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Dans un hors-série de la revue Sciences et Avenir
en date d'octobre 2002 intitulé Le bon sens et la science,
Joëlle
Proust, directeur de recherche à l'Institut Jean Nicod
du CNRS-Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, explicite
les découvertes récentes de la psychologie du développement
relatives aux outils de connaissance dont les bébés
disposent dès leur naissance (La cognition naturelle,
p. 52). Il s'agirait de dispositions innées qui leur
permettraient d'organiser très vite leurs représentations
du monde et la façon de les utiliser au sein de comportements
efficaces. Par dispositions innées, on entendra des modules
du cerveau ou des procédures mentales "câblées"
sous commande des gènes de développement, qui ont
été élaborées progressivement par l'évolution
pour faciliter l'adaptation du jeune à son environnement
- de même que chez de nombreux animaux le jeune dès
sa naissance semble pouvoir marcher pratiquement sans apprentissage.
Ces dispositions innées, à elles seules, ne pourraient servir
à rien. Mais elles permettent au bébé, mis en contact
d'un environnement stimulant et d'une culture plus ou moins riche, de se
doter en quelques mois ou années de l'ensemble des connaissances
élémentaires ou de bon sens lui permettant de continuer toute
sa vie à enrichir ses contenus cognitifs. Pour les enfants
favorisés, ces premières connaissances sont le tremplin à
partir duquel il pourra accéder au corpus social des méthodes,
concepts et lois scientifiques.
Joëlle Proust indique que 5 grands domaines de telles dispositions
permettant l'accès à des connaissances ordinaires ont pu
être individualisés: le monde physique (par exemple la chute
des corps), le biologique (les propriétés du vivant par
rapport à l'inerte), le langagier, le mental (la théorie
de l'esprit permettant de deviner comment pensent les autres) et le social
(interdits et permissions, contraintes diverses). Il ne s'agit évidemment
pas de connaissances théoriques, non plus que de connaissances
pouvant faire l'objet d'une auto-réflexion consciente, mais seulement
de règles que dans le fonctionnement pratique de son corps et son
esprit l'enfant intègre et pratique.
Nous pensons que ces travaux de la psychologie du développement
mériteraient une très large publicité, car leurs
conséquences pourraient être considérables. La première
chose à en retenir est qu'ils donnent semble-t-il définitivement
raison à Chomsky contre les théories de la page blanche. On
se souvient que Chomsky a toujours défendu l'existence de structures
innées du langage expliquant l'acquisition rapide de la
compréhension et de la parole (du moins en milieu où le langage
est pratiqué). Beaucoup de linguistes au contraire ont toujours
prétendu que l'apprentissage du langage n'était qu'une affaire
de culture, faute de pouvoir identifier des gènes du langage. Parler
d'un gène ou de gènes du langage est évidemment simpliste,
mais supposer que le cerveau des hominiens, depuis que le langage symbolique
a vu le jour, n'ait pas développé de structures favorables
à l'apprentissage rapide des langues ne serait pas crédible.
Développements de recherche
Il sera évidemment intéressant d'étendre la recherche
de telles dispositions innées dans tous les autres domaines de la
cognition, en étudiant chaque fois la façon dont progressivement
les connaissances naturelles, ou formatées dès la naissance,
se complexifient dans la vie sociale, surtout si celle-ci est riche. On verra
alors comment la rationalité scientifique enrichit progressivement
la rationalité spontanée, puis comment apparaît la conscience
de soi. On pourra aussi à ce stade étudier le rôle des
mèmes dans la complexification du cerveau intelligent individuel
connecté à des réseaux sociaux au sein de super-organismes.
Une autre perspective à développer concernera la
recherche de telles bases innées de connaissances chez les
autres espèces animales, en ne se limitant pas aux seules
espèces proches de l'homme. Nous verrons en présentant
le beau livre de Emmanuelle
Grundmann, Etre singe, que ce travail mériterait d'être
approfondi, non seulement chez les primates, mais chez, par exemple,
les cétacés et les oiseaux. Dominique
Lestel a insisté à juste titre sur les cultures
animales et leur importance face aux comportements génétiquement
acquis. Mais ces cultures ne peuvent se développer - comme
chez l'homme d'ailleurs -qu'à partir de bases cognitives
innées. Si l'animal apprend quelque chose à sa naissance,
ce qui est incontestable, même s'il est bien pourvu en "réflexes"
pouvant se dérouler plus ou moins automatiquement, c'est
bien parce qu'il dispose de bases lui permettant de se retrouver
dans un monde nécessairement évolutif.
On pourra d'ailleurs se demander, mais la question sera plus difficile à
étudier, si les animaux ne disposent pas d'autres bases mentales que
celles identifiées chez l'homme, leur permettant de s'adapter à
des aspects du monde qui nous échapperaient, et que nous pourrions
éventuellement importer afin d'augmenter nos capacités. On
peut penser aux capacités d'orientation dans l'espace proche ou pour
les navigations au long cours. Mais il y aurait sans doute de nombreux autres
domaines à découvrir.
Cela conduira tout de suite à réfléchir à
l'acquisition de connaissances par les automates. Si on construit ceux-ci
comme des pages blanches, en leur laissant le soin de s'adapter d'eux-mêmes
sur le mode évolutionnaire à des milieux plus ou moins complexes,
il faudra beaucoup de temps avant qu'ils n'acquièrent les
compétences d'un bébé humain ou animal à sa
naissance. Mais en contre-partie, peut-être apprendront-ils des choses
que ces bébés n'auraient jamais découvertes.
A l'inverse, on gagnerait du temps si on réussissait à les
équiper de structures mentales analogues à celles des cerveaux
des bébés qui permettent à ceux-ci de se doter très
vite d'une cognition naturelle. Ray Kurzweil dirait qu'il suffirait pour
ce faire de scanner et reproduire les zones cérébrales
concernées. Avant même cela, on pourrait sans doute, si on y
mettait les moyens nécessaires, produire des automates déjà
capables de rivaliser avec des bébés dès leur sortie
de l'atelier.