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On sait que la destruction des modes de vie traditionnels
provoquée par la concurrence des pays riches, conjuguée
avec l'explosion démographique, aboutit à la constitution
de mégalopoles devenues administrativement, sanitairement
et humainement ingérables. Il s'y développe par ailleurs,
comme l'exemple de Bogota et même de Rio le montrent en ce
moment, des lieux de maffias et trafics en tous genres qui menaceront
à terme l'équilibre même des pays concernés.
Il serait donc fondamental que les sciences et les technologies
modernes soient mises au service de la réhabilitation de
tels abcès de fixation.
Il faut voir que le problème n'intéresse
pas que les pays en expansion rapide. Traditionnellement, il a toujours
caractérisé les pays asiatiques et du sous-continent
indien à fortes concentrations urbaines. Mais il commence
à devenir une préoccupation dans les pays développés
eux-mêmes, du fait de l'augmentation sans doute inévitable
(voire souhaitable) de l'immigration et de la mauvaise intégration
des immigrés récents. Or si les pays européens,
notamment, essayent fermement d'apporter des solutions à
l'enlisement progressif de certaines de leurs banlieues urbaines
dans l'exclusion, ces solutions pourraient être réutilisables
ou transposables dans les villes du tiers-monde.
En 2002, près de 50% des habitants de la planète
vivent en ville, et cette proportion est appelée à
augmenter sensiblement, bien que la tendance à l'urbanisation
ne soit pas uniforme dans le temps et l'espace. L'expansion des
grandes métropoles des pays du Nord, née de la phase
d'industrialisation, avait commencé à ralentir du
fait de la stabilisation du potentiel migratoire des campagnes.
Par contre, l'arrivée inévitable et d'ailleurs souhaitable
d'émigrants de pays très pauvres, aux cultures profondément
différentes, provoque des phénomènes de rejets
et de "ghettoïsation" jamais observés jusqu'à
présent. Les pays du Sud, au contraire, connaissent une rapide
et récente urbanisation, au prix d'un important déficit
dans la maîtrise de l'espace et des fonctions urbaines, qui
résulte souvent plus du pouvoir d'attraction des villes que
des effets de l'industrialisation, en particulier en Afrique. Le
mouvement de concentration urbaine s'accompagne, dans les "beaux
quartiers" de nouvelles formes urbaines, de la concentration
des capitaux, et rend plus visibles les inégalités
dans la distribution des richesses.
Différentes méthodes sont aujourd'hui
évoquées et parfois expérimentées, notamment
en Europe, pour résoudre les problèmes de persistance
et d'aggravation de la pauvreté dans les banlieues, générateurs
inévitablement de comportements délictueux divers
et créateurs d'insécurité. La première
réaction consiste, tout en augmentant la répression
policière et judiciaire, à tenter de réinsérer
dans les quartiers dits en difficulté des activités
culturelles, des centres administratifs ou des zones d'activités
locales éventuellement détaxées. Il faut le
faire, mais manifestement, cela ne suffit pas à endiguer
la montée de violences et de rejets réciproques.
On doit être beaucoup plus ambitieux. Il s'agit
d'une urgence majeure pour l'ensemble des civilisations. En France,
les propositions du ministre délégué à
la Ville Jean-Louis Borloo (fin octobre 2002) vont incontestablement
dans le bon sens. Pour simplifier, on peut dire que le projet consiste
à casser les vieux ensembles urbains (grands ensembles) conçus
après la 2e guerre mondiale comme un progrès par rapport
aux "taudis" de l'époque, mais que divers facteurs ont conduit
à laisser péricliter. Sur les sols ainsi libérés,
on reconstruira de petits ensembles à "visage humain", selon
l'expression qui a cours. Dans ces nouveaux environnements, on s'efforcera
d'acclimater de nouvelles activités confiées en grande
partie aux habitants, qui créeront, outre de l'emploi sur
place, un sentiment de meilleure intégration.
Il semble incontestable que, tant que les collectivités
publiques, Etat en tête, n'engageront pas des solutions de
grande ampleur, le mal des banlieues ne fera que s'accroître.
De plus en plus de spécialistes de l'aménagement et
de politiques admettent que l'objectif principal pour lutter contre
l'insécurité devrait être de fournir des emplois
durables à tous les jeunes sans emploi et qui se jugent sans
avenir. Pour cela, il faudrait les charger de deux vastes chantiers
de reconstruction, celui de l'environnement urbain (abattre les
tours et les remplacer par autre chose) et celui du milieu culturel
(alphabétiser et instruire les adultes, notamment grâce
aux TIC). Les emplois ainsi créés, vu l'ampleur du
problème, pourraient devenir de véritables métiers.
Par ailleurs, ils devraient vite déboucher sur des qualifications
trouvant usage dans l'ensemble de la société, qui
en a bien besoin, même chez les "non-démunis".
Qui devra payer ? La collectivité nationale
tout entière. C'est par l'impôt et d'autres types de
prélèvement sur les favorisés que de tels investissements
doivent être amorcés. Il en résultera une certaine
diminution des possibilités de consommation desdits favorisés,
mais si c'est là une condition indispensable pour éviter
l'effondrement à terme du modèle social et politique
européen, on peut penser que les gens raisonnables accepteront
un tel sacrifice, d'ailleurs léger.
Mais ceci ne suffira pas. Le point qu'il faut mettre
en lumière ici est qu'un tel programme ne changera pas réellement
ni l'habitat ni l'aménagement global dans les zones à
réhabiliter, s'il ne s'accompagne pas d'un grand projet architectural,
d'aménagement et de technologies à la hauteur des
possibilités de la société scientifique d'aujourd'hui.
Vouloir construire pour les 100 ans à venir n'aurait de sens,
sauf à refaire des banlieues pavillonnaires sur le mode "cage
à lapins", que si l'on faisait appel à toute l'inventivité
des spécialistes de nombreuses disciplines, coopérant
ensemble en utilisant les ressources des nouveaux matériaux,
des nouveaux réseaux, des nouveaux modes de développement
sur le modèle du développement biologique darwinien.
Or les architectes et concepteurs en sont restés, particulièrement
en France, à des façons de penser qui n'ont guère
évolué depuis Le Corbusier. Plus exactement, il existe
beaucoup de bons esprits inventifs, mais ceux-ci ne sont pas encore
au fait des technologies émergentes pour concevoir les nouvelles
"machines à habiter" nécessaires au 21e siècle.
Rappelons quelques-unes unes des contraintes qu'il
faudrait satisfaire dans cette perspective :
Proposer des modèles utilisables aussi bien dans les villes
riches du Nord que dans les villes misérables du Sud. On
organisera dès le départ, pour faciliter les échanges
d'expériences, et en utilisant les réseaux visés
ci-dessus, des procédures de co-développement et d'échange
entre villes de diverses localisations : au sein de l'Europe, avec
les autres pays développés, avec les pays émergents
(Chine, Inde) et enfin avec les pays les plus pauvres.
Intégrer dès le début l'habitant (jeunes, adultes
et personnes âgées) dans la conception et la mise en
uvre, puis dans l'utilisation et l'adaptation ultérieure.
Prévoir dès le départ le développement
en parallèle de tous les types d'immeubles et tous les types
d'activités caractérisant une unité urbaine
susceptible de s'auto-suffire (ou tout au moins n'étant pas
obligée d'exporter sa main d'uvre pour survivre, ou
chercher ailleurs les services de base dont elle a besoin). On n'oubliera
évidemment pas la dimension ludique et interactive permise
par les nouvelles formes d'art numérique ou autre sur le
mode participatif.
Utiliser systématiquement les réseaux (télécommunications
et multi-médias) pour organiser la communication entre habitants,
tant au niveau de la conception initiale que pour organiser la croissance
incrémentielle et l'agrégation des divers centres
d'activités ou de repos et loisirs autour de bassins attracteurs.
Développer des briques de base modulaires, pouvant être
produites à grande échelle, faisant appel de façon
mixte soit à des technologies très avancées
comme les nano-matériaux, soit à des technologies
très traditionnelles comme la terre ou le ciment - sans parler
du végétal et des espèces animales acclimatables.
On y inclura évidemment tous les modules nécessaires
à la production d'énergie renouvelable, d'épuration
des eux, de dépollution et de traitement des déchets.
Là devra être le principal objet d'une recherche innovante
faisant appel aux technologies les plus récentes. L'autre
objet consistera à prévoir les méthodes d'ingénierie
diversifiées permettant d'adapter ces briques de base à
des besoins variés et variables.
Laisser toutes latitudes aux concepteurs locaux pour assembler ces
briques de base en ensembles adaptés aux terrains, aux mentalités,
aux fonctionnalités à desservir. Les développements
se feront alors sur le modèle de la croissance des super-organismes
de certaines espèces d'insectes, fourmis ou termites, qui
s'adaptent localement parfaitement à partir de schémas
(eux-mêmes adaptatifs) plus généraux.
Finalement, en ce qui concerne l'alimentation du processus en ressources
toujours accrues, assurer des retours réentrants entre l'expérience
acquise par les premiers habitants-réalisateurs et la valorisation
de ces expériences dans de nouveaux métiers, de nouveaux
emplois et de nouvelles recherches.
On pourrait en dire plus, mais il vaudrait mieux laisser
s'exprimer dans le sens esquissé ici les nombreux professionnels
de l'urbanisme, de l'architecture, des technologies et de l'animation
sociale qui se passionneraient certainement pour de telles perspectives,
si elles étaient prises au sérieux par les pouvoirs.
Pour en savoir plus Le projet de loi français pour l'
"habitat digne de Jean-Louis Borloo.
Source Reuters 30/10/02
Le ministre délégué
à la ville estime que rénover cités et quartiers
difficiles est "le meilleur investissement de la République"
pour lutter contre l'injustice et l'insécurité. Le
projet de loi de programmation et d'orientation, qui doit être
présenté avant la fin de l'année 2002, prévoit
la réhabilitation, sur cinq ans, de 400.000 logements ainsi
que la destruction/reconstruction de 200.000 habitations. Il s'agit
de " remettre à niveau une fois pour toutes " le parc immobilier.
" Il ne fut pas construire pour 40 ans, avec une rénovation
partielle tous les cinq ans mais pour 150, voire 200 ans".
La masse de travaux a été
estimée par l'ensemble des partenaires à trente milliards
d'euros, sur lesquels l'Etat devrait participera à hauteur
d'1,2 milliard d'euros supplémentaire sur 5 ans.
Pour favoriser le projet,
il sera créé un " guichet unique " chargé de
réunir tous les crédits consacrés au logement
pour qu'ils puissent être utilisés plus simplement
et plus rapidement. Ce guichet unique, qui devrait être en
place rapidement, sera géré par une nouvelle "mission
de renouvellement urbain", dans laquelle seront représentés
entre autres le monde des HLM, le "1% collecteur", la Caisse des
dépôts et des consignations et l'Agence nationale pour
l'amélioration de l'habitat (ANAH).
Aux maires, communautés
urbaines et bailleurs de proposer les projets de rénovation,
le ministre se réservant la tâche d'être une
"sorte de task-force pour pousser les dossiers".
Dans son rapport annuel, publié
en mars 2002, la fondation Abbé-Pierre estimait que trois
millions de personnes étaient mal logées en France:
500.000 personnes dans un habitat précaire et temporaire
et deux millions dans des logements dépourvus du confort
sanitaire de base.
Militant pour la création
d'un "ministère du Développement social urbain", la
fondation avançait l'objectif de construction de 70.000 logements
dès 2002.