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15 Octobre 2002

La violence humaine, imitation ou mèmes? : critique d'un point de vue "girardien"
par Simon DeKeukelaere

L'article qui suit propose une critique de la théorie mémétique de Richard Dawkins, du point de vue de la théorie mimétique de René Girard. Deux thèmes sont étudiés: la violence et la naissance de la culture humaine.

Pour Girard la culture est la solution (violente) auto-générée par la contagion violente. Au début cette culture ne fait qu'un avec le sacré et celui-ci avec la violence humaine expulsée.

La mémétique ne répond pas à la question fondamentale: "Qu'est ce que la culture humaine?" et, comme l'a dit Matthew Taylor : "at worst it might seem that memeticians do not really seek to explain culture, but rather to explain it away, perhaps even to formally exclude it"(1).
On sent le danger: un Girardien dira non seulement que la mémétique n'explique pas ces choses fondamentales, mais qu'elle est elle même, bien que très sophistiquée et abâtardie, tributaire du sacré. Autrement dit, une fois de plus, un coupable est trouvé pour expliquer ma violence, un coupable qui me transcende: le mème! C'est ce que je vais essayer de montrer ici en parlant de la rivalité mimétique.

La rivalité mimétique, denrée de base dont se nourrit la vraie inspiration théâtrale et romanesque, est un phénomène - on ne peut plus - courant et déplorablement banal. Mettez deux bambins dans une pièce pleine de jouets identiques, sans surveillance adulte, et observez-les. Il ne faudra pas attendre longtemps pour voir la rivalité mimétique à l'œuvre: les deux petits vont très probablement commencer à ressentir un désir pour le même jouet. Ce désir trop partagé pour un objet impartageable va transformer l'Autre en un obstacle incontournable sur le chemin de l'assouvissement du désir "personnel". Les gamins vont se disputer et bientôt même oublier le jouet qui paraît être la cause de la mésentente.

Tout dans ce désir est imitation, même l'intensité du désir dépendra de celui d'autrui. Toutefois pour chaque enfant une chose sera claire et c'est que la faute réside chez l'Autre: (en pleurant) "c'est lui qui a commencé…".

Cette rivalité mimétique existe aussi chez les adultes, nous avons appris à éviter ses effets trop voyants, mais elle ne règne pas moins (même dans les milieux universitaires); il suffit, pour nous en convaincre de jeter un regard autour de nous.

Très curieusement, ce type de rivalité est absent du paysage conceptuel des penseurs abstraits, y compris les psychanalystes et même les polémologues, ces spécialistes de la guerre et des conflits. De même, tous les théoriciens de l'imitation, de Platon à Aristote jusqu'à Gabriel Tarde, ainsi que tous les expérimentateurs modernes du comportement imitatif sont passés à côté du paradoxe transparent et fondamental de la mimesis conflictuelle.

Les spécialistes inventent toutes sortes de théories sur la nature et l'origine de la discorde humaine. Il leur faut toujours un coupable. Si ce coupable n'est pas un être humain, alors ce doit être une idée ou peut-être une substance chimique, c'est-à-dire quelque chose de totalement étranger à ce que nous croyons être nous-mêmes dans l'exercice de notre raison. Ils interrogent nos hormones, nos gènes; invoquent Mars, Oedipe et l'inconscient; ils dénoncent le rôle répressif joué par les familles et diverses autres institutions sociales.

Jamais ils ne font référence à l'essentiel. Cette rivalité est le scandale des relations humaines, scandale que nous cherchons presque tous à éluder tant il heurte notre conception optimiste de ces rapports. [René Girard - Shakespeare. Les feux de l'envie. Paris: Grasset, 1990]

Toujours dans la perspective de René Girard, nous pouvons classer la mémétique sous les théories 'classiques', bien qu'elle se révèle très supérieure à toutes les autres (sociologiques et philosophiques). Elle tient enfin réellement compte de l'imitation et de la contagion dans ces phénomènes. Cependant nombreuses questions demeurent: où se trouvent les mèmes?, comment passent-ils d'un cerveau à l'autre, d'une télévision à un cerveau, qu'est ce qui n'est pas un mème?,...

Richard Dawkins dit que les mèmes sont des idées, "les fragments de néant qui vont d'esprit en esprit...". En disant ceci je trouve cet homme de science très poétique et ne peut me garder de penser à un autre poète: Shakespeare et plus particulièrement au fameux discours de Thésée dans le Songe d'une Nuit d'Eté à l'acte cinq.
"And as imagination bodies forth
The form of things unknown, the poet's pen
Turns them to shapes, and gives to airy nothing
A local habitation and a name."

Est-ce que donner le nom 'mème' à une idée satisfait notre soif de compréhension? La mémétique ajoute quelque chose: les mèmes se répliquent de façon égoïste. "A meme is selfish". Et les hommes? La mémétique rend bien compte de la contagion médiatique. Et les emballement mimétiques?

René Girard (RG) dira qu'on ne veut, une fois de plus, pas voir le problème en face.

Les 'méméticiens' écrivent que les mèmes s'imitent; pourquoi ne pas se rendre à l'évidence et dire tout simplement que les hommes s'imitent. Pas les 'airy nothings', les idées 'out there', mais nous, nous nous imitons! Il ajoutera qu'avec la mémétique nous sommes très près de la vérité. Il suffit de ne pas rejeter l'imitation égoïste sur des entités extérieures à nous-mêmes, mais d'avouer sincèrement que ce sommes nous qui nous imitons égoïstement.

Le passage de la 'nature' à la 'culture'

Qui sait si la théorie de Girard ne bat pas la mémétique dans son propre camp: le passage de l'animal à l'homme et sa culture. Au préalable il nous faut balayer quelques-unes des nombreuses interprétations inexactes de la théorie mimétique. Penser que RG gonfle quelques thèmes mineurs jusqu'à exclure tout le reste est une erreur. L'aventure intellectuelle de RG a commencé par une découverte: le désir humain n'est pas spontané, c'est une imitation.

Paradoxalement nous nous arrangeons tous à ne pas voir cela. Tous, à l'exception de quelques grands romanciers. 'Mensonge Romantique et Vérité Romanesque' est son premier livre (par lequel il faut impérativement commencer si nous voulons comprendre RG). Il ne gonfle pas, mais il corrige; il démasque le 'mensonge romantique' et révèle la 'vérité romanesque' comme diraient les girardiens. Nous ne pouvons donc pas dire qu'il présente le mimétisme comme véritable moteur de toute évolution. Le mimétisme n'est même pas le moteur de l'évolution, elle en est surtout une conséquence, je veux dire: conséquence de l'agrandissement du cerveau. Là où la théorie mimétique comble véritablement une lacune c'est le passage de la 'nature' à la 'culture'; l'entrée en scène de l'homo religiosus.

Dans son dernier livre "Celui par qui le scandale arrive; octobre 2001"(2), il revient sur ce thème. Car dit ce darwinien "ce qu'il faudrait discuter et qui ne l'a jamais été, c'est la capacité de la théorie mimétique à rendre compte du processus d'hominisation en termes de sélection naturelle."
Il poursuit: "nous ne pouvons pas penser le mécanisme de la violence collective dans la temporalité historique. Ce serait absurde. À partir du moment où les réseaux de dominance disparaissent, les sociétés fondées sur les réseaux de dominance disparaissent, ou passent au sacré. Seul le sacré peut les sauver parce qu'il peut créer les interdits, des rituels qui évacuent la violence. Il faut penser le religieux archaïque non pas en termes de liberté et de morale, mais dans ceux d'un mécanisme de sélection naturelle. Mon livre 'La violence et le Sacré' n'est pas suffisamment situé dans un contexte d'évolution qui présuppose des centaines de milliers d'années, c'est-à-dire un temps absolument inconcevable pour l'homme. Le mécanisme du bouc émissaire peut se penser comme une source de bonnes mutations biologiques et culturelles."

L'intensification du mimétisme, l'accroissement du cerveau font éclater les réseaux de dominance. Un accroissement de violence se produit, qui menace l'espèce. Et la violence expulse la violence, car elle entraîne les mécanismes victimaires et le sacré. Le tous contre tous violent se transforme automatiquement (mimétiquement) en un tous contre un. C'est un point difficile dans la théorie de RG et il faut le préciser. Plus les rivalités s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier les objets qui en principe la causent, plus ils sont fascinés les uns par les autres. S'il n'y a plus d'objet, il n'y a plus de mimésis d'appropriation; il n'y a plus d'autre terrain d'application possible pour la mimésis que les antagonistes eux-mêmes. Ce qui va se produire, alors, au sein de la crise, ce sont des substitutions mimétiques d'antagonistes. Etant donné que la puissance d'attraction mimétique se multiplie avec le nombre des polarisés, le moment va forcément arriver où la communauté tout entière se trouvera rassemblée contre un individu unique.

Dans l'enfer du même et du symétrique surgit in extremis la Différence. Toute la violence et la peur sont projetés sur l'unique fauteur de troubles et il sera lynché collectivement. Au moment ou cela paraît le moins probable, le bruit et la fureur se sont - en un coup - dissipés. Les hommes ne comprennent pas et se tournent vers la victime qui leur a apporté la paix après sa mort. Il ne peut s'agir d'un homme... Le sacré et son premier dieu sont nés.

Pourquoi a-t-on retrouvé la pratique du sacrifice (d'abord humain, puis animal) dans chaque culture humaine sur notre planète? L'homme qui n'est pas aussi spontané que l'on pense doit avoir modelé cela sur un événement très fort et bénéfique: le meurtre fondateur le lui fournit.

Le rite et le sacrifice sont d'abord l'imitation d'une crise initiale et de sa résolution, nous apprend Girard.

L'invention du sacré

Girard ne se détourne pas du problème intellectuel fondamental que constitue le sacré. Dans son livre 'La Violence et le Sacré', je l'avoue, son approche me paraît très supérieure aux autres, même aux approches scientifiques. Récemment j'ai lu l'article sur la croyance en dieu dans 'Science et Vie'. J'ai été très déçu par cet article, non seulement par le fait qu'il n'avait quasiment rien à nous apprendre, mais de plus parce qu'il se perdait dans l'erreur typique (que commet - à mon avis - aussi la mémétique appliquée ici) à se sujet: l'anachronisme. L'article projette notre individualisme contemporain sur le religieux archaïque. Pour l'homme religieux d'il y à 10.000 ans, la religion n'est pas une question personnelle liée à la croyance, mais collective liée à l'action, il lui faut perpétuer les rites et les sacrifices et respecter les interdits sinon il risque la vengeance divine ou l'écroulement du monde et de l'ordre. Le sacré, c'est le premier fondement social et non une idée qui naquit dans un cerveau isolé, débordant de fantaisie.

L'interprétation de la mythologie repose sur la même erreur d'une lecture individualiste. Le mythe d'Oedipe relate l'expulsion bénéfique d'un boiteux qui a causé la peste par ses horribles méfaits. Aujourd'hui on s'obstine à y voir l'histoire d'un désir pervers enfoui dans les plus profondes profondeurs du Moi. C'est absurde!

Après la parution de 'la Violence et le Sacré' G.-H. De Radkowski a écrit dans Le Monde : "L'année 1972 devrait être marquée d'une croix blanche dans les annales des sciences de l'homme: 'La Violence et le Sacré' de RG est non seulement un très grand livre, mais de plus un livre unique. Unique, car il nous donne enfin la 'première théorie' réellement athée du religieux et du sacré."
Il a raison, mais il faut dire que Girard n'avait pas encore écrit que "le message évangélique est anti-sacrificiel" et même ce virus 'anti-religieux' dans un emballage religieux qui abolit progressivement la fausse transcendance, la causalité magique...

Cela l'a rendu du coup connu et rejeté par ses pairs.

Frans de Waal et les primates

" We admit that we are like apes but we seldom realise that we are apes " Richard Dawkins

La théorie mimétique a peut-être aussi ceci de supérieur à la théorie mémétique: elle s'enracine dans l'éthologie. Je vais essayer de montrer ceci à l'aide d'un exemple concret.

Frans de Waal, éminent primatologue, a écrit le livre 'peacemaking among primats'. Il y parle de la résolution des conflits qui sont surtout liés à la sexualité, la nourriture et la conquête d'une position dominante dans la hiérarchie sociale. Ce livre nous offre des descriptions admirables de la rivalité mimétique chez les singes, à l'insu de l'auteur, je pense, faute de connaître ce concept.

Selon Girard le mimétisme d'appropriation se greffe d'abord sur les instincts et les dérègle. Chez les êtres humains la capacité d'imitation a encore augmenté; ce qui implique que nous pouvons désirer des choses qui ne nous procurent plus aucun bénéfice réel et qui peuvent même nuire à notre 'bien-être biologique'.

Chez les bonobos on peut donner un exemple concernant les tensions aux moments des repas. " Des tensions concernant la nourriture plutôt qu'à la nourriture elle-même " écrit Frans De Waal. Il décrit l'affaire: " Initialement, c'est l'individu le plus dominant du groupe qui réclame la nourriture, les autres s'assemblent autour de lui pour obtenir leur part. Ils rapprochent leur visage de celui du dominant, suivant de près la consommation de chaque feuille. Ils peuvent tellement s'absorber dans ce spectacle qu'ils finissent par imiter les mouvements de mastication du dominant. (...) Les subordonnés expriment aussi leur désir en émettant des geignements assourdis et en faisant la moue. Ce signal pitoyable est particulièrement utilisé lorsque les dominants refusent de lâcher une feuille que l'un des quémandeurs a envieusement touchée ou reniflée. "(3)

Que se passerait-il sans réseaux de dominance ?

Dans le même livre il cite Goodall qui relate la confrontation entre des adultes mâles (chimpanzés) agités et une femelle étrangère près de la périphérie de l'endroit où vivaient les mâles. "La femelle répondit à la menace en émettant des bruits de soumission et en tendant la main pour effleurer l'un des mâles. Mais le mâle ne voulait pas de contact. "Ce qui suit est étonnant:" il s'écarta instantanément, ramassa une poignée de feuilles et frotta vigoureusement sa fourrure là où elle l'avait touché. Ensuite, la femelle fut encerclée et attaquée; son enfant fut saisi et tué."

La femelle n'avait pas de maladie contagieuse et le mâle n'était sûrement pas docteur en médecine. Il devrait donc exister chez les chimpanzés (en temps de crise du moins) une conscience de cette contagion néfaste que va incarner le 'coupable' qui est le plus souvent un étranger, faible, femme, enfant... La contagion, c'est très important pour la mémétique, mais je pense que seule la théorie mimétique rend ces phénomènes étranges plus clairs.

Notes
(1) "From memetics to mimetics: Richard Dawkins, René Girard and Media-related Pathologies", par le professeur Mathew Taylor qui enseigne au Japon. Cette petite étude qui comble une lacune dans la littérature abondante sur la mémétique mérite notre attention. http://www.sla.perdue.edu/academic/idis/jewish-studies/cov&r/papers/taylor.pdf
(2) René Girard, "Celui par qui le scandale arrive", édité chez Desclée de Brouwer.
Voir aussi "Mensonge Romantique et Vérité Romanesque" et "La violence et le sacré" tous les deux édités (et réédités) chez Grasset.
(3) "Peacemaking among Primates", Frans De Waal ; Flammarion pour la traduction française (titre: "De la réconciliation chez les primates")


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