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09 janvier 2003
par Jean-Paul Baquiast et Alain Cardon
2003 Odyssée de l'espèce
L'homme descend de primates aujourd'hui disparus, ses si proches
ancêtres, et la société humaine actuelle, extraordinairement
technologique, a suivi une progression qui est remarquable à deux égards,
à la fois par sa rapidité de développement et par son amplitude.
Il y a deux évolutions : l'une génétique, qui permet l'émergence
de nouveaux genres, et une autre, sociale et technologique, qui permet le développement
de multiples structures et de multiples objets, par accumulation, transformation,
combinaison, en maîtrisant l'espace et en utilisant le temps.
Dans
un documentaire remarquable diffusé sur France 3 le 7 janvier 2003,
"L'odyssée de l'espèce" réalisé par Jean Malaterre
, on voit apparaître lentement (rapidement au regard des autres temps
de l'évolution) l'habileté manuelle, le langage et la sociabilité
chez les hominiens. Les auteurs nous font bien percevoir que l'émergence
de l'espèce sapiens sapiens et de ses réalisations innombrables
n'a tenu qu'à un fil, quelques incidents mineurs relatifs à
un changement de milieu et à l'adaptation réussie de petits
groupes de primates ayant transformé sans le vouloir en compétitivité
ce qui aurait pu être un facteur d'élimination rapide. Nous y
avons vu se succéder, selon les hypothèses actuelles de la paléoanthropologie,
l'australopithèque, l'homo ergaster, l'homo faber, l'homo erectus,
le sapiens néandertalis et finalement le sapiens sapiens. Sans doute
le passage des uns aux autres a-t-il résulté de mutations génétiques
survenues au hasard et divergeant à partir d'une souche initiale, mutations
suffisantes pour rendre l'interfécondité impossible. Sans doute
aussi les pratiques et cultures se sont-elles enrichies par paliers successifs,
mais avec davantage de possibilités d'interpénétration
qu'entre génomes. A chaque mutation culturelle se sont constitués
de nouveaux milieux favorisant la survie de tels groupes aux dépends
des autres.
Aujourd'hui, l'évolution se poursuit, mais dans un monde totalement
dominé par l'espèce humaine. Peut-être prochainement verrons-nous
de nouvelles mutations marquer l'apparition d'une nouvelle espèce,
génétiquement épi-humaine. Ce n'est pas certain
- sauf si la biologie y prête la main. Ce qui par contre est certain
c'est le fait que l'enrichissement permanent des pratiques culturelles, lui,
se poursuit impitoyablement. De nouvelles cultures définissent de nouveaux
milieux dont peut-être sauront mieux profiter certains hommes plutôt
que certains autres. Voyons-nous en ce moment se profiler un nouvel homo?
Comment faudra-t-il l'appeler ? Pour nous qui sommes profondément imprégnés
de la culture de l'informatique et des réseaux de communication, nous
parlerions volontiers d'homo cyberneticus ou, mieux encore, d'homo artificialis.
Ceci voudrait dire que ce serait encore un homme et déjà ce
ne serait plus un homme, mais un post-humain ou, mieux, un pré-quelque
chose de nouveau, plus à l'aise que nous non seulement dans le monde
hyper-technologique et communicant de cette planète, mais dans un monde
encore plus vaste, un monde extraordinaire que les sciences fondamentales
découvrent - ou construisent - chaque jour un peu plus, un monde où
la pensée pourrait être partagée. Ce nouvel humain pré-quelque
chose saura peut-être, comme l'avaient fait les ancêtres de l'homme
dans la nature hostile du début du quaternaire, créer des complexités
nouvelles, une intelligence émergente sans commune mesure avec la nôtre
si localisée dans le cerveau de chacun d'entre nous, une intelligence
dont nous n'avons encore aucune idée mais que les scientifiques du
monde de demain salueront comme ayant marqué le départ d'une
nouvelle ère.
On doit bien voir que, face à la conscience artificielle, nous proposons
d'adopter une attitude à l'opposé de celle des défenseurs
du clonage reproductif. Pour eux, il s'agit de dupliquer en le figeant l'état
actuel d'une évolution. Les pré-hominiens, s'ils avaient adopté
cette attitude, en seraient encore aujourd'hui au niveau où ils étaient
alors. Le monde actuel serait probablement encore très semblable au
leur. Certains environnementalistes s'en féliciteraient mais ceux qui
s'intéressent à l'esprit comme produit de l'évolution
de la matière ne se féliciteraient de rien car ils ne seraient
tout simplement pas là pour questionner l'esprit. Les hominiens pour
leur part ont avancé sans se poser la question de savoir où
ils allaient.
Revenons sur une scène très émouvante du film que nous
citions, le moment où celui qui est encore un primate tâte le
tranchant effilé d'un silex, se coupe la paume, s'interroge. Il voyait
la face lumineuse de l'outil, ce que celui-ci pouvait faire sur le moment,
couper la chair. La face obscure du même outil lui échappait,
celle qui recelait les immenses développements à venir des sciences,
des technologies et des connaissances. Tôt ou tard, l'homme va regarder
avec la même perplexité les premières machines pensantes
et dotées d'émotions, les premières consciences artificielles
autonomes qui commenceront à être produites, si différentes
de nous : nous serons alors exactement dans la situation de l'hominien découvrant
le silex. Nous en voyons la face claire - à quoi de telles machines
peuvent nous servir - mais nous nous bornons à en pressentir la face
obscure, les nouveaux mondes qui dans l'ombre se profilent déjà.
Nous, les hommes d'aujourd'hui, nous avons le choix - que n'ont sans doute
pas eu en leur temps les néandertaliens confrontés aux sapiens.
Nous pouvons vouloir rester tels que nous sommes, émerveillés
de nos technologies très utilitaires, contents de nos défauts
comme de nos qualités, et songeant à nous cloner à répétition.
Nous pouvons au contraire choisir le saut dans un avenir encore inconnu, mais
qui promet d'être tout autre. Cet avenir, pour nous qui écrivons
ceci (mais peut-être nous trompons-nous) sera très largement
défini par une symbiose toujours plus profonde entre l'homme et des
générations de machines pensantes.
Si on veut éviter que face à ces nouveaux mutants le reste
des humains actuels ne subisse inexorablement le sort des néandertaliens
- sauf à se révolter et à tout détruire - il
est donc fondamental que dès maintenant ceux qui commencent à
construire le nouveau monde ne le fassent pas en se mettant au service de
vieux intérêts égoïstes, avec de vieux réflexes
d'exclusion et de meurtre.
L'homo artificialis est en train de naître. Il faut absolument qu'il
ne soit pas mis au service d'intérêts économiques
ou militaires destructeurs, mais au service de l'évolution
vers l'intelligence de la biosphère et de l'écosphère
tout entière. Et pour cela, nous qui sommes européens,
nous devons ajouter que l'Europe, qui a passé l'âge
d'être conquérante et dominatrice par la force brute,
mais qui a toutes les raisons d'être ambitieuse et généreuse,
doit se donner la maîtrise des nouvelles transformations et
des nouveaux systèmes, pour n'en pas laisser le monopole
à ceux qui, par un heureux hasard de l'histoire et de la
géographie, ont bénéficié de conditions
favorables leur ayant permis de défricher la voie. Sinon,
ce sera sans doute nous qui seront leurs néandertaliens.
© Automates
Intelligents 2003
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