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Présentation La
publication simultanée de deux articles proposant une théorie
des champs électromagnétiques de la conscience dans
le numéro d'avril 2002 de la très sérieuse revue
Journal of consciousness ne peut passer inaperçue (cf : http://www.imprint.co.uk/jcs_9_4.html).
Selon cette théorie, le champ électromagnétique
connu depuis un siècle et généré par le
fonctionnement électrique du cerveau résulterait de
la superposition des champs produits par l'activité synchrone
des assemblées de neurones responsables notamment de la perception
et de la veille. Ce champ serait le support de la conscience. Il induirait
ou commanderait en retour des activités neuronales dans le
domaine dit volontaire, conduisant notamment à des actions
motrices.
Ainsi, les réseaux neuronaux dont la coopération (binding)
par les voies traditionnelles de la transmission synaptique délimite
un "espace de travail conscient" analysée depuis quelques
années, seraient reliées simultanément de façon
beaucoup plus souple par une dynamique de champs électromagnétiques
mieux apte à rendre compte des caractères particuliers
de la conscience. Toute une série de conséquences
pratiques pourraient être tirées de cette interprétation,
qui redonne à la conscience un rôle induit, mais déterminant,
dans la conduite du comportement.
L'article principal* du Journal of conciousness est signé
par le Dr Johnjoe McFadden, qui vient de publier un livre plus ambitieux
: "L'évolution quantique. Une nouvelle théorie de
la vie". Dans cet ouvrage, dont nous rendons compte par ailleurs,
l'auteur situe les champs magnétiques conscients dans une
théorie plus générale de la vie comme phénomène
se développant à la frontière du monde quantique
et de notre monde matériel. Il montre comment la manipulation
des particules quantiques par les molécules vivantes, an
niveau notamment des enzymes et de l'ADN, peut, dans une certaine
mesure, accélérer les mutations favorables à
l'adaptation darwinienne de ces molécules. Les champs électromagnétiques
conscients, impliquant eux aussi des particules quantiques notamment
dans les canaux ioniques des neurones, participent, au niveau supérieur
du système nerveux, à cette évolution "dirigée".
Plusieurs scientifiques et philosophes ont déjà abordé
ces problématiques, espérant y trouver des réponses
aux questions que la science d'aujourd'hui laisse sans solutions
: qu'est-ce exactement que la vie ? Qu'est-ce que la conscience
? Le libre-arbitre est-il une réalité et de quelle
façon peut-il s'exprimer ? Mais le travail du Dr McFadden
nous a surpris par sa rigueur et son ambition. Il suscitera certainement
de nombreuses oppositions, sans doute autant partisanes que scientifiques.
Nous pensons néanmoins qu'il est impératif de connaître
et approfondir de telles hypothèses. Si elles se révélaient
fondées, elles bouleverseraient radicalement notre conception
du monde et de la place que peut y tenir la conscience - sans pour
autant provoquer un retour à des conceptions religieuses
ou morales de celle-ci et de la "liberté" humaine qui sortiraient
du domaine de la connaissance scientifique proprement dite.
Ajoutons, dans l'esprit de notre revue, que le lien assuré
entre le monde matériel et le monde quantique par de telles
recherches sera particulièrement opportun à un moment
où le développement des automates intelligents évolutionnaires
utilisant des composants fournis par les nanotechnologies (elles-mêmes
à la frontière du quantique) va constituer un pas
de plus dans l'unification de la physique, de la biologie et des
sciences cognitives.
Nous nous proposons dans cet article non pas de tenter de réfuter
les thèses de Johnjoe McFadden, ou d'insister sur leurs faiblesses
- ce qui serait d'ailleurs hors de notre portée - mais simplement
d'insister sur les perspectives qu'elles offrent, afin de contribuer
à leur diffusion et à leur succès.
*
"Synchronous Firing and Its Influence on the Brains Electromagnetic
Field Evidence for an Electromagnetic Field Theory of Consciousness",
par Johnjoe McFadden, Journal of Consciousness Studies Volume 9,
No. 4, April 2002, pages 23 à 50.
Automates-intelligents
13 mai 2002
On se souvient de l'espoir, vite déçu, qu'avait
suscité le titre d'un ouvrage pourtant fort intéressant
par ailleurs de Daniel Dennett, "La
conscience expliquée" ("Consciousness explained "). Cet
ouvrage apportait un regard nouveau sur le fonctionnement du cerveau,
en détruisant notamment le mythe du "théâtre
cartésien", pour reprendre le mot de l'auteur, c'est-à-dire
celui de l'homoncule siégeant au sommet du cerveau et arbitrant
tel un pilote d'avion entre les différentes entrées
et sorties d'information à sa disposition. Mais il n'apportait
pas de précisions sur l'organisation et le fonctionnement
des neurones en charge de ce qui fut appelé depuis l'espace
de travail conscient. Le livre, dans ces conditions, ne pouvait
prétendre donner le moindre début d'éclairage
sur ce qui se passe dans notre tête quand nous avons l'impression
de procéder à des choix volontaires conscients, c'est-à-dire
de faire appel au libre arbitre. Il s'agit pourtant là de
la grande question que pose la conscience, question autant philosophique
que neurologique.
Conscience et libre-arbitre ne peuvent être totalement confondus.
Pour prendre une image d'ailleurs inexacte, si je regarde un paysage
tout en étant assis chez moi avec une jambe dans le plâtre,
la conscience que j'aurai de l'existence de ce paysage ne me permettra
pas pour autant de décider d'y faire une petite course hygiénique.
Si la question du libre-arbitre intéresse en priorité
les individus, elle intéresse aussi les groupes, comme nous
allons le voir. La vie d'un militant politique consiste pour l'essentiel
à formuler des mots d'ordre volontaristes à l'intention
de ses co-citoyens.
Les ouvrages ultérieurs d'Antonio Damasio, Gerald Edelman
et Jean-Pierre Changeux (cf "L'homme
de vérité"), consacrés au cerveau, ont
approfondi la question de la conscience, en proposant des grilles
de lecture très convaincantes relatives à l'épigénétique
et à la physiologie des réseaux neuronaux, supports
supposés des faits de conscience. Jean Pierre Changeux, associé
à Stanilas Dehaene, a précisé, ainsi que par
ailleurs et un peu différemment Bernard Baars, le concept
d'espace de travail conscient, résultant d'une interconnexion
entre neurones fonctionnels travaillant en parallèle et neurones
de liaison. D'une façon générale, la conscience
est un thème à l'ordre du jour. Les articles et communications
à ce sujet se multiplient, même en France, comme l'a
montré le récent congrès Biologie et conscience.
Mais les grandes questions que chacun de nous se pose face au volontarisme
et au libre-arbitre n'y sont pas résolues : "Que se passe-t-il
en moi quand je me sens penser ou prendre une décision volontaire
? Est-ce moi qui décide et à partir de quels événements
précurseurs? Dois-je me forcer à être actif
et intelligent dans la vie, ou suffit-il que je me laisse aller
sans réagir aux évènements ". En fait, ces
questions n'y sont même pas abordées, comme si elles
étaient inconvenantes, ou révélatrices d'un
esprit tout à fait primaire.
On notera qu'un informaticien et spécialiste de l'intelligence
artificielle évolutionnaire, Alain Cardon, se pose un peu
la même question dans la perspective du projet de conscience
artificielle sur lequel il travaille : qu'est-ce que penser pour
une conscience artificielle ?
Il estime avoir trouvé une réponse. Mais aussi éclairantes
que puissent être les comparaisons entre conscience artificielle
et conscience biologique, sur lesquelles nous reviendrons à
la fin de cet article, il ne faut pas pour autant renoncer à
tenter d'éclairer les fondements biologiques du libre-arbitre,
vrai ou supposé.
Pour cela, dans la mesure où les approches traditionnelles
n'aboutissent pas, il ne faut pas hésiter à rechercher
ailleurs, en restant néanmoins dans le domaine scientifique,
c'est-à-dire en refusant un retour plus ou moins explicite
au spiritualisme et au dualisme. Mais rester dans le domaine du
scientifique ne signifie pas nécessairement fournir une théorie
complète de pied en cap, totalement falsifiable au sens ou
l'entendait Popper. Il peut s'agir, dans un premier temps, d'hypothèses
larges (nous pourrions presque dire philosophiques, si le mot n'était
pas honni) embrassant un certain nombre de travaux scientifiques
en cours et ouvrant de nouveaux domaines de recherches qui, eux,
feront l'objet du passage au crible habituel à la démarche
scientifique.
Sous cet angle, on trouve dans les propositions de Johnjoe
McFadden, professeur de génétique moléculaire
à l'Université du Surrey, complétées
de celles de quelques autres scientifiques que nous citerons par
la suite, des pistes particulièrement intéressantes.
Et si après tout, le mystère de l'explication du libre-arbitre,
comme force capable d'orienter l'évolution, était
bien plus près d'être éclairci qu'on ne le pense
? Toutes les formes de pensées, de philosophies et sans doute
aussi d'actions en seraient changées, sans doute radicalement.
Cet article a pour ambition de poser la question d'un point de
vue naïf, qui n'engage en rien, pour le moment, les scientifiques
qui seront cités.
Qu'est-ce exactement que le libre-arbitre
du sujet conscient, ou conscience volontaire ?
Dans la perspective matérialiste qui est la nôtre
(excluant le dualisme), la priorité consiste à préciser
exactement le moment où le "Je" prend une décision
que nous pourrons qualifier de consciemment volontaire, qu'il conviendra
de distinguer de toutes celles qui sont la conséquence des
multiples conditionnements génétiques et culturels
auxquels les hommes comme les animaux sont soumis. Ces dernières
décisions, ou pseudo-décisions, peuvent être
éventuellement conscientes, mais il ne s'agit pas de décisions
impliquant ici et maintenant le Je. C'est un peu ce que veux sans
doute dire le fumeur invétéré qui explique
: "Je sais bien que je fume. Je voudrais m'en empêcher, mais
je ne peux pas ", et qui allume (volontairement) sa ènième
cigarette de la journée
Intuitivement, nous considérons que la conscience volontaire
est le propre de l'homme, ceci même lorsque nous ne nous référons
pas à des conceptions dualistes de l'esprit. Une bonne partie
de la culture occidentale fait en conséquence appel en permanence
au volontarisme des individus et des collectivités. Des scientifiques
toujours plus nombreux estiment au contraire que la conscience volontaire
est une illusion. Selon eux, nous sommes déterminés,
comme on vient de le dire, par de nombreux facteurs, génétiques
et culturels, dont l'imbrication très complexe et loin encore
d'être élucidée peut donner à certains
une impression fausse de liberté.
L'expérience de Libet
Diverses observations semblent confirmer l'hypothèse du
caractère illusoire de la décision volontaire. On
peut citer celle des neurobiologistes Benjamin Libet et Bertram
Ferstein de l'Université de Californie (McFadden, op.cit,
p. 226). On demande à un sujet de plier un doigt volontairement,
en indiquant précisément à quel moment il prend
la décision d'accomplir ce mouvement. Des appareillages adéquats
enregistrent le temps mis entre l'annonce de la décision
et la réponse du motoneurone et du muscle concerné,
soit environ 200 millisecondes, ce qui est normal. En revanche,
environ une demi-seconde avant l'annonce de cette décision,
des enregistreurs placés sur le crâne du même
sujet notent une activité électrique neuronale dans
l'aire du cerveau en charge de la prise et de l'exécution
de la décision. Ceci peut être interprété
comme le fait que l'action précède la conscience,
d'un temps considérable. Il y a donc quelque facteur en amont
de la décision consciente qui provoque son déclenchement.
Faut-il en déduire que nous sommes des automates, et que
l'impression de libre-arbitre n'est qu'une illusion ?
Lorsque nous étudions la décision chez l'animal,
c'est ce que nous inférons systématiquement. Je m'approche
d'un merle installé sur une pelouse. Il me regarde un certain
temps, d'un air que je qualifierais de circonspect. Puis, si je
continue de m'approcher, il prend brutalement la décision
de s'envoler. Peu de scientifiques avanceraient que sa décision
résulte d'un débat conscient entre le pour et le contre,
puis du choix volontaire de s'envoler quand le danger lui paraît
se rapprocher d'un peu trop près. On imagine plutôt
que des programmes de mise en alerte et d'évitement inscrits
dans les gènes et complétés éventuellement
par l'expérience déclenchent l'envol une fois atteint
un certain seuil de risque calculé par ces programmes. De
tels programmes, relevant de la théorie computationnelle
de l'esprit, sont sûrement très complexes. Ils peuvent
être simulés sur un robot par la mise en uvre
d'algorithmes évolutionnaires. Mais nul ne parle (peut-être
à tort d'ailleurs) de libre-arbitre de la part du merle,
non plus d'ailleurs que de la part d'un robot réalisant les
mêmes performances.
On en parle encore moins quand il s'agit de comportements collectifs
apparaissant au sein d'une foule : par exemple lorsqu'une bande
d'oiseaux s'envole brutalement. L'initiative vient-elle d'un individu,
imité par les autres, auquel cas nous sommes ramenés
à la situation précédente. Sommes-nous en présence
d'un comportement collectif de type chaotique résultant de
l'interaction d'agents multiples, dont d'ailleurs les modalités
resteraient à étudier. On ne sait. Mais en tous cas,
nul une fois de plus n'ira supposer que ces animaux répondant
à un mouvement de foule sont individuellement conscients
de ce qu'ils font, et décident volontairement de s'envoler
face à un danger.
Or dans la vie courante, comme nous l'avons dit, nous prenons
sur le même mode d'innombrables décisions qui sont
en fait déterminées en amont par de nombreuses causes
auxquelles il nous est pratiquement impossible d'échapper.
Nous sommes parfois conscients de prendre ces décisions,
nous sommes également parfois conscients des raisons pour
lesquelles nous les prenons, mais cette prise de conscience accompagne
la décision et ne la provoque pas. En ce cas, nous nous comportons
effectivement comme des automates.
On pourrait assez facilement montrer que TOUTES nos décisions
relèvent en fait de ce type de déterminisme. Mais
ériger ceci en principe serait à la fois contre-intuitif
et peut-être scientifiquement erroné. Il faut voir
aussi les réalités pratiques : alors que le volontarisme
est au cur des sociétés occidentales (dont il
a sans doute permis les succès), alors qu'il nous anime tous
à tous moments, moi le premier lorsque j'écris cet
article, au lieu de paresser devant Loft story, il ne serait pas
crédible de postuler le fatalisme. On pourrait imaginer que
le volontarisme soit un mème (au sens défini par Susan
Blackmore) qui se serait installé dans les esprits des
Occidentaux, mais cela ne dispenserait pas d'en rechercher les bases
biologiques : d'où serait-il venu et comment agirait-il ?
Posons le postulat contraire. Revenons à l'expérience
de Libet. On admettra que le sujet n'est pas libre de lever le doigt
ou non, puisqu'il a accepté de se livrer à l'expérience.
Sur ce point, il est donc déterminé par des facteurs
extérieurs. Par contre, il dispose en propre d'un court instant
de liberté : décider à tel moment et non à
tel autre de faire le mouvement demandé. Le merle évoqué
plus haut dispose d'ailleurs peut-être aussi de cette liberté,
comme quoi le libre-arbitre ne serait pas limité à
l'homme.
Mais l'expérience de Libet semble montrer que quelque chose
au sein du sujet décide du choix du moment avant que sa volonté
ne l'a fait. Si nous voulons réintroduire le libre-arbitre,
il faut comme le fait Johnjoe McFadden questionner ce qui se passe,
dans ce temps d'une demi seconde où le cerveau semble se
préparer à prendre la décision avant que le
moi conscient n'ait décidé de le faire. Libet a supposé
que dans la demi- seconde séparant la préparation
de la décision consciente (préparation inconsciente)
et la prise consciente de la décision, la volonté
consciente intervient pour interdire ou renforcer le jeu des déterminismes.
Mais cela ne renseigne en rien sur l'origine de cette volonté.
D'où tirerait-elle l'énergie nécessaire à
inhiber ou renforcer des déterminismes certainement très
contraignants ? De la synthèse de l'ensemble des informations
constituant la personnalité consciente et inconsciente du
sujet ? Mais quelle forme prendrait cette synthèse ?
L'hypothèse de Robert Kane
Rappelons d'abord l'hypothèse de Robert Kane concernant
le libre-arbitre (free will). Plutôt qu'évacuer la
question comme relevant d'une illusion, ou ressusciter les hypothèses
proposées il y a quelques années par Eccles et Penrose
pour sauver le spiritualisme en faisant appel aux mystères
de la mécanique quantique appliquée aux particules
présentes au sein des micro-tubules neuronales, Robert Kane
propose une solution simple que nous résumons ici. Il rappelle
que le libre-arbitre paraît aux scientifiques d'aujourd'hui
incompatible aussi bien avec le déterminisme (qui exclut
le choix) qu'avec l'indéterminisme (si les choix se font
au hasard, notre apparente volonté n'est elle-même
qu'une manifestation de ce hasard). Pour lui au contraire, il y
a réellement libre-arbitre, mais dans des conditions bien
particulières. L'impression subjective de libre-arbitre que
nous ressentons face à deux possibilités dont nous
choisissons l'une aux dépends de l'autre (par exemple se
lever au lieu de rester couché) tient au fait que les deux
branches de l'alternative correspondent à deux versions de
notre histoire quasiment équi-probables, en faveur desquelles
nous sommes près à faire le même choix volontaire
: j'ai autant de raisons valables de me lever que de rester couché.
Sinon d'ailleurs j'aurais choisi l'une de ces possibilités
sans même m'interroger. Il y a donc un petit quelque chose
au niveau du hasard et de l'incertain dans nos neurones, ou plutôt
dans ce que Kane appelle les réseaux neuronaux récurrents
(Churchland 1996, The engine of reason, the seat of the soul, MIT
press ) intervenant dans ce type de décision, qui fait basculer
notre choix en faveur de telle ou telle solution. Un réseau
neuronal l'emporte sur l'autre, pour une raison imprévisible
et indéterminée. A ce moment, comme une moitié
de moi était déjà préparée à
adhérer à ce choix, cette moitié, dans laquelle
je me reconnais tout entier (d'où mon impression de libre
choix) adhère au choix et en assume la responsabilité.
L'hypothèse, on le voit, est dans la droite ligne de la pensée
de Prigogine, selon laquelle une brisure de symétrie liée
au hasard introduit une bifurcation, et provoque l'émergence
d'une structure dissipative nouvelle. Cette thèse a été
développée dans un ouvrage de Robert Kane, The
significance of free will, Oxford University press, 1996 (voir
http://uts.cc.utexas.edu/~rkane/).
Elle est résumée dans un article de l'ouvrage collectif
l'Homme devant l'incertain consacré à la pensée
de Prigogine, publié en 2001 aux éditions Odile Jacob
).
Dans le cas du sujet de l'expérience de Libet, les deux
solutions équi-probables ne seraient pas de lever un doigt
ou non (puisque le sujet est convaincu de la nécessité
où il se trouve de faire ce geste) mais du moment précis
où il décide de le faire : dans cette seconde-ci ou
dans la suivante, moment qui n'a pas d'importance précise
pour lui, mais qui marque cependant l'enclenchement de l'action.
Pourtant la question du petit quelque chose qui intervient pour
provoquer la brisure de symétrie reste entier. Robert Kane
ne la traite pas véritablement. La solution qu'il évoque,
les réseaux récurrents, a l'inconvénient de
faire appel à des structures neuronales en réseau
dont on ne voit pas bien à quoi elles correspondent dans
le cerveau, ou en quoi elles diffèrent des réseaux
étudiés par Baars ou Changeux. On ne voit pas davantage
les raisons qui font qu'à un moment ou un autre la symétrie
se brise. Il n'est pas certain non plus que, dans les cas où
un sujet ferait appel à un véritable choix volontaire,
les solutions entre lesquelles il choisirait seraient également
équi-probables ou indifférentes. Si je décide
de lever un doigt (où lorsque le merle de notre exemple décide
de s'envoler pour fuir un danger), l'engagement correspondant peut
être plus implicant pour moi que celui correspondant au choix
de la minute précise à laquelle je passe à
l'acte.
De façon plus fondamentale, il ne semble pas que le libre-arbitre
consiste à choisir quasiment au hasard entre des solutions
équi-probables. En général, il consiste au
contraire à s'arracher aux déterminismes pour adopter
des solutions qui, sans l'intervention de la volonté, seraient
restées hautement improbables. Il traduit la mise en uvre
d'un facteur qui conduit, comme l'on dit, la volonté, parfois
celle d'un seul individu, à soulever des montagnes.
Une définition plus ambitieuse
mais encore intuitive
de la conscience volontaire
Si nous estimons que la volonté consciente ou conscience
volontaire ou libre-arbitre (ne faisons pas de différence
entre ces 3 expressions) est non pas un épiphénomène
se superposant aux divers déterminismes qui nous commandent
d'agir, mais un caractère essentiel apparu lors de l'évolution
des êtres vivants et s'étant développé
compte-tenu des avantages compétitifs apportés, nous
devrons rechercher les raisons plus fondamentales qui sont à
la base des choix ressentis comme volontaires. On peut supposer
alors que le libre-arbitre n'est pas né avec l'espèce
humaine, contrairement à ce que pensent généralementl
les philosophes. Il pourrait s'agir d'un phénomène
déjà en uvre aux origines mêmes de la
vie.
Pour approfondir cette voie de recherche, essayons de définir
la conscience volontaire telle qu'elle nous apparaît, non
sous les instruments d'observation des neuropsychiatres, mais dans
notre vie quotidienne. Nous en donnerons une image épurée
et sans doute un peu idéale. Dans les décisions complexes,
les processus de type rationnel et explicite que nous résumons
ici sont souvent, sinon toujours, doublés par des motivations
inconscientes, qui ne relèvent plus de la conscience volontaire,
mais du jeu des déterminismes évoqués en introduction.
La
conscience volontaire est généralement utilisée
pour préparer et accompagner une prise de décision,
elle-même consistant à faire un choix : faire ceci
ou ne pas le faire, faire ceci ou autre chose. Ce choix est en général
considéré comme très impliquant. Sans cela,
il serait accompli sur le mode automatique. On peut même estimer,
comme nous venons de le dire, que la conscience volontaire n'a d'intérêt
que si elle oblige à prendre des décisions difficiles,
à contre-courant des déterminismes. En ce sens, comme
la vie, elle est créatrice de néguentropie, et demande
donc de prélever de l'énergie. Notons pour la bonne
forme que la décision n'aura d'intérêt que si
elle est suivie d'effets. Le sujet devra engager son corps et les
forces matérielles et morales qu'il peut mobiliser au service
de la réalisation du choix qu'il aura décidé
de faire. Le monde sera donc d'une façon ou d'une autre modifié
par la mise en uvre de la décision, ce qui produira
de nombreux effets en retour.
La
conscience volontaire suppose un choix éclairé. Pour
cela, au-delà d'une simple mise en alerte (awareness) le
sujet mobilise toutes les données externes et internes auxquelles
il peut accéder, qui l'aideront dans sa décision.
Il les introduit dans l'espace de travail de sa conscience volontaire,
en les normalisant de façon à les rendre compatibles
en vue des traitements permettant d'en évaluer l'intérêt.
Pour être utilisables, ces données doivent être
immédiatement accessibles. Il ne s'agit pas d'aller constituer
un dossier en bibliothèque, mais de disposer sous le casque,
comme un pilote d'avion de chasse, de l'ensemble des paramètres
en un seul coup d'il. On peut constater que le sujet prenant
la décision n'a pas toujours besoin de consulter explicitement
et individuellement les données rassemblées. Il lui
suffit parfois d'en tirer une impression ou un sentiment général,
un peu comme le pilote qui peut se satisfaire de survoler ses cadrans
pour vérifier que les paramètres du vol restent nominaux.
La
conscience volontaire suppose comme référence ultime,
au-delà des données informatives, la prise en considération
du moi tel qu'il s'est construit dans la vie du sujet et tel qu'il
est remémoré au moment de la prise de décision.
Le choix fait engage la personne, avec son histoire et ses propriétés
spécifiques. Contrairement aux données servant à
documenter la décision, le moi ne constitue pas un système
d'informations clairement analysable par le sujet lui-même,
ici et maintenant. Il est très souvent implicite. Il est
très souvent déformé par des illusions cognitives.
Il s'exprime cependant lors de la prise de décision volontaire
par des informations de type langagier (je ne peux pas prendre telle
décision, avec mon passé de militant ). Mais
il n'en pèse pas moins et très fortement. C'est finalement
la pierre de touche de la décision volontaire consciente.
On peut admettre, dans la mesure où chaque individu représente
la synthèse cohérente d'une série de forces
en action, tendues vers la survie, que le moi ainsi défini
est lui-même la synthèse de l'individu. Pour paraphraser
Victor Hugo, nous pourrions dire "Je suis une force qui va".
La
conscience volontaire ainsi définie intéresse les
individus, en premier lieu, mais aussi les collectivités
d'individus rassemblés par des valeurs et intérêts
communs. On pourra donc parler de conscience volontaire collective.
Mais la conscience volontaire collective s'exprime, de façon
explicite, par l'intermédiaire des individus - ce qui n'exclut
pas la possibilité de consciences volontaires collectives
muettes.
Rien
enfin ne permet d'éliminer l'hypothèse que les animaux,
y compris appartenant à des espèces très différentes
des nôtres (tels les insectes), puissent être le siège
de proto-conscience volontaires individuelles ou collectives, qui
pour nous seront muettes.
La conscience volontaire au regard de
la théorie quantique de l'évolution de JohnjoeMc Fadden
La définition de la conscience volontaire que nous venons
de donner n'a rien de neurologique. Les neurologues et les représentants
de bien d'autres disciplines scientifiques expliqueront qu'il s'agit
d'une illusion du sens commun, sinon une résurgence d'un
fonds de dualisme cartésien. Tout ce que nous venons de décrire
peut en effet se produire dans un système vivant non doté
de conscience, ou non doté de la capacité de prendre
des décisions volontaires, qu'il s'agisse d'un animal, d'une
espèce vivante ou d'un robot "intelligent". Quant à
l'impression subjective que chacun d'entre nous ressent (dans la
civilisation occidentale tout au moins) d'être un "Je" conscient,
on dira effectivement qu'il s'agit d'une illusion sans intérêt
(bien qu'inexplicable) ou, au contraire, que tous les systèmes
un tant soit peu complexes, tel un ordinateur, en sont sans doute
le siège sans pouvoir nous le dire.
Ce n'est pas le point de vue développé par J. McFadden
dans son ouvrage "Quantum évolution, a new science of
life". Résumons ce point de vue, qui nous a paru suffisamment
révolutionnaire pour être connu de tous, bien que reposant
sur des bases que certains se plairont à trouver fragiles.
Mieux vaudrait se reporter au livre. On pourra aussi se reporter
à l'interview
de l'auteur que nous produisons dans ce même numéro.
Mais on peut néanmoins tenter ici de résumer en quelques
lignes l'essentiel de sa démonstration.
La vie, phénomène quantique
Pour l'auteur, l'évolution biologique résulte comme
dans le schéma darwinien classique de la survenance de mutations,
mais de mutations dirigées. Il ne s'agit pas pourtant d'une
direction imposée par un quelconque finalisme ou vitalisme,
mais qui tient à la nature quantique de notre monde. Au sein
d'une molécule d'ADN, l'enzyme responsable de la duplication
du brin d'ADN peut faire des erreurs, dont certaines tiennent à
la nature quantique du monde. Les protons codants de l'ADN, qui
sont des particules quantiques en état de superposition,
peuvent et doivent circuler par effet tunnel dans la molécule
de l'ADN. Ceci conduit à des structures tautomères
(ndlr: qui existent sous plusieurs formes en équilibre)
pour les bases de l'ADN. Des formes tautomères de bases d'ADN
peuvent s'apparier avec des bases incorrectes : A avec G et T avec
C plutôt que A avec T et C avec G. Si durant la réplication
de l'ADN provoqué par l'intervention de l'enzyme, la base
de départ ou la base d'arrivée sont sous des formes
tautomères, alors la mauvaise base peut être insérée
dans le nouveau brin, causant une mutation. Ce processus serait
responsable de 0.01% des mutations, soit une éventualité
relativement commune. Mais, pour que le proton se matérialise
dans tel ou tel lien chimique sur la molécule, plutôt
que rester en état de superposition quantique, il faut qu'une
mesure quantique ait été réalisée. La
mesure quantique est faite par la molécule d'enzyme, qui
constitue avec ses milliards d'atomes l'environnement complexe produisant
la décohérence (décohérence entre l'état
ondulatoire et l'état particulaire). Elle ne peut l'être
que dans les conditions d'environnement favorable, par exemple la
présence de nutriment qui réveille l'activité
de la cellule.
La capacité de la cellule à mesurer la position
des particules fondamentales au sein de la double hélice
d'ADN sera déterminée par la composition favorable
de l'environnement, en l'espèce la présence de nutriment.
Celui-ci arme les systèmes de mesure de la cellule, lui permettant
de mesurer la position des protons de l'ADN qui potentiellement
codent pour l'enzyme en charge de la duplication. La cellule peut
alors procéder à une série dense de mesures
qui perturbent la dynamique de ces protons et augmentent le taux
de mutation et donc le taux de mutations favorables à l'adaptation
de l'organisme.
Ceci en d'autres termes veut dire que dès l'apparition
de la vie, encore une fois si de telles hypothèses sont exactes,
l'évolution, au lieu de se faire au hasard, s'est trouvée
orientée dans le sens de la conservation et de l'amplification
des premières structures vivantes. Le mécanisme responsable
de cette orientation relève de la nature quantique des particules
élémentaires composant les molécules biologiques.
La mesure quantique de particules situées à des endroits
critiques de ces molécules, résultat de leurs contacts
avec l'environnement offert par ces molécules, a provoqué
leur décohérence. Les particules physiques résultant
de cette décohérence sont venues, sous l'influence
de l'effet dit Zénon inverse, se positionner dans des emplacements
ou sur des trajectoires leur permettant, à l'intérieur
de chacune des filières phylogénétiques, d'augmenter
le nombre des mutations les plus adaptées aux besoins de
survie des espèces correspondantes, par rapport à
des mutations survenant au hasard.
La conscience volontaire est-elle un phénomène
quantique ?
Quelles applications peut-on tirer de ces propositions en ce qui
concerne le phénomène de la conscience volontaire
? On peut supposer que, dès l'apparition des organismes dotés
d'un minimum de système nerveux, le même mécanisme
a joué pour favoriser les mutations provoquant l'apparition
de représentation synthétique de l'organisme dans
son environnement, amorce d'une conscience de soi. L'existence de
cette conscience, même rudimentaire, prenant la forme de circuits
neuronaux ou d'un champ électromagnétique, a joué
le rôle d'un environnement qui a continué à
provoquer la décohérence des particules quantiques
impliquées dans la neurogenèse et dans la synapsogenèse.
Ainsi les supports de la conscience de soi ont pris de plus en plus
d'importance dans les espèces animales complexes, favorisant
leur adaptation par l'augmentation de leurs performances à
manipuler l'information symbolique.
En fait, arrivé à ce stade de sa démonstration,
J. Mc Fadden abandonne momentanément la question de savoir
si la conscience volontaire peut ou non être intégrée
dans sa théorie quantique de l'évolution pour interroger
les fondements neurologiques de la conscience, ou plutôt de
l'espace de travail conscient déjà évoqué.
Nous avons vu que la presque totalité des neurologues voient
cet espace comme le feraient des informaticiens : un réseau
interconnecté de neurones fonctionnels (affectés à
des tâches accomplies en série) reliés par des
neurones associatifs éventuellement réentrants. On
retrouve l'architecture décrite par Gerald
Edelman, et correspondant à son idée de la complexité
: le maximum de spécificités fonctionnelles différentes
reliées par le maximum de liens fonctionnels différents
. Dans une telle architecture, les liaisons entre neurones (le "binding")
sont supposées être assurées sur le mode classique,
par transfert du potentiel d'action électrique ou par transfert
de neuro-transmetteurs chimiques, via notamment les synapses.
D'autres hypothèses existent pourtant dorénavant,
concernant le "binding", notamment pour répondre aux exigences
de souplesse et d'instantanéité que semble requérir
le champ conscient, et que des liaisons de point à point
entre neurones, aussi rapides que puissent être ces dernières,
ne permettraient peut-être pas de satisfaire. Parcourir les
numéros récents des revues internationales consacrées
à la conscience montre que les expériences et les
hypothèses parfois audacieuses ne manquent pas (y compris
d'ailleurs de la part d'auteurs relativement anciens, tel par exemple
Walter J. Freeman).
La plus achevée de ces hypothèses nous paraît
à ce jour être celle de J. Mc Fadden, qui développe
le rôle des champs électromagnétiques résultant
de l'activité électrique des neurones dans le "binding"
des neurones processeurs fonctionnant en parallèle, générateur
de la conscience et du "libre-arbitre". Il s'agit de ce que l'auteur
appelle la théorie du champ électromagnétique
conscient (cem-field) présentée par J.McFadden et,
de façon indépendante, par Susan Pockett, dans le
numéro d'avril 2002 du Journal of conciousness http://www.imprint.co.uk/jcs_9_4.html.
Cet article montre, d'une façon très convaincante
et, dit-il presque entièrement vérifiable, que la
conscience volontaire résulte (sans exclure les réseaux
électriques et chimiques entre neurones), d'une onde électromagnétique
générée par l'activité des neurones
de l'espace conscient, capable en retour d'influencer ces neurones
et les motoneurones responsables des actions corporelles. Certaines
difficultés demeurent selon nous, par exemple les conditions
dans lequel ce flux (cem-field) peut accumuler et restituer les
innombrables flux de détail résultant de l'activité
des neurones individuels. Par analogie, on devrait dire que les
vagues du grand océan ont gardé en mémoire
et peuvent globalement restituer les vaguelettes provoquées
par l'activité des milliers de bateaux qui y circulent. Les
adversaires de la théorie du cem-field en profiteront pour
refuser l'ensemble de l'hypothèse. Mais nous pensons intuitivement
que cette hypothèse reste très pertinente.
S'appuyant sur la théorie du cem-field, J. McFadden va
plus loin, non pas dans l'article précité, mais dans
son livre. C'est là que nous retrouvons la perspective d'un
libre-arbitre capable d'influencer ou diriger l'évolution.
Dans la théorie du cem-field en effet, le libre-arbitre,
résultant de l'intervention du Je, n'est jamais une cause
première. C'est une cause seconde, qui intervient pour modifier
les conditions de la prise de décision, mais les déterminants
de celle-ci lui restent antérieurs, et relèvent des
différents facteurs évoqués en introduction
qui conditionnent l'activité des animaux et des hommes. En
fait, J. McFadden propose dans les derniers chapitres de son livre
l'amorce d'une véritable théorie quantique de la conscience
volontaire. On peut résumer son argumentation en quelques
points :
Il expose d'abord dans le livre la théorie du cem-field
développé par l'article précité. Rappelons-la,
pour la compréhension de la suite. La conscience résulte
de l'établissement d'un lien cohérent (binding) entre
aires et faisceaux de neurones distincts mais travaillant en parallèle
à produire une représentation du monde (par exemple
couleur, forme, odeur d'une pomme). On peut aussi parler d'un espace
de travail conscient, qui est variable en densité et en position,
mais qui potentiellement peut intéresser toutes les zones
concernées par l'état d'attention (awareness).
La plupart des neurophysiologistes considèrent que ce lien
entre neurones est réalisé par des connexions synaptiques
électriques ou à base de neurotransmetteurs, plus
ou moins durables et étendues. Pour J. Mc Fadden, la cohésion
est assurée aussi et sans doute surtout par le champ électromagnétique
résultant de l'activité électrique des neurones
concernés par l'état d'attention et fonctionnant en
synchronie (On ne précise pas clairement si ce champ se confond
avec celui des ondes cérébrales connues depuis longtemps
intéressant le cerveau tout entier). Il représenterait
la conscience du sujet. Il serait produit par l'activité
de chacun des neurones ou groupes de neurones impliqués dans
la production de la conscience mais en retour, il modulerait cette
dernière. L'hypothèse avait été suggérée
par Popper en 1993. Elle est reprise ici sous une forme à
la fois simplifiée et plus précise.
On observera que s'il est facile d'accepter l'idée qu'un
phénomène ondulatoire de champ encode de l'information
(c'est ce qui se passe dans les réseaux de radio et de télévision),
on se représente assez mal la façon dont les millions
de données résultant des micro-champs correspondant
à l'activité des neurones participant à l'établissement
de la conscience peuvent être mémorisées et
globalisées sans être confondues. C'est nous semble-t-il
un des points faibles de la proposition, mais qui devrait, nous
l'avons dit, pouvoir être éclairci.
Pour le reste, selon J. McFadden, on peut démontrer que
le cerveau génère un champ électromagnétique
englobant des portions significatives de son potentiel de neurones.
On peut montrer aussi, plus difficilement, que la conscience est
un produit et une composante de ce champ. Des observations sur la
mise en fonctionnement synchrone de zones cérébrales
montrent qu'elle s'accompagne de la production de champs électromagnétique
corrélés. Enfin, il ne fait pas de doute que l'intervention
de champs électromagnétiques puisse provoquer l'activité
des neurones, en ouvrant les canaux ioniques qui déclenchent
l'impulsion électrique ou chimique de ces neurones. Le champ
électromagnétique correspondant à la conscience,
bien que faible, peut déclencher l'action de neurones qui
sont en équilibre instable, c'est-à-dire sur le point
de décharger.
Ainsi le champ électromagnétique conscient généré
par l'activité de certains neurones peut moduler l'activité
de ceux-ci ou d'autres. Il s'établit une boucle de rétroaction
sur le mode auto-référent expliquant pourquoi et comment
la conscience (le champ électromagnétique correspondant)
peut diriger "volontairement" les actions du sujet.
L'apparition dans l'évolution des espèces de telles
possibilités d'auto-représentation à travers
un champ électromagnétique conscient a été
soumis à la sélection darwinienne, du fait des avantages
apportés. Le système a été rendu de
plus en plus efficace, afin d'optimiser l'interaction du champ avec
le câblage général du cerveau. La distinction
vitale entre les domaines susceptibles d'entrer dans le champ conscient
et ceux devant au contraire en être isolés s'est précisée
- d'où l'impression de dualisme que nous ressentons de l'intérieur,
entre les éléments de nous-mêmes dont nous sommes
conscients et le reste, qui demeure en grande partie étranger
à notre moi. Tout ceci, selon J. McFadden, peut donner lieu
à de nombreuses hypothèses excitantes, vérifiables
par les moyens modernes d'expérimentation.
Une théorie quantique de la conscience volontaire
Reste à proposer une théorie quantique de la conscience
volontaire. J. McFadden rappelle sur ce point les apports de l'électrodynamique
quantique, due à Richard Feynman, selon laquelle les forces
électromagnétiques sont transmises par des photons
se déplaçant d'une particule à l'autre. Dans
le cas des échanges entre champ électromagnétique
et neurones, ces interactions se situeront dans le domaine quantique
(avec superposition d'état) ou dans le domaine matériel
(après décohérence) selon le nombre des photons
impliqués. Les canaux ioniques des neurones peuvent répondre
à un très petit nombre de photons, un seul éventuellement.
Dans ce cas, l'interaction prendra place dans le domaine quantique.
Mais cet état de superposition ne peut durer indéfiniment.
Le canal doit s'ouvrir ou se fermer. Si le canal s'ouvre dans un
neurone pratiquement inactif, cela ne suffira pas à le faire
décharger. S'il s'ouvre dans un neurone déjà
en cours de décharge, l'ouverture du canal n'aura pas non
plus d'influence. Si par contre, le neurone est dans un état
critique à la marge du potentiel d'action, alors l'état
du canal, ouvert ou fermé, provoquera une réaction
macroscopique du neurone, qui déchargera ou non. La décohérence
se produira instantanément. Le photon devra en effet faire
un choix, être absorbé ou non, et la mesure quantique
sera réalisée.
Commentaire
A quoi servira la conscience dans cette perspective, suivie de
la décision consciemment volontaire ? A intégrer toutes
les informations disponibles concernant le sujet et à orienter
en conséquence vers un choix volontaire pertinent . Nous
avons proposé ici l'idée que le choix volontaire
n'a d'intérêt que s'il va à l'encontre des déterminismes.
Il crée de la néguentropie. La capacité à
créer de la néguentropie, ou des états dissipatifs
loin de l'équilibre, pour parler comme Prigogine, a survécu
parce qu'elle a permis aux hommes de s'arracher aux déterminismes
primaires. L'intégration des données vitales dans
des espaces de travail peut se faire sans conscience. C'est ce qui
se passe le plus souvent chez l'animal. L'animal n'a que peu de
possibilités de prendre des décisions volontaires,
à contre courant des déterminismes dominants. Son
évolution peut l'engager dans des impasses dont l'espèce
ne saura pas se dégager.
On a vu que dans la théorie quantique de l'évolution,
les mutations résultant de la nature quantique de celle-ci
ne se font pas au hasard, mais selon J. McFadden, dans un sens dirigé
de façon à favoriser l'adaptation. La décohérence
des particules quantiques (protons) placées dans des emplacements
critiques résultant d'une série dense de mesures (effet
Zénon inverse) augmente les probabilités d'obtenir
des enzymes de transcription de l'ADN puis des ADN elles-mêmes
plus adaptées aux conditions de la survie des organismes
qu'elles ne le seraient si l'évolution se faisait au hasard,
avec des particules du monde réel. Cette décohérence
orientée, ou plutôt ces séries denses de mesures
générant un effet Zénon inverse, permettant
au proton de se déplacer dans des directions déterminées,
résultent de la confrontation de la particule à l'état
superposé avec un environnement, la protéine, appartenant
au monde physique.
On peut penser que le même phénomène se produit
quand, dans la suite de l'évolution vers des organismes de
plus en plus complexes, sont apparues des structures neuronales
(réseaux de neurones et/ou champ-cem) jouant le rôle
d'un environnement physique capable de provoquer la décohérence
des particules quantiques impliquées par une prise de décision.
Ces structures neuronales ou de champ, que l'on appellera conscience
de soi ou supports de la conscience de soi pourraient alors orienter
la décohérence des particules créant de nouvelles
synapses ou de nouveaux cem-field, en augmentant les probabilités
d'obtenir des structures décisionnelles les plus adaptées
aux conditions de la survie de ces organismes. Ainsi, grâce
à des décisions aussi pertinentes que possible (c'est-à-dire
grâce à une modification temporaire ou permanente du
cerveau générant la conscience de soi, par la décohérence
de particules placées à des endroits stratégiques)
les organismes dotés de conscience volontaire augmenteraient
leurs chances de survie en prenant les meilleures décisions
possibles, notamment celles leur permettant d'aller à contre-courant
des déterminismes primaires.
Le réseau neuronal du cerveau et ses milliards de milliards
de canaux ioniques sensibles au champ électromagnétique
conscient se comporteront (à l'instar des molécules
de l'enzyme ou de l'ADN dans la théorie quantique de la vie)
comme des instruments de mesure pour réduire les états
quantiques des particules en déplacement dans le champ, lorsque
cela pourra avoir une action déclenchant le potentiel d'action
des neurones prêts à entrer en activité. Ainsi
la mesure quantique pourra provoquer des actions dirigées,
ce qui correspondra à l'exercice de ce que nous appelons
notre libre-arbitre. La direction sera apportée par le contenu
du cem-field, correspondant pour l'essentiel au Je qui prend la
décision.
Tout ceci permet de postuler, d'une façon qui, rappelons-le,
est loin d'être encore démontrée (mais qui devrait
pouvoir l'être) que l'évolution quantique telle que
proposée par J. Mc Fadden permet aujourd'hui de compléter
la théorie darwinienne de l'évolution, d'une part
en lui donnant une base physique (et même corpusculaire, en
l'ancrant dans la mécanique quantique incontournable aujourd'hui
pour la description des systèmes physiques) et, d'autre part,
en répondant aux objections principales faites à la
théorie darwinienne : comment le mécanisme mutation/sélection
a-t-il permis l'apparition de la vie, d'abord, permis l'accroissement
de la complexité ensuite, et ceci dans des temps relativement
aussi courts. L'évolution quantique force (ou renforce) l'évolution
darwinienne en donnant aux génomes la plus grande probabilité
face à des ressources rares de muter dans des sens favorables
à l'exploitation de ces ressources.
L'ensemble est désormais complété, au stade
critique de l'apparition de l'espèce humaine dans l'évolution
biologique, par la théorie quantique des champs conscients
électromagnétiques (cem-field) qui va dans le même
sens d'une évolution relativement dirigée.
Il s'agit donc d'un mécanisme purement physique (quantique),
non orienté au départ, qui préserve le concept
de compétition inter et intraspécifique. On peut estimer,
mais la question n'a sans doute qu'un intérêt philosophique,
que l'évolution quantique est apparue par hasard dans l'hyper-espace
des milliards de milliards de combinaisons possibles dans le monde
quantique, en générant l'univers "réel" qui
est devenu le nôtre parmi des milliards d'autres univers possibles
ou devenus réels de leur côté (hypothèse
des univers multiples). Notre univers réel conserve des liens
avec l'univers quantique, dans la mesure où les particules
qui le composent, tant qu'elles demeurent en état de superposition
dans les constructions physiques, chimiques et biologiques de cet
univers réel, peuvent par effet tunnel ou par effet Zénon
faire l'objet de déplacement ou stabilisation et apparaître
sous forme matérielle, après mesure et décohérence,
dans des systèmes physiques ou chimiques du monde réel
dont elles orientent ainsi l'évolution chimique, physique
ou électromagnétique. Au niveau de la molécule
d'ADN, l'agent de la décohérence, donc de l'évolution,
est la molécule d'enzyme ou celle de l'ADN elle-même.
Pour ce qui concerne la conscience volontaire, l'agent de la décohérence
sera l'onde électromagnétique représentant
(ou plutôt synthétisant) les différentes représentations
qui constitue le Je conscient ou non conscient chez l'individu humain.
Il faut distinguer la conscience volontaire de la conscience simple
et à plus forte raison des représentations inconscientes
dans la mesure ou la première, telle que nous le constatons
par introspection mais aussi sans doute par observation objective,
inclut des traitements qui ne seraient pas possibles sans son intervention
comme agent. Le Je-agent exercera plusieurs fonctions originales
: recherche d'informations non incluses dans l'espace conscient,
normalisation de ces informations de façon à les rendre
compatibles avec celles pré-existantes et avec les traitements
que celles-ci subissent, réalisation de choix ou de prises
de décisions qui se traduisent par des restructuration de
l'espace d'informations et par conséquent, de réorientation
de l'activité biologique et physique de l'organisme dans
son environnement. On ajoutera que ces opérations paraissent
susceptibles de s'exécuter à tous moments et dans
des séquences denses dans le temps. Ainsi, même si
rien ne garantit qu'elles représentent les opportunités
les meilleurs pour l'organisme, leur fréquence garantit une
ouverture, une adaptativité et finalement une aptitude à
apprendre de l'environnement tout en le transformant, impossibles
dans les systèmes non dotés de la conscience volontaire
ainsi définie (d'où son succès évolutif
jusqu'à ce jour).
La décision volontaire consciente, selon ces hypothèses,
ne peut jamais provenir de rien. Elle découle, comme toutes
les formes de pensée en général, d'un flux
jamais interrompu de stimulus internes et externes. Mais les réponses
qu'elle apporte ne sont pas linéaires et conditionnées.
Elles résultent de l'intervention du Je qui, si l'on peut
dire, leur imprime sa marque, c'est-à-dire la prise en compte
de ses intérêts.
Ainsi la conscience volontaire poursuivrait et renforcerait le
mécanisme d'évolution dirigée et forcée
apparue au niveau moléculaire des enzymes et des génomes
dans l'ensemble du monde vivant, en privilégiant de fait
les directions adoptées par certaines espèces développant
un appareil cérébral, dont l'espèce humaine.
Elle accélérerait et rendrait plus intelligente (notamment
en la diversifiant afin d'éviter les orientations linéaires)
l'évolution des génotypes et phénotypes humains
(y compris des constructions matérielles et intellectuelles
de l'humanité, qui peuvent être assimilés à
des phénotypes étendus). Dans la perspective darwinienne,
rien cependant ne garantirait que l'ensemble de cette évolution
activé par la conscience volontaire soit favorable à
la vie en général, à l'espèce humaine
en particulier et plus spécifiquement au développement
de l'intelligence et de la conscience dans l'univers. Mais comme
en ce qui concerne l'évolution quantique dans le domaine
biologique, on pourrait admettre que cette évolution pilotée
par la conscience volontaire maximiserait les chances de faire apparaître
et d'exploiter des perspectives favorables, au sein d'une dynamique
évolutive constamment accélérée.
La conscience volontaire considérée comme agent
de l'évolution quantique générale est-elle
spécifique à l'homme ? On peut supposer que sont apparues
des proto-consciences volontaires dans certaines espèces
complexes. Mais l'espèce humaine, telle que nous pouvons
l'observer, paraît être le siège de l'explosion
du phénomène. Espèce humaine signifie d'abord
génome (génotype) mais aussi individus ou groupes
(phénotypes). Les individus ou phénotypes disposent
d'un cerveau, qui est d'abord un espace de communication entre eux,
mais qui est aussi le siège de traitements de l'information
spécifiques à chaque individu. Les informations échangées
semblent en majorité être des mèmes ou entités
réplicatrices vivant d'une vie autonome, influençant
(et influençables en permanence) par les activités
de la conscience volontaire. Celle-ci est donc une source continue
d'émergence d'innovations informationnelles puis biologiques
et physiques, qui tentent leur chance dans le monde réel.
Ceci pose immédiatement la question de savoir d'où
elle émerge préférentiellement : de groupes
réunissant plusieurs individus, ou de chaque individu ? La
réponse traditionnelle la situe prioritairement dans l'individu.
Ce serait les décisions prises par celui-ci qui créeraient
par sommation ou synthèse celles des groupes. Mais il s'agit
sans doute d'une erreur ou au moins d'une vue incomplète.
On peut penser qu'il existe une conscience volontaire collective
née de l'activité en réseau des individus et
qui permet au niveau collectif les activités de forcement
de l'évolution propre à la conscience volontaire individuelle.
Mais il n'existe pas, autant que l'on sache, de champs électromagnétiques
(hors les réseaux artificiels) reliant les individus entre
eux et permettant la recherche d'informations, leur mise en cohérence,
les prises de décision. On peut donc supposer que c'est par
des moyens de communication classiques reliant les individus (bientôt
renforcés par de futurs automates et réseaux intelligents)
qu'une éventuelle conscience volontaire collective pourra
se former et prendre des décisions. Rien ne permet de dire
d'ailleurs que ce phénomène serait systématiquement
connu consciemment par les individus qui en seraient le support.
Les initiatives de la conscience volontaire collective devraient
pour devenir conscientes aux individus passer par leurs expressions
symboliques et langagières (y compris sous la forme des réplicants
sémantiques autonomes et égoïstes que sont les
mèmes). Il se produirait une interaction permanente, consciente
et inconsciente, entre opérations de la conscience volontaire
collective et opérations des consciences volontaires individuelles.
Dans le cas d'individus particulièrement créatifs
et volontaristes, les décisions prises par ceux-ci non seulement
valideraient mais orienteraient celles de la conscience volontaire
collective. Le tout se ferait conformément, à la base,
aux processus d'évolution quantique dirigée se réalisant
au niveau des canaux ioniques des neurones des individus concernés.
Notons en passant que cette hypothèse pourrait expliquer
l'anomalie de l'expérience de Libet, l'existence dans le
cerveau du sujet d'une activité neuronale antérieure
à la prise de décision consciente (lever le doigt).
On pourrait facilement admettre que la décision de lever
le doigt n'est pas seulement ni d'abord une décision individuelle,
mais qu'elle résulte d'une décision préparée
en commun par le groupe constitué par le sujet et l'expérimentateur.
La conscience volontaire collective de ce groupe (non susceptible
de prise de conscience par les individus du groupe, sujet et expérimentateur)
serait active, au niveau du cerveau du sujet, et peut-être
même au niveau de celui de l'expérimentateur. Il serait
d'ailleurs intéressant de vérifier la présence
éventuelle d'une activité préparatoire à
la décision, sous une forme peut-être plus diffuse,
dans le cerveau de ce dernier. Le travail préparatoire accompli
par la conscience volontaire collective dans le cerveau du sujet
sera validé et matérialisé physiquement par
la décision volontaire consciente de ce même sujet.
Reste la question de la conscience artificielle.
Posons nous en conclusion, sans tenter d'y répondre, une
question d'importance scientifique et philosophique sans doute aussi
grande que celle relative au libre-arbitre dans la perspective de
l'évolution quantique, qui concerne la place et le rôle
que peuvent jouer, dans la perspective de cette dernière,
des systèmes de conscience artificielle tels qu'envisagés
notamment par Alain Cardon ? La réalisation de projets en
ce domaine peut-elle éclairer l'origine ou la nature des
systèmes de conscience volontaire quantique, notamment mais
pas seulement à base de champs électromagnétiques
conscients ? De tels projets renforceraient-ils l'évolution
quantique pilotée par la conscience volontaire quantique
? Pourraient-ils en retour utiliser, dans leurs développements
futurs, des logiques ou des outils relevant de la théorie
électromagnétique des champs ou de l'électrodynamique
quantique ? On sait que les nanotechnologies devraient déjà
obliger à prendre en considération la nature quantique
des particules constituant les composants des futurs systèmes
microscopiques. Que deviendront par ailleurs les solutions de l'ordinateur
quantique et seront-elles utilisables pour la réalisation
d'une conscience artificielle selon les procédures
et architectures définies par Alain Cardon ? La transmission
d'informations entre les agents par des flux électromagnétiques
amélioreraient-ils leur communication, au regard des possibilités
du traitement informatique classique des données. Les possibilités
d'aboutir à une conscience artificielle plus proche de celle
de l'homme en seraient-elles augmentées? Ces nouvelles entités
artificielles, intervenant (de façon autonome, rappelons-le)
dans le champ de l'évolution quantique biologique, pourraient-elles
en modifier le cours en provoquant la décohérence
de particules jusque là enfermées dans le monde quantique
?
Il serait très intéressant de voir à ce stade
se rejoindre la mécanique quantique théorique, les
systèmes quantiques vivants et les systèmes quantiques
artificiels.