu'il
n'aurait pas ressenti les mêmes sentiments que la lionne protectrice
parce qu'il ne se serait pas attaché préalablement
à l'antilope. Il n'aurait pas subit le même processus
de déclenchement empathique que sa congénère.
Aucun sentiment de compassion ou de culpabilité donc ! Sa
programmation génétique de comportement de faim ne
sera pas modifiée par d'éventuels sentiments contraires.
La loi de la survie l'emporte et c'est la fin de cette belle histoire
d'amour. Mais n'oublions surtout pas qu'elle eut un début.
Une sorte d'utopie réaliste ?
Frédéric
Paulus janvier 2001
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Mots clés
: Jean Decéty, Frans de Waal, Antonio Damasio, Patrick Tort,
et le terme d'empathie.