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19 juin 2003
par Jean-Paul Baquiast
Le monde selon Darwin
Ce
n'est pas la première fois que nous remarquons et commentons
les Hors-séries de la revue française Sciences et
Avenir. Ils présentent sous forme de dossiers bien documentés
et pédagogiques certaines des questions difficiles posées
par les sciences contemporaines. La Revue fait appel, pour constituer
ces dossiers, non seulement à des spécialistes du
domaine, mais à des enseignants de philosophie ou de sciences
humaines. Ils s'efforcent d'en donner des aperçus compréhensibles,
sinon par tous, du moins par un public éclairé mais
insuffisamment informé des derniers développements
de la recherche.
Le
n° 134, Avril-Mai 2003, intitulé "Le monde selon
Darwin", ne fait pas exception. Tout le monde peut s'imaginer
avoir compris aujourd'hui le darwinisme, une fois disparues les
exploitations idéologiques qui en avaient été
faites au début et au milieu du 20e siècle. On peut
même dire que, sauf de la part des intégrismes religieux,
le darwinisme est généralement admis comme paradigme
incontournable. Chacun serait donc devenu darwiniste, rendant à
cette occasion hommage au grand homme et à ses vues extraordinairement
prémonitoires. On pourrait avancer que Darwin jouit d'un
statut comparable à celui de Freund, à cette différence
près que les applications du darwinisme couvrent aujourd'hui
à peu près tous les champs de la recherche, ce qui
n'est pas le cas de celles de la psychanalyse.
Il n'est pas inutile néanmoins de faire le point périodiquement
sur la question, comme s'y essaye Le monde selon Darwin.
Mais, contrairement à ce qu'annonce le titre, le dossier
de Sciences et Avenir ne se borne pas à rappeler les bases
historiques du darwinisme, c'est-à-dire les travaux de Darwin
lui-même et les réactions qu'ils suscitèrent
chez ses contemporains et successeurs immédiats, jusqu'aux
excès du Tout-génétique (comparables en cela
à ceux du Tout-freudisme). Il va beaucoup plus loin en évoquant
les problèmes de l'interprétation du darwinisme tels
qu'ils se posent aujourd'hui dans de nombreuses disciplines. D'une
façon générale, ces problèmes ou les
solutions qui leur sont généralement données
ne remettent pas en cause le principe de l'évolution sur
le mode mutation/sélection, qui est à la base du darwinisme,
mais obligent à élargir plus ou moins sensiblement
la portée du paradigme. Nous voudrions résumer ceci
de notre point de vue par un petit jeu de questions-réponses.
*
* * * * *
Q. : Faut-il
donner au principe de l'évolution par mutation/sélection
une portée qui s'appliquerait pratiquement à tout
ce qui constitue l'univers et ne se limiterait donc pas à
la biologie (théorie synthétique de l'évolution)
?
R. : Ceci pose la question de la portée
que l'on donne à l' "algorithme" reproduction/mutation/sélection/extension
(RMSE). La génétique, avec la découverte de
l'ADN, a montré que l'évolution des génomes
et donc des phyllae ou espèces résultait de ce mécanisme,
initialisé par des mutations survenant au niveau des gènes
ou plus exactement au niveau des portions d'ADN ou d'ARN ayant une
influence observable sur la fabrication des protéines nécessaires
à celle de l'embryon (embryogenèse). Mais l'évolution
darwinienne se limite-t-elle à la vie, et résulte-t-elle
uniquement de la façon dont évoluent les génomes
? Autrement dit, les gènes sont-ils les seuls réplicants
(c'est-à-dire dont la réplication s'exerce strictement
par application de l'algorithme RMSE) existants dans la nature ?
Dawkins et les méméticiens considèrent qu'il
en existe une autre grande catégorie, celle des mèmes.
Les conditions de réplication de ceux-ci, à supposer
qu'ils puissent être objets d'étude, sont cependant
encore trop confuses pour qu'il soit possible d'assimiler totalement
gènes et mèmes. On pourrait dire que la réplication
des mèmes peut se faire par d'autres voies que sur le mode
RMSE Ceci signifierait-il que l'évolution des mèmes
ne puisse être relever du darwinisme ? Nous y reviendrons
ci-dessous.
Q. : Dans ces conditions,
peut-on parler de darwinisme à propos d'autres formes de
d'évolution, ne faisant pas appel aux mutations génétiques?
R. : Qu'est-ce qui est incontournable
dans la série RMSE, et comment faut-il entendre ces quatre
concepts, afin de pouvoir parler d'évolution darwinienne
sans retirer toute portée à ce qualificatif de darwinien
?
La reproduction. Il ne peut y avoir d'évolution sans reproduction.
Une pierre ne se reproduit pas.
La mutation. Si l'enfant est semblable au père, il n'y a
pas non plus d'évolution. Notons qu'en dehors de la photocopie
et
à la rigueur du clonage, on ne peut citer, à notre
connaissance, de reproduction sans mutation. Mais il y a d'autres
façons de muter, c'est-à-dire d'enregistrer des changements
se répercutant dans la descendance. En biologie, certains
considèrent que la symbiose permet de faire apparaître
un nouvel organisme différent du précédent.
Certes, l'ADN de ce nouvel organisme pourra être modifié
par rapport à celui des organismes entrés en symbiose,
mais le facteur mutant initial ne sera pas une mutation génétique.
Ce sera le fait que deux organismes différents aient pu survivre
dans de meilleures conditions grâce à leur association.
Le vaste domaine du darwinisme de groupe, encore controversé
par les darwiniens orthodoxes, donne d'innombrables autres exemples
où les mutations pouvant affecter un groupe (réunion
plus ou moins stable de plusieurs individus) ne supposent pas nécessairement
de mutation génétique. Le plus souvent elles résultent
de symbioses ou de divisions propres à la vie en société.
Les groupes humains offrent de bons exemples de darwinisme de groupe
(Cf. Howard Bloom), mais ils sont très nombreux en biologie
aussi. On peut citer les associations de neurones, où certains
voient d'ailleurs l'origine des mèmes dans le cerveau (Cf.
Robert Aunger). Ce type de mutations peut dans de nombreux cas être
considéré comme des innovations, aléatoires
ou non, résultant notamment de l'émergence de complexité
à partir de l'interaction d'éléments plus simples.
Il n'y a pas de raison a priori de refuser de les inclure dans le
paradigme darwinien.
La sélection. Celle-ci est indispensable pour fixer les mutations
dans des lignées, quels que soient les domaines où
elles surviennent. Sinon, un désordre généralisé
s'installerait dans l'univers. La sélection ne résulte
pas nécessairement d'une mutation. Une catastrophe écologique
peut faire disparaître de nombreux individus, et en conserver
d'autres, sans que ceux-ci aient muté. Si un organisme résiste
à la pression de sélection imposée par son
interaction avec son milieu, on peut dire (mais c'est une tautologie)
qu'il s'adapte à ce milieu. Mais cette adaptation sera locale
et temporaire, sans garantir ses possibilités de survie à
terme.
Vue de la sorte, la sélection est un processus
très général, inhérent à l'évolution,
quels que soient les domaines et les facteurs de cette dernière.
La sélection constitue le sort incontournable qui guette
toute invention/mutation. Il paraît donc vain de s'insurger
contre elle. C'est le pendant obligé du changement. Ceci
posé, les considérations darwiniennes relatives au
fait que l'invention suivie de sélection ne sont pas dirigées
par une finalité restent valables. On ne peut parler a priori
et dans l'absolu de marche au progrès ni même de montée
de la complexité.
L'extension. Celle-ci n'est pas une conséquence obligée
des processus RMS précédents. Elle ne survient que
dans le cas où les nouvelles entités résultant
de l'évolution darwinienne rencontreraient des conditions
favorables leur permettant de survivre. Compte-tenu des contraintes
de sélection qu'imposent à la fois le caractère
fini des ressources et la pression de concurrence des autres entités
évolutionnaires, l'extension trouve toujours une limite dans
l'espace et dans le temps.
Q. : Ainsi compris
l'algorithme RMSE ne concerne pas que la génétique,
mais s'applique pratiquement à toutes les entités
existant dans l'univers. Faut-il encore parler de darwinisme ?
R. : Il s'agit de darwinisme puisque
l'évolution ainsi définie, comme nous l'avons dit,
exclut le finalisme et le créationnisme, eux-mêmes
fils spirituels du dualisme esprit-matière. Mais on pourra
parler de darwinisme étendu, dont le darwinisme génétique
ne serait qu'un cas particulier. Darwinisme étendu ne veut
pas dire darwinisme révisé. C'est tout le contraire.
Q. : Peut-on donner
des exemples d'évolution darwinienne répondant à
de tels critères élargis, en dehors de ceux évoqués
précédemment ?
R. : Les exemples abondent. Mais curieusement
le dossier de Sciences et Avenir ne les évoque que marginalement.
Il y a le monde des mèmes ou idées et symboles, déjà
cités. Les logiques évolutives s'appliquant aux mèmes,
dont les types sont très diversifiés et pas toujours
clairement définissables. Ces logiques ne sont pas celles
des gènes, mais il faudrait s'aveugler pour affirmer que
les mèmes ne sont pas soumis aux grandes règles de
l'évolution darwinienne étendue définie précédemment.
Une autre grande catégorie d'entités
obéissant à ces règles sont celles produites
par la vie artificielle et l'intelligence artificielle. On cite
souvent les virus informatiques, mais ceux-ci ne sont qu'un sous-ensemble
d'un monde beaucoup plus vaste. Mentionnons les algorithmes génétiques,
les agents constituants les systèmes multi-agents adaptatifs
et ces systèmes eux-mêmes
Les technologies de
l'information, ceci a été remarqué depuis longtemps,
sont d'excellents modèles des processus évolutifs
darwiniens à l'uvre dans la nature, depuis la prolifération
des virus biologiques jusqu'à celle des formes les plus évoluées
d'intelligence et de conscience. Ceci n'est peut-être pas
le fait du hasard. Les uns et les autres appartiennent en effet
à un même cosmos, lui-même évolutif -
évolutif, ont supposé certains (Lee Smolin) sur une
sorte de mode darwinien.
Q. : Le darwinisme
ainsi étendu n'est-il pas une mythologie ou un grand récit,
qui se substitue au créationnisme d'inspiration religieuse,
mais qui pourrait être remis en cause par une modification
ultérieure des théories scientifiques ?
R. : Sans doute. Il n'existe pas de
paradigme scientifico-philosophique qui soit définitif. On
peut penser, compte-tenu des changements de point de vue qui s'annoncent,
pour les prochaines années de ce siècle, en mécanique
quantique et en cosmologie, qu'il faudra adapter le darwinisme à
d'autres façons de décrire le temps et l'espace, voire
à la relativisation de ces cadres conceptuels et leur inclusion
dans des processus propres au monde quantique. Dira-t-on alors que
le darwinisme n'était valable que pour le monde macroscopique
? Pourra-t-on transposer ses fondements au monde des fluctuations
du vide quantique ? Si la " mythologie " darwinienne reste pertinente
au niveau macroscopique, ce pourrait être parce qu'elle ne
serait qu'une forme parmi d'autres de processus évolutionnaires
s'exerçant hors de l'espace et du temps tels que définis
par notre physique. Elle n'en serait qu'une application locale -
de même que la physique newtonienne n'est qu'une application
de la physique relativiste. Le darwinisme étendu pourrait
alors trouver une source inépuisable de nouvelles applications.
On peut signaler un autre domaine qui obligera le paradigme
darwinien à s'adapter, sans disparaître pour autant.
Il s'agit du fait que l'observateur darwinien du monde porte sur
celui-ci le regard prétendument objectif qui caractérisait
la science du 19e et du début du 20e siècle. Or, il
faut admettre aujourd'hui que les entités de la nature ou
de la société auxquelles on applique le paradigme
darwinien sont aussi des créations subjectives de l'observateur,
et dépendent des conditions dans lesquelles celui-ci observe
et évalue. L'observateur darwinien est "dans" le système
darwinien. Il en est en effet le producteur et le produit. Les discussions
actuelles, mentionnées dans le dossier de Sciences et Avenir,
relatives à la consistance du concept d'espèce ou
de gène, sont significatives. L'espèce et le gène
sont des concepts (certains diront des mèmes) qui sont eux-aussi
soumis à la concurrence darwinienne ?
Q. : En quoi y a--il
actuellement remise en cause des concepts d'espèce et de
gène, ainsi sans doute que bien d'autres en découlant
?
R. : Ce sont les deux articles de
Jean-Jacques Kupiec qui précisent cela dans le dossier. Jean-Jacques
Kupiec reprend là les principales idées qui ont fait
il y deux ans la fortune du livre écrit avec Pierre Sonigo,
Ni Dieu ni gène (voir
notre présentation). Avec ce livre, ceux-ci montraient
notamment qu'il n'était pas possible d'établir un
lien direct (stéréospécifique) entre les molécules
produites par l'ADN et leur effet sur l'organisation, la localisation
et les fonctions des cellules de l'embryon puis de l'organisme adulte.
Kupiec et Sonigo, s'appuyant sur ce que nous appelons ici le paradigme
du darwinisme étendu, ont démontré que la concurrence
darwinienne sur le mode hasard/sélection s'exerçait
à tous les niveaux de la vie, entre les gènes, entre
les molécules dont ils dirigent la synthèse et entre
les cellules qui sont mises en présence de ces molécules.
L'embryon puis l'adulte qui en résultent ne sont donc pas
le produit d'un plan instruit par le génome mais celui de
très nombreuses interactions s'exerçant partiellement
sur le mode aléatoire. Ce n'est qu'au niveau macroscopique,
c'est-à-dire statistique, qu'ils paraissent respecter un
schéma commun.
Dans ces conditions, le concept d'espèce ne
peut être que relatif, ou statistique. Pour Darwin lui-même,
l'espèce n'est pas une réalité en soi. Seuls
les individus importent. Leur évolution ne se produit pas
compte tenu d'une idée a priori de l'espèce à
laquelle ils sont censés appartenir. Les individus sont engagés
dans un certain type de processus évolutif qui produit en
général des traits que l'on peut rattacher au schéma
par lequel on a défini plus ou moins arbitrairement une espèce.
Mais ils peuvent en sortir à tout moment. Pour les éleveurs,
l'espèce se marque chez les animaux sexués par l'inter-fécondité,
mais celle-ci elle-même comporte des exceptions. Par ailleurs,
l'observateur, tel qu'il est ici et maintenant défini, attribue
à l'espèce de nombreux traits qui ne lui sont pas
nécessairement liés.
On devine que le politiquement correct de tous les
discours s'attachant à l'espèce humaine n'acceptent
pas ces considérations. Mais faisons l'expérience
de pensée suivante. Si je rencontrais un néandertalien
et qu'il présente de nombreux traits propres à l'humanité,
refuserais-je de le traiter en homme bien que je ne puisse me reproduire
avec lui ? A l'inverse, si pour une raison ou une autre, je subissais
une mutation qui m'empêcherait de rester inter-fécond
avec mes semblables, sauf éventuellement avec des partenaires
ayant identiquement muté, accepterais-je de considérer
que je ne suis plus un humain ?
Q. : Kupiec et Sonigo
ne se sont-ils pas heurtés à des oppositions quasiment
religieuses de la part des généticiens darwiniens
?
R. : Il le semble. Ceci prouve que
l'Idée Dangereuse de Darwin (Daniel Dennett), quand on la
pousse à bout ou quand on veut l'étendre, reste toujours
aussi dangereuse aux yeux des préjugés de notre époque.
Note
Les amateurs
trouveront l'oeuvre de Darwin en version intégrale et en
ligne, publiée par Online Literature Library. C'est un travail
remarquable, illustrant bien les contributions quasiment illimitées
de l'Internet à la culture http://www.literature.org/authors/darwin-charles/
© Automates
Intelligents 2003
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