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4 décembre 2003
par Michel-Jean Dubois
michel-jean.dubois@upmf-grenoble.fr
Univesité de Grenoble II
Laboratoire d'éthologie
UFR de Sciences Humaines et Sociales
BP 47X, 38040 GRENOBLE cedex 9
Questions de subjectivité animale
Michel-Jean
Dubois est Docteur en Psychologie Animale (Université Paul
Sabatier de Toulouse). Enseignant Chercheur en Ethologie (Université
Pierre Mendés France de Grenoble)
Ses
travaux de recherche ont porté sur différents modèles
d'étude, humains et animaux, en France et au Brésil.
Il a travaillé sur des primates humains et non-humains lors
d'un séjour post-doctoral à l'Université Fédérale
du Pará (Brésil), sur les herbivores sauvages (Institut
de Recherche sur les Grands Mammifères de Toulouse) et domestiques
(Pôle d'Agronomie de Rennes), et plus récemment sur
les poissons électriques à l'Université de
Grenoble.
La
prise en compte de la situation sociale et spatiale, et de manière
générique, l'importance accordée aux lieux
(qui font intrinsèquement partie de l'activité cognitive),
caractérisent la grande majorité des études
qu'il a menées. La démarche part du principe que le
contexte spatial au sein duquel l'activité cognitive se développe
n'est pas une simple "circonstance" car il fait partie
intégrante de cette activité. Le comportement étudié
renvoie forcément à une situation que l'on doit assimiler
au contexte immédiat dans lequel il s'insère, mais
également à l'ensemble des patterns spécifiques
(monde propre, caractéristiques sensori-motrices), et contextuels
(sur le plan social et spatial) en rapport avec l'activité
qui est déployée.
Mots-clés
de la démarche : Umwelt, phénoménologie, approche
située, boucle émission-perception, psycho-éthologie,
codépendance,
Michel-Jean Dubois a publié de nombreux articles dans des
revues françaises et étrangères et présenté
ses travaux dans différents colloques. Il a également
participé aux ouvrages collectifs ci-dessous :
DUBOIS, M., JOACHIN,
J., MAUBLANC, M.L., SPITZ, F. ET VALET, G. 1995. Interactions
between wild ungulates and Mediterranean degenerate forests: local
and global approach in the South of France. In: F. Romane [Ed.]
Ecosystem Research Reports 19, Sustainability of Mediterranean Ecosystems,
Office for Official Publications of the European Communities, Bruxelles,
Belgique, pp: 135 - 147.
DUBOIS, M., LE PENDU,
Y., SICILIANO, G. ET MOINARD, C. 1997. L'autre de l'animal dans
le cadre d'une approche phénoménologique. In:
G. Théraulaz et F. Spitz [Eds.] Auto-organisation et Comportement.
Coll. Systèmes Complexes; Editions Hermès, Paris,
pp: 49 - 60.
GERARD, J.F., DUBOIS,
M., LE PENDU, Y. ET GUILHEM, C. 1997. Mondes émergents
et évolution des systèmes vivants. In: G. Théraulaz
et F. Spitz [Eds.] Auto-organisation et Comportement. Coll. Systèmes
Complexes; Editions Hermès, Paris, pp: 235 - 252.
DUBOIS, M. 2004. L'enracinement
spatial des comportements chez les ongulés et les primates.
Recherches Actuelles en Ethologie et Cognition Animale. Editions
L'Harmattan, à paraître.
GERARD, J.F., BIDEAU,
E., MAUBLANC, M.L. ET DUBOIS, M. 2004. Les systèmes vivants
résolvent-ils des problèmes ? Recherches Actuelles
en Ethologie et Cognition Animale. Editions L'Harmattan, à
paraître.
Questions
Que puis-je connaître de l'animal qui me côtoie ou que
j'élève pour en vivre ? Apparemment tout. J'ai pu
lui donner quelque chose qu'il ne se donne pas, c'est à dire
un nom. Je peux le mener où je veux. Je suis capable de décrire
sa physionomie, d'en faire la photo ou le portrait. Je peux aisément
déterminer son sexe, son âge, sa taille exacte, la
couleur de ses poils ou de ses plumes, le taux de croissance de
ses cornes ou de ses sabots, la tonalité de son hennissement
ou de ses aboiements, et certainement encore quantité de
choses. Je peux également m'intéresser à ses
activités, à sa démarche, aux autres individus
qu'il rencontre, à ceux qui viennent vers lui ou au contraire
le fuient. En observant ses habitudes alimentaires, je peux savoir
ce qu'il mange communément et ce qu'il affectionne particulièrement.
Je peux le suivre partout, lui poser un émetteur radio commandé
et le traquer dans le moindre de ses déplacements. Si le
système est performant, ce devrait me suffire pour croire
absolument tout savoir de ce qu'il fait. Je peux attendre qu'il
veuille bien quitter sa niche et la visiter. Je peux ainsi tout
inspecter, tout inventorier, mesurer, et installer un dispositif
me permettant de l'observer et de l'entendre quand il s'y retranche.
Je peux adopter une attitude où systématiquement j'enregistre
et quantifie ce qu'il fait à la seconde près. Je sais
combien de pas, combien de sauts, combien de coups de bec, combien
de battement d'ailes, combien de fois il relève la tête,
combien de kilomètres il effectue à l'heure, à
la semaine ou à l'année. Je sais parfaitement décrire
ses murs quand il rentre en contact avec un congénère
et s'il existe des rituels particuliers, spectaculaires peut-être.
Je sais où il se cache quand il est poursuivi ou quels ingénieux
traquenards il tend à ses proies. Je sais comment il copule,
comment il se comporte avec ses rejetons
etc. Avide d'en savoir
encore davantage, je peux tenter de me rapprocher de lui, et même
de lui parler comme à un ami qui n'entend pas. Je sais ainsi
s'il est réceptif, méfiant ou docile, téméraire
ou agressif. Je peux en faire un technicien, et avec l'aide de dispositifs
problématiques établir différents critères
permettant de juger de son degré d'intelligence. S'il s'agit
d'un grand singe, je peux être tenté de l'humaniser
et de lui apprendre le langage des signes. Au bout du compte et
au bout de centaines d'heures d'observation laborieuses je peux
avoir recueilli tant de données rigoureuses, dans de si variés
domaines qu'il m'est loisible d'affirmer tout connaître de
lui et de ses conduites.
Cependant
Quelle que soit la puissance de mes moyens d'investigation, il y
a pourtant une chose que je ne peux pas affirmer. Et cette chose,
c'est tout simplement l'effet que cela lui fait d'être lui
et de se comporter ainsi qu'il le fait. Pour savoir l'effet que
cela fait d'être lui, il faudrait que je prenne sa place dans
son monde, non pas au sens d'une chronique biographique mais au
sens d'un point de vue irréductible à l'inventaire
exhaustif de ses conduites (Dubois, 2003). Que je parvienne non
pas à découvrir ce qu'il fait objectivement de mon
point de vue, mais à savoir ce que cela lui fait de faire
ce qu'il fait, ce qui effectivement n'est pas du même ordre.
Et encore, pas seulement ce qu'il fait, mais l'expérience
de ce qu'il voit ou entend, ce qu'il éprouve et ressent quand,
tel un cheval, il trotte dans une prairie. Il est difficile de simplement
imaginer ce que représentent pour un bovin les directions
qu'il emprunte quand dans un parc de contention il doit successivement
aller à droite, puis encore à gauche, puis délaisser
le couloir qui monte à sa droite pour prendre celui qui file
sur sa gauche. Dans son monde, communément appelé
Umwelt (von Uexküll, 1956), il n'y a ni droite ni gauche, et
on peut légitimement s'interroger sur le contenu de ce qui
pour nous constitue le concept de direction. Pourtant il apprend
Si je vois un taureau charger, je peux supposer que l'objet de son
comportement est un individu cible; et si je vois un autre bovin
se mettre à fuir; j'induis que son comportement est lié
à la charge de son congénère. Si je m'intéresse
au premier animal, j'imagine sa motivation qui peut être liée
à l'affirmation de sa dominance territoriale. Ce faisant,
je ne fais jamais qu'imaginer quelles seraient mes motivations si
j'étais à sa place. Pour éprouver ce qu'il
éprouve, il faudrait que je parvienne à me faufiler
en lui de manière à l'habiter: que ses yeux soient
mes yeux, que ses quatre pattes soient mes deux jambes, que ce qu'il
considère être son territoire soit du même ordre
que ce que j'en conçois, que la texture de ce qui lui apparaît
m'apparaisse également et que l'état qui l'anime m'anime.
Or, c'est précisément tout cela qui n'est pas possible
car tout point de vue sur le monde est irréductible à
tout autre point de vue spécifique. De ce fait, Wittgenstein
était dans le vrai quand il affirmait que si un lion pouvait
parler nous ne pourrions pas le comprendre.
Habiter
d'une présence sensible
Selon le point de vue fonctionnel, l'organisme et son environnement
sont deux entités indépendantes. L'environnement est
considéré comme une source de problèmes que
l'être vivant doit résoudre. Pour ce faire, il doit
extraire de son milieu les informations qui lui permettront d'être
performant afin de remplir son unique raison d'être : la transmission
de ses gènes (Dawkins, 2003). Le monde subjectif ne serait
qu'un épiphénomène vite évacué
et ingénument circoncis aux capacités perceptives
ou " intellectuelles ". Cependant, comme l'annonce justement
Ferret (1993), la subjectivité n'est pas dans le corps comme
le lait dans le réfrigérateur. Elle n'est pas incluse
dans le corps mais forme plutôt sa bordure et sa doublure.
Cette singularité brouille la distinction entre le sujet
et l'objet. En fait, la subjectivité questionne la relation
entre ce qui est vécu et ce qui lui donne un contenu, c'est-à-dire
ce qui est perçu.
Les mécanismes de la perception ne sont pas susceptibles
de délivrer le sens de ce qui est perçu. La perception
est une fonction, l'opérateur de la fonction perceptive,
qui a pour spécificité de faire " toucher "
des objets, ou des formes, dans l'espace, à travers des états
individuels qui, à ce titre, sont subjectifs et non spatiaux
(Pradines, 1981). Pour mieux faire apprécier l'ampleur du
hiatus nous utiliserons l'exemple de la chauve-souris. En effet,
en dépit du fait qu'il s'agit d'un mammifère, en cela
phylogénétiquement plus proche de l'espèce
humaine qu'un oiseau par exemple, quiconque a passé un moment
à en observer sortant d'un grenier sait ce que c'est d'être
confronté à l'étrangeté d'un mode de
vie. Que pouvons-nous concevoir de son expérience perceptive
essentiellement basée sur l'émission d'ultrasons?
Il n'y a aucune raison de supposer qu'elle soit superposable à
la nôtre. Il serait tout aussi difficile à un extra-terrestre
d'appréhender notre point de vue et de comprendre ce que
nous faisons dans notre vécu de la perception des arcs-en-ciel,
des contrastes lumineux ou des nuages (Nagel, 1974).
Si ce qui est perçu affecte l'organisme, c'est que sa sensibilité
implique un rapport, sous la forme d'un être-affecté
par, et conséquemment de l'être-affectable par. Pour
être affecté, il faut être touché, et
pour l'être, il faut que l'organisme offre quelque partie
de lui-même à quelque chose qui est hors de lui. Cette
transaction suppose une ouverture ou un accès, et dans cet
accès la topographie complexe d'un partage continuellement
renégocié. La subjectivité se présente
comme une façon singulière et continue d'habiller
un monde qui ne cesse de tendre les bras sans se soucier de préséance.
Si ce qui est perçu acquiert une signification, ce n'est
pas en tant que fondement de la perception mais en tant que résultat
d'une action qui consiste en un processus de discrétisations
d'une forme, processus qui est un mode de mise en forme, c'est à
dire une appropriation constructive.
La perception devrait d'abord être caractérisée
comme enveloppement d'une signification, comme présence à
une reconnaissance non pas de l'acteur solipsiste, mais d'un lien
qui fait qu'il y a ceci ou cela qui apparaît, et qu'il y a
un sens à ce ceci ou à ce cela qui n'a d'ailleurs
pas l'obligation d'être conçu. La perception ne peut
être confondue avec la connaissance objective d'un élément
déterminé; elle doit irréversiblement être
associée au fait d'être. C'est parce que c'est le fait
d'être vivant qui intrinsèquement fait le sensible
que la perception peut être investie d'une fonction cognitive.
Un monde relativisé
par le comportement
Comme la chèvre qui est à coté de moi dans
cette prairie, nous sommes susceptibles de percevoir différents
objets. Cela ne veut pas dire que le pneu qui est derrière
le pommier ait une signification. Cet objet reste pour moi un pneu
quelque soit sa position dans l'espace; mais pour la chèvre
qui habite cette prairie sa signification ne se dissocie pas de
son inscription spatiale. J'ai pu montrer que dans le monde animal
un objet " neutre " se définit dans le prolongement
de l'action qui a donné une signification à la région
de l'espace où l'objet est placé (Dubois et al., 2000).
Cet élément peut ainsi paraître "transparent"
dans un lieu de nourrissage, et susciter une émotion sociale
provoquant l'épouillage de l'objet dans un lieu marqué
par de la socialité. En d'autres termes, le concept d'objet
ne peut être utilisé que de manière métaphorique
quand on investit le monde animal. L'objet n'y est pas permanent
et suscite un rapport sensible plus ou moins accusé, selon
qu'il est isolé ou intégré à telle ou
telle configuration spatiale ou flux comportemental; tout comme
une forme isolée devient tout autre lorsqu'elle participe
à tel ou tel agencement. C'est dans notre rapport discursif
humain lié à notre connaissance rationnelle que le
pneu est un "corps" doté d'un certain nombre de
qualités sensibles en faisant un objet que l'on peut contempler.
Il est clair qu'au-delà des conventions, notre monde de langage
est ouvert et que l'appréhension de tout objet peut se faire
de manière située dans beaucoup de circonstances (pneu
"matière artistique", "à changer",
"combustible de piquet de grève", etc).
Le monde animal est moins extensible. Une régionalisation
de l'expérience semble organiser la transmission de la signification
aux saillances physiques qui existent plus, moins, ou pas du tout
selon les endroits. Cette manière d'habiter l'espace en agissant
de telle ou telle manière en tel ou tel endroit peut avoir
un retentissement dans le domaine de l'apprentissage et de l'exploitation
des ressources trophiques. Pour illustrer ce point de vue, je signalerai
que des singes se montrent moins efficaces pour utiliser des outils
leur permettant de se procurer de la nourriture en un lieu donné
alors qu'ils maîtrisent la procédure en un autre endroit
(Dubois et al., 2001a). La seule différence entre les deux
lieux réside dans le fait que spontanément ils manipulaient
et combinaient des "objets" dans le lieu où ils
ont facilement appris. Ces expérimentations tendent à
montrer que les animaux "collent" à la réalité
qu'ils spécifient par leur comportement. Ce travail illustre
entre autres que la dimension cognitive de la perception est inséparable
du mouvement et indissociable de sa dimension pathique et/ou affective.
En leur posant des questions qui respectent l'intégrité
de leur point de vue on peut les voir se cogner à un réel
que les humains maintiennent à distance par le langage. Pour
un animal, être présent au monde n'est pas univoque
et comporte différentes modalités. Son existence n'a
pas partout la même épaisseur car elle se trouve relativisée
par son agir.
Un extérieur
?
Si une chèvre ne sent pas la présence d'un objet,
ce n'est pas parce qu'elle ne le rejoint pas à l'extérieur
étant donné qu'une chose ne devient extérieur
qu'en tant qu'elle est sentie. Ainsi l'espace n'est rien en tant
que tel, et la distance n'est jamais sentie puisque c'est précisément
de sentir la chose qui crée l'éloignement et la texture
du monde. En cela, il y a une rupture dans toute rencontre significative
et le monde ne peut offrir de contenu que dans l'épreuve
affective du sentir, la contingence désirante du mouvement
et de l'appartenance, et enfin dans sa résistance à
l'appropriation d'un possesseur.
On considère communément que les objets sont tels
qu'ils sont, que le monde est préexistant, là en dehors
des organismes, et que nous ne faisons tout au plus que le traiter
séquentiellement en fonction de motivations et de capacités
perceptives et cognitives diverses. Mais la question essentielle
concerne la nature de ce qui apparaît, l'expérience
perceptive (une affection corporelle, et non pas une simple perception)
qui n'est pas réductible à une action réelle
du monde. Elle suppose un acte par lequel l'individu appréhende
un contenu, confère une signification à même
la chose et non pas seulement en lui-même. En mettant l'objectivité
du monde entre parenthèses, je ne nie pas son existence mais
je m'interroge sur le fait qu'il en existe toujours un.
Ce qui est perçu serait toujours le réveil d'une perceptibilité
virtuelle qui en tant que telle le précède dans les
choses. Il y aurait événement de la consistance d'un
état de chose distinct à même le corps qui peut
le sentir. Sentir quelque chose dans le cadre d'une action ne se
peut que si le sensible se prépare et s'annonce par un mouvement
affine. Voila entre autres pourquoi le fait d'accéder au
cerveau d'un quelconque animal ne me fait en rien accéder
à l'intimité de son rapport au monde. Même si
je décalotte son crâne, je ne peux observer, aussi
minutieusement que cela soit, que les circonvolutions de ses deux
hémisphères et induire que des processus psychiques
sont réductibles à des processus physiques. Même
si je parviens à établir une corrélation très
précise entre une configuration cérébrale spécifique
et ce qu'il semble éprouver - de la peur, une pulsion sexuelle
ou agressive, un besoin de se lécher
etc - je resterais
malgré tout en dehors de lui-même.
Du direct
live
En allant plus avant, je pourrais
imaginer une machine très perfectionnée qui parviendrait
à traduire les messages chimiques et les impulsions électriques
affectant le cerveau en images. Je pourrais ainsi les visionner
sur un écran mais ce faisant je n'aurais toujours pas accès
à son point de vue. Dans ces conditions, je saurais précisément
ce qu'il est susceptible de voir mais ces images seraient comme
mortes car je ne saurais toujours pas ce que cela lui fait d'être
lui, pas accès à ce que cela lui fait de voir, pas
accès à la signification de ces images. La perception
immédiate possède cette particularité de générer
la conviction de ne pas être confronté à une
image mais à la réalité. L'être humain
découvre dans sa perception une réalité qui
précède son regard, une réalité qui
était là avant qu'il ne la perçoive. Cette
perception ne peut se faire en dehors de sa subjectivité
sensible étant donné que le perçu en est tributaire.
Quand je ferme les yeux ou les détourne d'une cible, je modifie
l'appréhension des phénomènes même si
quand je reviens à la chose vue, j'ai de nouveau l'impression
qu'elle était pré donnée et qu'elle m'attendait.
En somme ma capacité à me retirer du monde ou à
le faire varier ne semble pas faire vaciller sa consistance car
il est déjà inscrit dans le couplage inhérent
à ma présence à quelque chose. C'est un rapport
d'immanence qui établit cette co-dépendance qui fait
que ce qui est perçu exprime davantage l'individu dans sa
dimension relationnelle plutôt que l'indépendance et
la détermination de ce perçu. C'est cette particularité
qui a amené Barbaras (1994) à avancer que le vivant
s'ouvre au milieu pour s'en séparer et ne s'en sépare
que pour s'y inscrire.
Des mondes
et des rapports différents
Je peux aisément imaginer que l'animal ne voit pas ce que
je vois, ne ressente pas ce que je ressens, ne se comporte pas comme
je peux le faire. Si nos comportements sont différents, c'est
que les sensibilités propres sont différentes. Tout
cela désigne en fait un type particulier d'expérience
perceptive, un type particulier non pas d'interaction avec le monde
mais de relation au monde où le monde est inclus dans l'individu,
non pas réellement mais intentionnellement, en tant qu'il
est pour lui (Dubois et al., 1997). On peut poser que ce qui fonde
le vécu et caractérise le vivant est que l'organisme
se rapporte et s'ouvre toujours à quelque chose mais que
les termes ne préexistent pas à la relation à
cette autre chose qui n'est pas soi. Le fait d'être vivant
organiserait un constant débat avec le milieu (Goldstein,
1951) caractérisé par des états de tension
et de manque où se fait jour une incommensurabilité
entre l'expérience telle qu'elle est et les paramètres
organiques qui la rendent possible.
Conclusion
Sans jamais parvenir à cerner précisément l'expérience
singulière de l'animal, je ne doute pas qu'il éprouve
des phénomènes et que quantités de formes significatives
animent sa réalité. Un tout intégré
relie son corps cognitif, ses émotions et sa mémoire.
Ces caractéristiques sont des modules cognitifs fonctionnant
ensemble et en constantes mutations. L'expérience de ma chèvre:
ce qu'elle voit, comment elle court, l'émotion qui l'accompagne,
le savoir-faire qu'elle manifeste ne constituent pas des éléments
éparpillés mais suturés en une suite d'émergences,
de disparitions et de ré émergences, des unités
cognitives, modulaires mais intégrées. L'expérience
est un locus d'unité cognitive donnant au sujet une perspective
particulière sur le monde (Varela, 1998).
Je ne sais pas ce que ça fait d'être une chauve-souris
mais il est plus facile d'aborder l'expérience cognitive
d'un bébé (Stern, 1992) ou d'un singe (Cheney et Seyfarth,
1990). Quand on initie cette démarche il est possible de
reconnaître l'insécabilité entre l'expérience
et les mécanismes d'émergence d'une sorte d'habitation
d'expérience (Varela et al., 1991). Ce qui offre une perspective
particulière sur le monde, à savoir les sons, les
odeurs, les formes n'existent pas en tant que tels, mais seulement
relativement au sujet cognitif. Ils sont pour la chèvre,
par exemple, une manifestation phénoménale. Donc,
il conviendrait, au lieu de s'intéresser au mécanisme
neurobiologique de l'odorat de la chèvre, de s'interroger
sur la dimension phénoménale de cette activité
cognitive quand elle située socialement et spatialement (Dubois
et al., 2001b; Dubois, 2004).
Si nous souhaitons élaborer de façon conséquente
les actes par lesquels les animaux se rapportent à leur réalité,
s'en emparent de manière autonome dès lors qu'elle
se présente, nous devons réviser nos croyances. Cela
nous amènera inexorablement à modifier notre regard
et à nous déplacer dans leur direction. La tradition
phénoménologique alliée à des avancées
importantes dans le domaine de l'approche située en science
cognitive constitue une démarche en plein essor qui peut
s'avérer très féconde pour aborder la subjectivité
animale et la vie artificielle.
Références.
Barbaras,
R. 1994. Essai sur le sensible. Editions Hatier, Paris
Cheney,
D.L. et Seyfarth, R.M. 1990. How Monkeys see the World: Inside the
Mind of Another Species. Univ. of Chicago Press, Chicago.
Dawkins,
R. 2003. Le gène égoïste. Collection Points,
Ed. Odile Jacob, Paris.
Dubois,
M., Le Pendu, Y., Siciliano, G. et Moinard, C. 1997. L'autre de
l'animal dans le cadre d'une approche phénoménologique.
In Auto-organisation et Comportement, Eds G. Théraulaz et
F. Spitz, Coll. Systèmes Complexes, Editions Hermès,
Paris, pp: 49-60.
Dubois,
M., Sampaio, E., Gerard, J.F., Quenette, P.Y. et Muniz, J. 2000.
Location-specific responsiveness to environmental perturbations
in wedge-capped capuchin (Cebus olivaceus). International Journal
of Primatology 21: 85-102.
Dubois,
M., Gerard, J.F., Sampaio, E., Galvão, O. et Guilhem, C.
2001a. Spatial facilitation in a probing task in Cebus olivaceus.
International Journal of Primatology 22 : 991-1006.
Dubois,
M., Gerard, J.F., Le Pendu, Y. et Dubois, E. 2001b. Adaptação
do comportamento animal e mundos emergentes. Psicologia: Reflexão
e Crítica 14: 581-587.
Dubois,
M. 2003 Sens et Signification dans le monde l'animal. Le Cercle
Herméneutique 2: sous presse.
Dubois,
M. 2004 Inscription spatiale des comportements chez les ongulés
et les primates. In Etudes actuelles en éthologie et Cognition
animale, F. Delfour et M. Dubois (Eds), L'Harmattan, Paris: sous
presse.
Goldstein,
K. 1951. La structure de l'organisme. Editions Gallimard, Paris.
Nagel,
T. 1974. What is it like to be a bat ? Philosophical Review 83:
435-450.
Pradines,
M. 1981. La fonction perceptive. Editions Denoël-Gonthier,
Paris.
Stern,
D. 1992. Le journal d'un bébé. Calman-Levy, Paris.
Varela,
F. 1998. Le cerveau n'est pas un ordinateur; c'est de l'activité
permanente du corps qu'émerge le sens de son monde. La Recherche
(Avril 1998).
Varela,
F., Thompson, E. et Rosch, E. 1991. The Embodied Mind. Cognitive
Science and Human Experience. MIT Press, Cambridge.
Von
Uexküll J. 1956. Mondes animaux et monde humain ; suivi de
: Théorie de la signification, Gonthier, Paris.
Pour en savoir plus
notes de l'auteur
quelques éléments concernant
la psycho-éthologie
(condensé emprunté à Gilles Le Pape, Maître
de Conférence à l'Université de Tours -site
: http://www.viesanimales.org)
Il est possible de situer schématiquement
les différentes approches du comportement animal dans trois
grandes catégories :
- une approche supra-individuelle, sintéressant principalement
aux populations naturelles et plus particulièrement à
leur évolution dans le cadre de la sélection naturelle.
Les travaux dans ce domaine sont regroupés sous les termes
décologie comportementale (behavioural ecology).
- une approche infra-individuelle, sintéressant principalement
aux mécanismes nerveux ou endocriniens sous-jacents du comportement.
Ces travaux appartiennent essentiellement aujourdhui au domaine
des neurosciences comportementales.
- une approche psychologique, au niveau individuel, dont les travaux
appartiennent au domaine des sciences cognitives. Cest à
ce dernier courant que se rattache la psychoéthologie, mais
avec des particularités théoriques intéressantes
La psychoéthologie se rattache
philosophiquement à la phénoménologie, en ce
quelle se propose de rechercher les causes du comportement
«par létude des choses elles-mêmes»
(Husserl). Cela se concrétise par une approche du comportement
animal dans laquelle :
- on ne cherche pas à expliquer le comportement par des causes
externes, qui feraient de lanimal un objet, ballotté
par son environnement. Au contraire, lanimal est un sujet,
et cest sa relation subjective au monde qui permet dexpliquer
ses comportements. On considère donc lanimal comme
un sujet, agissant et désirant, dans un monde propre.
- on ne regarde pas lanimal pour y trouver la vérification
de concepts explicatifs pré construits.
- on doit pour comprendre un animal, commencer par «avoir
la politesse de faire connaissance» comme lexprime V.
Despret, c'est à dire entrer autant que possible dans son
monde propre, comprendre ses attentes et ce quil connaît
du monde, «apprendre à devenir sensible à ce
à quoi est sensible lanimal quon étudie».
Il sagit donc dune approche
de la psychologie animale :
- en rupture avec le behaviorisme : lanimal nagit pas
selon le stimulus, mais selon lidée quil sen
fait, c'est à dire selon sa connaissance.
- en rupture avec lécologie comportementale en ce quelle
propose des déterminants externes comme causalité
du comportement.
- en rupture avec le cognitivisme classique notamment
en ce quil considère lespace, lenvironnement,
comme quelque chose dextérieur à lanimal.
en ce quil réduit lactivité cognitive
à une computation de symboles. La notion de représentation
par exemple ne nous paraît pas des plus pertinentes pour expliquer
lactivité dêtres sans langage.
Quelques propositions de la psycho-éthologie
:
- Au-delà de la continuité zoologique, il existe une
rupture homme-animal en ce qui concerne la cognition, principalement
liée à labsence de langage articulé comparable
à nos langues naturelles, chez les animaux.
- Lanimal est un sujet, c'est à dire que ses relations
au monde sont subjectives, quil les construit lui-même,
principalement par ses actions.
- Lanimal ne vit pas dans un monde dobjets , mais dans
un monde "d'images" et de significations.
- Ces significations sont constituées progressivement par
ses actions, comme une pelouse se transforme progressivement en
chemin si lon passe toujours au même endroit (Varela).
- Ces significations aboutissent à associer un lieu à
une attente de ce que lon peut y faire (affordance)
- Le "désir", lattente de consommation sont
les moteurs des actions.
Quelques références
bibliographiques
DE GAULEJAC F. & GALLO A., 1997. Des interactions
entre lanimal et le monde à lénaction
dun monde propre. In Theraulaz G and Spitz F (ed) Auto-organisation
et comportement. Hermès, Paris. 61-75.
DESPRET V., 2002. Quand le loup habitera avec l'agneau.
Les empêcheurs de penser en rond - Le Seuil, Paris.
DUBOIS M., SAMPAIO E., GERARD J.F., QUENETTE Y. and
MUNIZ J., 2000. Location-specific Responsiveness to Environmental
Perturbations in Wedge-capped Cacpuchins (Cebus olivaceus). Intern.
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