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L'hypothèse Gaïa forte
est-elle toujours à proscrire ?
citation de Lee
Smolin, commentaires par Jean-Paul Baquiast
Je trouve dans un premier livre de Lee Smolin, The
Life of the Cosmos, Oxford University Press, 1997, aussi remarquable
bien qu'un peu plus
ancien que Three Roads to Quantum Gravity, quelques paragraphes
concernant l'hypothèse Gaïa (1). Ce propos s'inscrit
dans une démonstration d'une richesse considérable,
visant à montrer que notre univers serait évolutif
par auto-organisation, et résulterait d'une compétition
permanente entre générations d'univers, se reproduisant
à travers les trous noirs comme les rganismes vivants le
font par les mécanismes de eproduction biologique. Une telle
théorie est loin d'avoir fait l'unanimité, mais elle
a l'intérêt de proposer des logiques semblables de
développement, qu'il s'agisse des systèmes vivants
ou des entités physiques ou mentales. Nous examinerons les
deux livres de Lee Smolin dans un prochain numéro.
Il est tout à fait intéressant de voir sous la plume
d'un scientifique de haut vol que l'hypothèse Gaïa n'est
peut-être pas totalement à rejeter, y compris sous
sa forme "forte" selon laquelle l'écosystème
terrestre aurait la capacité de conserver son homéostasie
(c'est-à-dire son équilibre actuel), même en
présence de fortes perturbations. Ceci pourrait vouloir dire
que les craintes relatives aux effets pernicieux des activités
humaines sur l'environnement seraient excessives. Voilà qui,
incidemment, ferait plaisir à M. George W. Bush Jr.
Pages 148 et 149 (traduites et ici condensés)
"Résumée simplement,
Gaïa suppose que la sélection naturelle entre les premières
espèces bactériennes a produit des organismes qui
peuvent, par le rôle qu'ils jouent dans les cycles chimiques
de la biosphère, réguler le contenu de l'atmosphère
et des océans. Non seulement ils pourraient réguler
leur propre chimie interne, ce que font tous les êtres vivants,
mais ils pourraient développer des mécanismes permettant
de réguler, entre autres, la quantité d'oxygène
dans l'atmosphère, la température moyenne de la terre,
la salinité des mers. A partir de ce principe général,
il est possible de formuler diverses hypothèses relatives
aux mécanismes spécifiques impliqués dans cette
régulation. Il s'agit de bonnes hypothèses scientifiques,
pouvant être expérimentées et réfutées
par l'observation. Il en résulte que Gaïa n'est pas
une idée mystique, mais relève du domaine de la science.
A mon avis, la plupart de ces hypothèses
ont jusqu'à présent résisté à
l'expérimentation (peut-être pas cependant à
un degré tel que l'idée générale de
Gaïa puisse être entièrement confirmée).
De ce fait, je dois confesser que je trouve incompréhensible
qu'elle fasse l'objet de tant de controverses. Je vais mentionner
plusieurs points qui la rendent plausible :
Le premier est que, du point de vue physique,
la stabilité des conditions de la biosphère est impressionnante.
Les paramètres moyens ont été stables pendant
des centaines de millions d'années, alors que les cycles
biologiques ont été bien plus courts. De plus, il
faut ajouter que pendant cette durée la quantité d'énergie
solaire reçue par la terre a changé d'un facteur d'environ
30%.
La seule explication de la stabilité
d'un tel système loin de l'équilibre doit tenir à
l'existence de mécanismes feed-back qui contrôlent
la vitesse des divers cycles impliqués. Ces mécanismes,
selon Gaïa, sont biologiques. S'il s'agissait de mécanismes
purement physiques, on ne voit pas pourquoi ils maintiendraient
inchangés les délicats paramètres nécessaires
à l'optimum vital
Certains critiques font valoir l'impossibilité
que des micro-organismes évolutionnaires jouent un rôle
dans la régulation de l'environnement, car cela représenterait
un poids et donc un désavantage sélectif par rapport
à ceux qui ne se chargeraient pas de cette tâche. Cette
critique semble négliger le rôle des effets collectifs
dans la sélection naturelle. Les espèces n'évoluent
pas individuellement dans une niche particulière préexistante.
Les niches et l'environnement en général sont crées
par l'évolution d'ensemble des espèces. Dans ce cas,
une espèce ne peut muter sans provoquer des effets sur les
autres D'intéressantes études sur ce thème
ont été faites par Per Bak, Stuart Kauffman et leurs
collègues . "
J'arrête là la citation. Aussi séduisante
que soit l'argumentation de Lee Smolin, on ne peut peut-être
pas cependant en conclure que l'environnement (autrement dit Gaïa)
sortira inchangé des changements brutaux et rapides que lui
imposent actuellement l'humanité. Même si les paramètres
d'oxygénation, de température ou de salinité
se rétablissent au bout d'un certain temps, suite à
leur dérangement du à l'explosion de la production
de gaz à effet de serre, ce rétablissement risque
d'intervenir trop tard pour la survie de certaines espèces
fragiles, y compris les populations humaines vivant à quelques
mètres au-dessus du niveau de la mer.
Cependant, la plupart des gens, sans le savoir nécessairement,
sont des disciples convaincus de Lovelock et de Gaïa. Ils considèrent
en effet intuitivement que "cela s'arrangera toujours",
c'est-à-dire que la nature saura résister aux agressions
humaines, nuage noir au dessus de l'Asie ou pas. Ils ne se mobilisent
donc pas comme il le faudrait contre la dégradation de l'environnement.
Il faudrait donc étudier sérieusement et de façon
coordonnée l'évolution des paramètres de la
biosphère considérés comme vitaux et le rôle
des processus biologiques ou physiques susceptibles de maintenir
leur équilibre actuel. Il nous semble que les travaux du
Pr. Gilbert Chauvet en physiologie intégrative, cherchant
à modéliser la façon dont un organisme vivant
maintient son homéostasie, pourraient trouver là une
application essentielle (voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/aout/g_chauvet.html).
(1) Sur
Gaïa, j'écrivais en janvier 2001 le petit texte suivant
http://www.automatesintelligents.com/actu/010125_actu.html
:
L'écologie peut-être plus ou moins radicale, voire
mystique. L'hypothèse dite Gaïa, selon laquelle la Terre
constituerait un être vivant capable de s'auto-réguler
présente l'intérêt de mettre en évidence
les liens entre les différentes dynamiques à l'oeuvre
sur notre globe. Elle peut être interprétée
d'une façon finaliste qui relèverait de la métaphysique
(il existe une force vitale qui s'impose à tous les composants
terrestres, y compris les minéraux, les océans, l'atmosphère).
Elle peut également donner lieu à des actes de foi
mal venus relativement aux capacités d'auto-régénération
face aux agressions que l'homme fait subir à l'environnement.
Pour les automaticiens cependant, elle a l'intérêt
de mettre l'accent sur d'éventuels automatismes naturels
de type feed-back, qui méritent de toutes façons d'être
modélisés et étudiés.
Le modèle Gaïa a été lancé par
le chimiste de l'atmosphère James Lovelock et la biologiste
Lynn Margulis dans les années '60 '70, puis développé
sous forme d'un modèle simple "Daisyworld" dans
lequel la compétition entre des marguerites noires et blanches
régulait les échanges de chaleur terrestre. Depuis
lors, les tenants de l'écologie radicale "Deep ecology",
ceux qui militent pour la réduction des émissions
de gaz à effets de serre, et leurs adversaires plus conservateurs,
continuent à discuter autour de ce thème - d'autres
diront ce mythe - de Gaïa.
Ces discussions sont de toutes façons intéressantes
et doivent être considérées par les chercheurs
d'aujourd'hui, pensons-nous, comme
faisant partie d'une culture générale indispensable.