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Science en danger,
Europe en péril
par Jean-Paul
Baquiast
Sous ce titre, 7 grands scientifiques
européens, dont 5 Prix Nobel, ont publié dans le Monde
du 21 juin 2002 un message d'alarme relatif à l'insuffisance
quantitative et qualitative des moyens affectés par l'Union
européenne à la recherche scientifique. Ceci coïncide
avec l'adoption par le Parlement européen, le 15 mai, du
6e Programme-cadre de recherche et de développement, doté
pour les années 2003-2006 de 17,5 milliards d'euros.
Les auteurs de l'article soulignent que, dans une Déclaration
formulée à Lisbonne en 2000, les dirigeants européens
avaient affirmé vouloir faire de l'Europe, en dix ans, l'économie
la plus compétitive fondée sur le savoir dans le monde.
Pour cela les financements de la recherche à travers le 6e
PCRD devaient atteindre 4 à 5% du budget de l'Union (du budget
de l'Union et non de la somme des budgets des Etats-membres, évidemment,
soit à peine notons-le le 10e des sommes consacrées
à la politique agricole commune, ce qui est à proprement
parler scandaleux).
Mais on cite généralement d'autres chiffres pour
mesurer l'effort de recherche européen, ceux relatifs au
montant des dépenses de R&D au regard du produit intérieur
brut soit des Etats isolément, soit de la moyenne des Etats.
On conçoit que les estimations à ce niveau puissent
être relativement imprécises Dans l'ensemble cependant,
elles sont significatives. Depuis 10 ans, la R&D européenne
stagne à 1,9% du PIB (produit intérieur brut), avec
des situations différentes selon les pays. Or à Barcelone
en mars 2002, les gouvernements s'étaient fixé l'objectif
d'atteindre 3% du PIB en 2010. Dans le même temps, les financements
américains qui étaient de 2,4% du PIB en 1990, après
avoir un peu baissé, sont remontés constamment depuis
1995, en même temps d'ailleurs que le PIB. Les efforts récents
du gouvernement fédéral en matière de recherche,
avec une hausse de 13% du budget fédéral, ne font
qu'accroître l'écart, que l'on évalue globalement
à Bruxelles à 76 milliards d'euros. Cette différence
est considérable et d'autant plus inacceptable que les économies
européennes et américaines se sont pas d'une taille
proportionnellement différente.
L'article signale les effets gravement dommageables d'un tel écart,
notamment en termes de fuite des cerveaux. Mais les auteurs n'insistent
peut-être pas assez sur les conséquences en terme de
développement des sciences et des techniques qui en résultent,
avec une maîtrise de plus en plus affirmée des Etats-Unis,
secondairement du Japon, dans des secteurs vitaux comme les sciences
de la vie, les nanotechnologies, les TIC et la robotique, l'aéronautique
et l'espace (sans mentionner la défense). On peut craindre
que, dans les années qui viennent, tout ce qui comptera dans
ces secteurs provienne des Etats-Unis, avec la dépendance
en chaîne qui en résultera, notamment en ce qui concerne
la formation, la vie économique, l'emploi et l'influence
culturelle (pour ne pas, une nouvelle fois, mentionner la défense).
Pour juger l'effort de recherche communautaire, à côté
des éléments quantitatifs, il faut évoquer
les aspects qualitatifs. Les auteurs de l'article regrettent qu'une
part selon eux disproportionnée des financements du PCRD
soit accordée aux entreprises, pour l'application à
l'industrie d'un savoir déjà existant. Comme on le
sait, il y a dans ce cas beaucoup de pertes en ligne, tandis que
la recherche fondamentale, essentiellement publique, gage de l'avenir,
manque souvent des moyens matériels élémentaires
qui permettraient aux bons cerveaux dont elle dispose encore de
travailler correctement.
Ils reprennent également à leur compte les critiques
justifiées faites depuis des années, sans grand résultat,
aux méthodes de financement européen : nécessité
de constituer des consortiums européens plus ou moins boiteux
pour accéder aux contrats, manque de transparence des choix,
où les influences politiques (sinon parfois des influences
moins avouables) l'emportent souvent sur celles des scientifiques
compétents et finalement grande dispersion et redondance
des actions empêchant d'atteindre des seuils d'efficacité.
Pour pallier ceci, ils recommandent le doublement du budget de
la recherche sur 4 ans, une nouvelle priorité donnée
à la recherche fondamentale, la création de "centres
d'excellence" capables de polariser les actions et les hommes autour
d'objectifs bien identifiés et évaluables clairement,
un effort particulier de formation et de mobilité à
l'intention des jeunes chercheurs et, finalement, le transfert de
la gestion du PCRD des instances administratives à un ou
plusieurs Conseils de la Science Européenne, privilégiant
l'évaluation des projets et de leurs résultats par
les " pairs ". Dans le même temps les Etats-membres devraient
accentuer leurs financements nationaux et réformer leur environnement
universitaire et institutionnel.
Il est à craindre que, comme de nombreux autres antérieures,
cette mise en garde n'impressionne que médiocrement les décideurs
politiques européens, qui partagent devant la science un
mélange d'ignorance, de scepticisme et de crainte, et dont
les préoccupations, quand ils en ont, se tournent surtout
vers les intérêts nationaux.
Le point de vue du Commissaire européen
à la Recherche
Il est intéressant cependant de rapprocher ce diagnostic
de celui fait par le Commissaire européen à la recherche
depuis 1999, le belge Pierre Busquin, dans le n° 354, juin
2002, de la revue La Recherche. Pour lui également, il faut
déplorer le creusement inacceptable du fossé Europe-Etats-Unis.
Il constate cependant que le déficit tient en grande partie
à la différence de l'importance des financements que
les entreprises européennes et les entreprises américaines
consacrent à la R&D. L'Union européenne ne peut
rien imposer en ce cas.
Le Commissaire paraît cependant assez confiant dans la méthode
envisagée actuellement pour redynamiser la recherche. Fixer
des objectifs globaux, avec des indicateurs comparatifs, lui paraît
utile pour concrétiser les ambitions et les résultats
aux yeux des décideurs et de l'opinion publique. Dans l'immédiat
il compte surtout sur la réforme de la procédure de
gestion des budgets du PCRD. Pour éviter la dispersion, la
décision a été prise de favoriser la constitution
de "réseaux d'excellence" rassemblant les meilleures équipes
sur des projets de recherche précis (est-ce à quoi
pensaient les auteurs de l'article cité précédemment
? Un Réseau d'excellence est-il comparable à un Centre
d'excellence? Nous ne le pensons pas). Ces réseaux recevront
les financements en fonction de leurs projets et résultats.
L'idée d'un Fonds Européen de la Recherche ( European
Research Council) sur le modèle de la National Science Foundation
américaine est également évoquée, destiné
à se substituer aux instances administratives communautaires.
Ce Fonds serait l'agent le plus actif pour la constitution de l'Espace
Européen de la Recherche souhaité par beaucoup, où
les chercheurs, les idées et les crédits, européens
et nationaux, pourraient circuler plus librement et en libre confrontation.
Cela ne sera possible qu'avec l'accord des Etats-membres qui abandonneraient
une partie de leurs prérogatives, mais aussi avec l'accord
de la Commission, qui transférerait une partie des siennes.
M. Busquin pense que cette évolution est inéluctable,
mais que la marche vers une telle institution sera longue, compte
tenu de l'existence dans les Etats de grands organismes et aussi
de beaucoup d'habitudes - plus ou moins bonnes ajouterions-nous.
Notre commentaire
Tout ceci n'est finalement pas très encourageant pour le
proche avenir. Notre revue a elle-même souligné, dans
les secteurs relevant de ses thèmes de préoccupations
: l'informatique, la robotique, l'IA, les nanotechnologies (voir
notre éditorial) la protéomique, l'avance toujours
accentuée des Etats-Unis et du Japon.
Nous pourrions ajouter aux considérations des experts résumées
ci-dessus, d'autres dont on parle moins. Nous pensons par exemple
que, tant que de très grands programmes européens,
voire mondiaux, ne sont pas mis en place dans des domaines très
structurants comme l'espace, le vivant, le développement
durable, les citoyens ne se mobiliseront pas pour consentir les
efforts nécessaires. Dans ce but, il faudrait que les Chefs
d'Etat s'engagent personnellement, y jouent leur crédibilité
politique. On peut penser, peut-être à tort, que le
précédent gouvernement français aurait créé
plus d'emplois et gagné plus de voix, en initialisant même
modestement de tels programmes au niveau national, et ne négociant
avec nos partenaires pour qu'ils leur donnent une portée
pan-européenne, qu'il ne l'a fait avec la politique des 35
heures.
On pourra ajouter une réflexion d'un tout autre ordre.
Le jugement des instances administratives en matière d'opportunité
des financements de recherche est à juste titre critiqué.
Mais celui des "pairs", auxquels les scientifiques chevronnés
se réfèrent souvent, est parfois aussi source d'un
conservatisme intellectuel débilitant. Les financements publics
devraient dorénavant prévoir des formules différentes,
au moins pour quelques pourcentages des budgets. Il faudrait encourager
des formules du type "Think tanks" ou "Blue sky research centers",
permettant à des idées originales et transdisciplinaires
de tenter leur chance. En Europe, on ne peut pas compter sur d'éventuelles
fondations privées pour jouer ce rôle.