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2 juillet 2003
par Jean-Paul Baquiast
"Freedom
Evolves"
Le libre-arbitre selon Daniel C. Dennett
Cet
article reprend et complète notre recension
du livre de Daniel Dennett, Freedom Evolves, dans ce même
numéro. Le thème est trop important et actuel pour
ne pas mériter toute notre attention.
Voir aussi Super-organismes et mèmes.
Le Tour de France..
NB: nous avons déjà consacré dans cette revue
de nombreux articles à la conscience, que nous ne référerons
pas ici.
Introduction
Le dernier ouvrage de Daniel Dennett, médité
nous dit-il pendant trente ans, Freedom
Evolves est un gros livre de 310 pages. Il est écrit
dans un anglais parfois complexe, plein d'incidentes et d'exemples
pas toujours clairs. Il fait référence à de
nombreux auteurs américains mal connus en France et reprend
par ailleurs, ce qui peut donner une impression de répétition,
une grande partie des thèses ayant fait le succès
des ouvrages précédents de Daniel Dennett.
Le lecteur, français notamment, se demandera donc si l'effort
d'acquérir et comprendre cet ouvrage se justifie. Pour répondre
à cette question, il faut essayer de saisir la démarche de
l'auteur, en la remplaçant dans la question récurrente du difficile
dialogue entre les scientifiques et tous ceux qui veulent continuer à
ignorer les sciences tout en prétendant apporter des remèdes
aux questionnements et aux maux des sociétés modernes.
Les sciences émergentes devraient de plus en plus être
étudiées par les philosophes et les politiques traitant de
l'avenir des sociétés humaines. Celles-ci seront de plus en
plus transformées par les développements révolutionnaires
de la biologie, du génie génétique, des nanotechnologies,
de la vie artificielle, de l'informatique, de la cosmologie, tous
développements que nous nous efforçons avec vous d'évoquer
dans la présente revue. Malheureusement ces sciences restent encore
massivement ignorées par les philosophes et les politiques, comme
elles le sont d'ailleurs de gens se disant pourtant scientifiques, psychologues,
anthropologistes, linguistes, historiens.
Mais les sciences ont besoin des philosophes, tout autant que les philosophes
des scientifiques. Ceci ne veut pas seulement dire que les chercheurs doivent
avoir une teinture de philosophie et les philosophes une teinture de sciences,
pour éviter les trop gros contre-sens dans l'exercice respectif de
leurs activités. Idéalement, il faudrait qu'ils coopèrent
concrètement à des projets les amenant, en travaillant ensemble,
à développer des approches mutuellement enrichies. Malheureusement,
ni l'université ni l'industrie n'encouragent encore la réalisation
(le financement) de tels projets. La coopération interdisciplinaire
ne s'inscrit donc pas encore dans les carrières. Chacun continue à
uvrer dans sa sphère, à l'abri de barrières
intellectuelles et corporatistes. Ceci jusqu'au jour où,
périodiquement, la société se réveille et panique
devant l'émergence de problèmes qu'elle n'avait pas vu venir.
Or Daniel Dennett s'est toujours voulu philosophe, mais un philosophe aussi
informé que possible des travaux scientifiques (Dennett, p. 307).
Sa grande compétence en ce domaine a pu donner à de nombreux
lecteurs l'impression qu'il était plus scientifique que philosophe.
Il a toujours été un défenseur courageux du Darwinisme
en général et d'une théorie évolutionnaire de
l'esprit et de la conscience en particulier. Or dans notre pays où
la biologie et la psychologie évolutionnaires étaient mal connues
et mal défendues, ce parti a contribué à lui conférer
un profil de scientifique ésotérique. Ce profil a été
renforcé par son adhésion précoce à la
mémétique, inaugurée par Dawkins dans les années
1970 mais encore pratiquement ignorée ou incomprise aujourd'hui en
France. On sait que l'influence de la philosophie de Dennett s'est
révélée déterminante pour populariser une approche
optimiste de l'évolution, alors que le darwinisme (l'Idée
dangereuse de Darwin) continue à susciter des réactions hostiles,
non seulement chez les intégrismes du dualisme matière-esprit,
mais chez ceux pour qui le darwinisme signifie la socio-biologie forte, celle
qui place l'évolution génétique à la source exclusive
de toutes les formes d'évolution culturelle.
Mais Daniel Dennett lui-même, il suffit de le lire pour s'en convaincre,
continue à se considérer presque exclusivement comme un philosophe,
et pas seulement comme un philosophe des sciences. Dans la tradition de tous
les philosophes depuis l'Antiquité, il essaye de comprendre les
ontologies. Mais il fait plus, car pour lui la philosophie doit servir à
éclairer les choix politiques, juridiques, moraux. Il s'agit alors
d'élaborer une philosophie politique, une philosophie du droit, une
philosophie de l'éthique. Ce faisant, contrairement à ses
collègues contemporains, notamment français, qui discutent
des choix politiques ou moraux à partir de ce qu'il faut bien appeler
des considérations littéraires ou historiques, Daniel Dennett
fait le choix d'utiliser sa connaissance des sciences, et notamment du
darwinisme, pour répondre aux grandes questions sociétales
du moment.
Quelles sont ces questions ? Elles se posent actuellement avec
force aux Etats-Unis, compte-tenu du retour des traditionalismes résultant
non seulement des évènements du 11 septembre 2001 mais de
la montée en puissance des néo-conservateurs et de leurs appuis
militaro-industriels. Mais elles concernent tous les pays se voulant des
démocraties politiques construites autour du concept de contrat social.
Il s'agit principalement d'apprécier la responsabilité des
individus et des groupes manifestant des comportements déviants ou
criminels venant à l'encontre de ce contrat social. La question n'est
pas nouvelle. Traditionnellement, dans le droit pénal, seule la folie
était admise comme atténuant ou supprimant la responsabilité.
Depuis le début du 20e siècle, avec le marxisme puis le freudisme,
on a tenté de trouver des raisons scientifiques à l'apparition
des guerres, des attentats, de la criminalité, plus ou moins considérés
auparavant comme des fatalités. Mais face à l'échec
(relatif) du marxisme et du freudisme, on s'est tourné vers les nouvelles
sciences, notamment la génétique, pour expliquer ce que les
Américains appellent le Mal et évaluer la responsabilité
des individus déviants. Aujourd'hui de nombreux travaux, dont on
ne peut suspecter le caractère scientifique, cherchent à comprendre
le fonctionnement des sociétés considérées comme
des super-organismes et soumis aux forces contradictoires de la cohésion
et de la dissolution. La génétique, la psychologie, la sociologie
politique montrent que les individus sont conditionnés par des facteurs
sur lesquels ils n'ont pu avoir de prise. Ces facteurs suppriment-ils ou
atténuent-ils leur responsabilité ? Pour prévenir les
comportements asociaux, faut-il continuer à en appeler au sens "moral"
des individus ou engager des réformes politiques et sociales visant
à faire disparaître les cause ?
Plus généralement se pose la question du déterminisme.
Si l'évolution du monde est déterminée en tout, comme
pourrait l'affirmer un scientisme naïf, comment reprocher aux agents
humains tels ou tels méfaits qui découlent simplement du jeu
de tels ou tels déterminismes. Mais si on estime que le libre-arbitre
doit encore être considéré, même dans les
sociétés scientifiques, non seulement comme une valeur mais
comme une " réalité ", comment le définir face aux
déterminismes (relatifs) par ailleurs indéniables qui pèsent
sur l'évolution des hommes et des sociétés ?
Face à ces questions, on se heurte à deux extrémismes,
aussi bien chez les scientifiques que chez les philosophes. Le premier s'appuie
sur les recherches récentes des sciences cognitives et du cerveau
pour montrer que la conscience n'existe pas, que le libre-arbitre n'est
qu'une illusion. Il s'agit d'une opinion qui a véritablement le vent
en poupe. Le récent ouvrage de Wegner, The Illusion of Conscious
Will, MIT press 2002, en est une bonne démonstration(1).
Ni Wegner ni ceux qui partagent ce point de vue n'en tirent cependant de
conclusions politiques relatives à la responsabilité civile
et pénale des individus, ni aux choix institutionnels susceptibles
d'être recommandés. L'autre extrémisme vient des idéalistes
de toutes origines (ceux que Dennett appelle les "libertarians") pour qui
il est irresponsable de nier la conscience et le libre-arbitre au regard
de connaissances scientifiques encore fragiles et ignorant peut-être
certains lois encore cachées (par exemple un éventuel fondement
de la liberté dans l'indétermination du monde quantique).
Pour ceux-là, la société doit faire tout son possible
pour accroître la responsabilité des individus (avec l'éducation
que cela suppose). Mais elle doit aussi ne pas hésiter à punir
ceux qui dévient du bien commun, pour bien leur faire comprendre
que leur sort est entre leurs mains et qu'ils ne pourront pas arguer des
défaillances de la société pour faire excuser leurs
propres défaillances.
Or en ce qui concerne la conscience et le libre-arbitre, Daniel
Dennett refuse à la fois les théories scientifiques expliquant
qu'il s'agit d'épiphénomènes, et les présupposés
idéologiques affirmant qu'il s'agit de "réalités" que
nous devons admettre sans les discuter, un peu comme si elles s'imposaient
en vertu d'une sorte de droit divin. Les mauvais esprits diront qu'il veut
faire plaisir à tout le monde en défendant à la fois
le déterminisme scientifique et le volontarisme moral. Mais il ne
s'agit pas de cela. Ayant mieux que tous autres compris la philosophie profonde
du darwinisme, il veut nous montrer que le libre-arbitre et la conscience
sont parfaitement compatible avec une conception évolutionniste forte
de la nature et de la société. Il s'agit de produits de l'évolution,
apparus chez certains primates, nos ancêtres, et s'étant conservés
jusqu'ici compte-tenu des avantages compétitifs qu'ils nous apportaient.
Cependant, pour démontrer cela, Dennett doit "déconstruire"
les représentations courantes, tant du déterminisme que du
libre-arbitre, qui en font des entités inconciliables. Cette déconstruction
et cette reconstruction ne sont pas faciles, car elles exigent du lecteur
de s'être parfaitement imprégné du paradigme évolutionniste
darwinien - lequel, nous l'avons dit, suscite encore beaucoup de réticence
intuitive, sinon d'hostilité consciente.
C'est ce travail de déconstruction-reconstruction qui fait l'objet
et l'intérêt du livre. Nous n'essaierons pas ici de le commenter
in extenso. Bornons à quelques réflexions sur quatre sujets
importants évoqués par l'auteur :
- le déterminisme et le libre-arbitre
- les mèmes dans la formation du Je
- l'altruisme et la morale
- la "sensation de Je"
Le déterminisme et le
libre-arbitre
Le problème du déterminisme peut être abordé
d'innombrables façons. Dans Freedom Evolves, Daniel Dennett
nous propose de le faire en relation avec les problèmes du libre-arbitre
et de la responsabilité personnelle. Il faut choisir, nous rappelle-t-il,
entre deux conceptions du monde et de l'action des individus. Dans une première
conception, celle de la liberté ou non-déterminisme, je suis
libre de prendre telle décision ou de ne pas la prendre. Ce faisant,
quoique je fasse, j'engage ma responsabilité ? Dans une deuxième
conception, celle du déterminisme, je suis obligé de faire
ce que je fais. Dans ce cas, je peux plaider l'irresponsabilité.
Concrètement, la question paraît surtout intéresser
le droit pénal, mais elle a une portée philosophique et scientifique
beaucoup plus grande : le monde est-il déterminé de telle
sorte que les décisions individuelles prétendues volontaires
ne puissent influer sur son évolution ?
Il va de soi que le débat n'intéresse que ceux refusant le
dualisme (ou spiritualisme), c'est-à-dire l'hypothèse selon
laquelle le monde comme eux-mêmes relèveraient de deux types
de causalités parallèles, d'une part une volonté spirituelle
trouvant en elle-même ses propres raisons d'agir, d'autre part une
causalité matérielle découlant des lois étudiées
par la science. Pour les dualistes, le problème du déterminisme
ne se pose pas (ou marginalement) quant il s'agit de l'esprit. L'homme,
doté d'un esprit et certains disent d'une âme, est toujours
libre de faire ce qu'il fait. Il doit donc en accepter la responsabilité.
Mais cette conception de la liberté, tombée du ciel,
n'intéresse pas les scientifiques. Dennett en tous cas la refuse.
Par contre, il estime que pour ceux qui comme lui refusent
le dualisme (il les nomme des "naturalistes", nous dirions plutôt
en français des matérialistes), la question du non-déterminisme
opposé au déterminisme reste posée. Elle est même
cruciale. Il faut la voir dans la perspective évolutionniste. Le
déterminisme ne peut plus être conçu comme Laplace l'envisageait,
avec son démon capable de prédire l'avenir dès lors
qu'il connaissait l'ensemble des conditions initiales. Les évolutionnistes
postulent que l'évolution sur le mode darwinien a donné naissance
à des formes de "matière" de plus en plus élaborées,
parmi lesquelles se trouve le cerveau humain, et l'esprit qui est sa production.
L'évolution de ces formes de "matière" génère
une complexité de plus en plus indescriptible par des modèles
linéaires et de plus en plus imprévisible. Peut-on alors faire
l'hypothèse que, dans le cours de cette évolution, l'homme
aurait acquis des possibilités de liberté qui lui permettent
de s'affranchir dans certaines limites des déterminants pesant sur
la matière physique et sur les formes simples de matière biologique
? Il s'agirait d'un aspect particulier de l'"émergence" ou apparition
du complexe à partir du simple caractérisant l'évolution
darwinienne. Si oui, comment décrire cette liberté émergente,
de façon plus précise que par un mot ? Comment préciser
les modalités de son exercice ? On peut poser la question à
l'envers, en prenant comme point de départ le déterminisme.
L'homme reste, encore aujourd'hui, soumis à d'indiscutables déterminismes.
Quel est le pouvoir, ou la portée de ceux-ci, en ce qui le concerne
? Comment s'en affranchit-il éventuellement ? L'homme (l'euprimate,
pour reprendre un terme forgé par Dennett) est-il aussi contraint,
aussi peu autonome, que ne l'est le primate son proche voisin, ou que ne
le sont les autres espèces vivantes ? Autrement dit, de quelle façon
est-il déterminé ?
L'indiscutable déterminisme
Poser la question postule d'abord que le monde en général
est soumis au déterminisme. Dans le monde macroscopique qui est celui
où nous agissons dans la vie courante(2),
cela est indéniable. Le monde n'est pas aléatoire, non plus
que son évolution, car en ce cas il ne serait pas. Il obéit
à des lois dont les êtres vivants sont les produits et que
les êtres vivants les plus complexes découvrent de façon
empirique d'abord, par l'activité scientifique ensuite, c'est-à-dire
par la systématisation collective des expériences sensorielles
résultant de leur interaction avec le monde. Les lois scientifiques
sont relatives à l'observateur et à ses moyens d'observation.
Elles n'ont donc rien d'absolu. La loi de la chute des corps, que nous éprouvons
chaque jour sur la terre, prend une forme différente et produit d'autres
effets dans le cadre de la relativité einstenienne. Néanmoins,
elle détermine notre vie quotidienne. Nous ne pouvons y échapper,
sauf à faire appel à d'autres lois, telles celles de l'aérodynamique
grâce auxquelles nous avons appris à construire des appareils
volants s'appuyant sur l'air - ce que savent faire d'ailleurs depuis longtemps
de nombreux animaux.
Le hasard (l'aléatoire) qui s'exprime souvent dans l'évolution
naturelle n'en est pas vraiment un. Nous appelons hasard ce qui relève
de lois ou de causes dont la complexité nous échappe. Ainsi
des mutations génétiques dites au hasard ou plus simplement
du jet de dés. Pour Dennett comme pour la plupart des physiciens,
un dé lancé exactement dans les mêmes conditions donnera
chaque fois les mêmes résultats - à cette précision
près que la plus petite variation dans les conditions initiales se
développera, selon les lois du chaos déterministe, sous forme
de résultats différents et, pratiquement, imprévisibles.
Dans ces conditions, comme les lois qui nous déterminent ne peuvent
être découvertes et formulées par les hommes que de
façon relative à la compétence de leurs instruments
scientifiques, on pourra distinguer les lois ayant (momentanément)
valeur absolue, telle que la loi de la chute des corps, qui ne souffre pas
d'exception ; les lois n'ayant qu'une valeur relative dite aussi statistiques
(si j'ai pour cible commerciale les blonds pour leur proposer un filtre solaire
particulièrement actif, j'aurais statistiquement plus de chances de
les rencontrer dans un pays nordique) ; et enfin tous les phénomènes
que je ne pourrai rattacher à des lois, même statistiques, parce
que je les ignore ou parce qu'elles relèvent du chaos déterministe.
Je les qualifierai alors d'aléatoires. On peut citer dans ce cas,
outre le jet de dés, la survenance de mutations produisant des maladies
génétiques rares et incurables. Mais dans ces derniers cas,
je ne désespère pas, avec les progrès de la science,
d'en découvrir ultérieurement certains des déterminismes.
L'émergence de la liberté
Dennett consacre de longs développements (sans doute
utiles pour ses lecteurs américains) à montrer que croire
au libre-arbitre de façon absolue n'est pas défendable, sauf
à faire appel au spiritualisme. Corrélativement, il est sans
intérêt de s'interroger sur le déterminisme, considéré
dans l'absolu. Il rejette donc, jusqu'à plus ample informé,
les hypothèses inspirées de l'indéterminisme du monde
quantique selon lesquelles la volonté consciente pourrait créer
sa propre évolution en agissant, on ne sait comment, sur le monde
physique macroscopique ou sur le monde biologique. Mais il existe, nous
l'avons vu, différentes acceptions du terme déterminisme.
Pour ne pas donner entièrement tort à ceux qu'il appelle les
"libertarians" ou partisans du libre-arbitre, Dennett cherche à montrer
que dans un univers principalement déterministe, l'évolution
des êtres vivants leur a permis d'introduire une part croissante de
liberté, leur permettant de s'adapter de façon de plus en
plus diversifiée aux lois déterministes régissant le
monde. La thèse en soi n'a rien d'original. Ce qu'il faut montrer,
c'est la nature de la liberté ainsi produite, et ses effets.
On considère généralement que l'homme
est soumis, hors les déterminismes du monde physique (la loi de la
chute des corps, précitée), à deux grandes catégories
de déterminismes, les déterminismes génétiques
et les déterminismes culturels. Dennett a raison sur ce point de
rappeler que les uns et les autres s'expriment de façon différente,
mais avec une aussi grande force. Certains déterminismes culturels
sont aussi forts, sinon plus, que certains déterminismes génétiques.
Le fait que je dispose d'yeux et que ceux-ci soient bleus relève
d'un déterminisme génétique fort. Mais le fait que
j'aie de bonnes dispositions pour la course à pied tient sans doute
à la fois à des déterminants génétiques
(ma morphologie générale) et aussi à des déterminants
culturels, l'entraînement que j'ai reçu. Si enfin je suis athée
plutôt que croyant, il y a de bonnes raisons de penser que la culture
dans laquelle j'ai été élevé m'a conduit à
faire ce choix philosophique plutôt qu'un autre, choix que j'aurai
beaucoup de mal à renier une fois adulte. On s'est élevé,
avec raisons, sur les abus du tout-génétique, très
présents aux Etats-Unis dans les années 1980 et même
encore aujourd'hui. A l'inverse, attribuer - comme le font volontiers les
intellectuels européens teintés de marxisme - tous les comportements
sociaux à des déterminants culturels, sans apport de génétique,
n'a pas de sens. C'est ce que faisaient par exemple jusqu'à ces derniers
temps certains psychologues qui voyaient dans l'éducation donnée
par de mauvaises mères la cause de l'autisme. En fait, il se produit
des "mix" subtils, généralement indescriptibles et non prévisibles
en détail, entre le génétique et le culturel, dans
la formation des personnalités et dans le comportement qu'elles adoptent.
Mais cela ne règle pas la question du libre-arbitre et de la
responsabilité. Je ne convaincrai pas un juge de ma
non-responsabilité en plaidant que j'ai agi sous l'emprise de
déterminismes génétiques renforcés par des
déterminismes culturels. Je pourrai seulement plaider les circonstances
atténuantes. Dans la vie courante, responsabilité et
non-responsabilité sont opposés en permanence. Si je commets
un crime, le procureur tentera de convaincre le jury de ma pleine
responsabilité, mon avocat des différentes contraintes subies
par moi et pouvant atténuer cette responsabilité. Cependant,
pratiquement, tout, dans les sociétés occidentales, se conjugue
pour me persuader que je suis libre, et donc responsable (sauf si je ne jouis
pas de tous mes moyens physiques ou mentaux).
Pour échapper à l'affrontement insoluble entre
déterminisme et liberté, Dennett propose de considérer
que la liberté n'a pas de sens en soi. Qu'est-ce qui intéresse
l'être se voulant libre ? C'est découvrir les lois du monde
afin d'échapper aux risques que certaines font peser sur lui et bénéficier
des avantages qu'offrent certaines autres. L'adaptation darwinienne, qu'elle
soit génétique ou culturelle, s'est construite autour de la
capacité des êtres vivants à éviter les risques
du monde et à profiter de ses opportunités. L'évolution
a donc fait de tout être vivant, de la bactérie à l'homme,
des "éviteurs" ("avoiders"). Mais la capacité à
éviter peut s'exprimer avec des temps de réponse et des champs
de vision très différents. Certains oiseaux ont appris génétiquement
à migrer pour s'adapter au rythme des saisons et aux ressources de
nourriture. D'autres ont appris culturellement à consommer les résidus
de décharge à défaut de nourritures plus difficiles
à se procurer. Mais ni génétiquement ni culturellement
aucun de ces oiseaux ne semble en mesure de prévoir la disparition
de la biodiversité et des biotopes résultant de l'augmentation
actuelle de la population humaine. Les oiseaux ne disposent pas d'une information
spatiale et temporelle sur le monde leur permettant de bâtir des stratégies
d'évitement à long terme. Ils risquent donc de ne pouvoir
s'adapter en temps utile et donc de disparaître.
L'homme nous dit Dennett a beaucoup plus de moyens que n'en ont les animaux
pour prévoir et éviter ce qui le menace. C'est le langage et
l'accumulation collective des savoirs qui lui offrent ces ressources. Fallait-il
à Dennett un ouvrage de 400 pages pour affirmer ce qui paraîtra
une évidence ? Peut-être, s'il voulait montrer aux spiritualistes,
très bruyants actuellement aux Etats-Unis, que la conscience volontaire
éclairée par la science n'est pas autre chose qu'une
évolution naturelle sur le mode darwinien de la sélection/symbiose.
Les savoirs collectifs de type scientifique sont des produits de
l'évolution spécifiques à l'homme, lui-même
étant un produit spécifique de l'évolution. L'aptitude
à aller chercher de l'information dans l'environnement et utiliser
cette information pour construire des modèles du futur grâce
auxquels on cherchera la meilleure réponse aux contraintes du milieu
n'est qu'une autre façon de décrire l'hominisation.
Cependant, cette aptitude n'a rien d'exceptionnel, sous des formes plus
rudimentaires, dans le règne animal. Elle n'exige même pas la
conscience de soi. Ainsi un prédateur intelligent, travaillant en
meute, comme le loup, bâtit des stratégies et peut anticiper
à relativement long terme les mouvements d'une proie. Ce qui est
spécifique à l'homme, redisons-le, est la capacité de
se connecter aux réseaux des connaissances pré-scientifiques
(rationnelles) ou scientifiques véhiculées par les langages.
Pour que ce processus marche, il faut que son possesseur se soit persuadé
que pour lui, le futur n'est pas déterminé mais ouvert, et
qu'il peut y trouver une voie optima parmi de nombreuses autres possibles.
Evidemment, la conscience de soi, elle-même un acquis de l'évolution,
y aide - même si elle constitue un processus peu fiable comportant
de nombreux défauts.
Si dans ces conditions, le futur peut, pour ce qui concerne
tout au moins les hommes s'appuyant sur la science, être considéré
comme relativement ouvert ou non encore déterminé, qu'en est-il
du passé ? Le passé est-il le résultat d'un déterminisme
dur, ou aurait-il pu être autrement qu'il n'a été ?
Pour Dennett, la question n'a pas de sens. Le passé a été
ce qu'il a été, de même que la terre est ronde et non
plate. On ne peut revenir sur lui. Mais chercher dans le passé des
informations susceptibles d'éclairer l'avenir reste très utile.
Dans beaucoup de cas, l'appel à l'histoire montre ce qui aurait pu
être évité si les responsables de ce qui nous apparaît
aujourd'hui comme l'inévitable avaient tenté de mieux évaluer
ce qu'était pour eux le futur. Si la Nasa avait étudié
de près les bilans de maintenance inquiétants de ses navettes,
elle aurait retardé le dernier vol fatal. Aujourd'hui, instruite
par l'expérience, comme le dit l'expression populaire, elle revoit
entièrement le dispositif des navettes. Il était inévitable
que la navette se crashe, puisque précisément elle s'est crachée.
Mais le renouvellement du crash dans les mêmes conditions semble aujourd'hui
peu probable.
Les mèmes
dans la formation du Je
Tout ceci n'est guère discutable, et diront certains,
relève même de l'évidence. On peut juger que la façon
dont Dennett paraît régler la question du libre-arbitre en
en faisant un sous-produit de la capacité des hommes à se
connecter sur des réseaux d'informations structurées relève
un peu du tour de passe-passe. La question du libre-arbitre ne semble pas
évacuée pour autant. Pourquoi certains hommes évaluent-ils
les conséquences de leurs façons de conduire bien ou mal une
automobile et conduisent-ils prudemment, tandis que d'autres ne le font
pas et provoquent des accidents ? Pourquoi certains hommes vont-ils chercher
de l'information sur un pays avant de s'y rendre, tandis que d'autres partent
à l'aventure et, le plus souvent, récoltent des désillusions.
Puisque l'aptitude à "éviter", selon le terme de Dennett,
est un produit de l'évolution génético-culturelle,
on retrouve le déterminisme. Les éviteurs efficaces sont les
produits d'un certain type d'évolution, dont ils ne sont pas responsables.
Il n'y a donc pas de raison qu'ils soient félicités de leur
prudence. A l'inverse, les mauvais éviteurs peuvent plaider qu'ils
n'ont pu devenir de bons éviteurs, de la faute de leurs gènes
ou de leur éducation. Ils demanderont alors l'indulgence. Puis-je
décider arbitrairement d'être un bon ou un mauvais éviteur
?
C'est là qu'interviennent les mèmes. Dennett reprend dans son
intégralité les thèses de la mémétiques,
science ou quasi-science inaugurée par Dawkins. Il admet pourtant
que beaucoup de points ne permettent pas d'assimiler les réplicants
mémétiques aux réplicants génétiques.
Cependant, pour lui comme pour Susan Blackmore, représentante de la
version forte de la mémétique, c'est la prolifération
des mèmes suite aux développements des langages aux premiers
temps de l'hominisation qui a généré la complexité
des cerveaux humains et celle des cultures, entraînant de ce fait des
adaptations génétiques plus ou moins importantes. Cette
prolifération a donné naissance à une compétition
darwinienne incessante entre mèmes, dont les résultats les
plus inattendus peuvent surgir à tous moments. Le phénomène
est aujourd'hui plus marqué encore qu'il ne l'était aux origines,
du fait du développement de l'environnement culturel. Ainsi, si je
prends telle " bonne " décision, par exemple me renseigner sur un
pays avant de m'y rendre, ce n'est pas parce que je suis par nature un bon
éviteur, c'est parce que, au sein des mèmes en compétition
dans mon cerveau, l'un d'eux, celui qui m'a donné l'idée de
consulter les guides du pays considéré, s'est
révélé plus compétitif que les autres et a "
déterminé " mon choix final. En transposant, nous pourrons
dire que si je traverse indemne une épidémie de SARS, c'est
parce que mes anticorps l'ont emporté dans la compétition
darwinienne avec les virus de cette maladie. On peut généraliser
en rendant les mèmes responsables de toutes les décisions
prétendument libres que prennent les humains, hormis celles
découlant de déterminismes plus profonds, tels que des
déterminismes génétiques (les gènes tiennent
les mèmes en laisse, selon la formule consacrée chez les
socio-biologistes).
Observons là que, sans la mémétique, le
"système" de Dennett aurait beaucoup plus de mal à tenir debout.
Dès lors que l'on admet la survenue des mèmes, sur le mode
de la réplication darwinienne, pour remplir les espaces laissés
libres par la génétique et permettre aux hommes de prendre
des décisions, la question de la responsabilité des agents
ne se pose plus - pas plus que ne se pose la question de la responsabilité
de quelqu'un qui attrape le virus du SARS. L'agent ne pouvait pas faire
autrement. La "décision" prise par un humain suite à une compétition
darwinienne entre mèmes se produisant dans son esprit constitue le
même type d'émergence imprédictible que celle donnant
naissance à une nouvelle espèce vivante suite à la
supériorité adaptative conférée par un gène
ayant muté au sein de son ADN.
Dans ces conditions, ce qui produit le Je, le Je qui décide ici et
maintenant de faire telle chose et non telle autre, résulte de la
coopération de plusieurs mèmes. L'un est fondamental,
récurrent, et affirme que le sujet que je suis peut améliorer
son adaptation en recueillant et traitant les informations dont il dispose
(sois adulte, ouvre les yeux, réfléchis à ce que tu
fais avant d'agir, etc.). Les autres vont chercher dans les informations
stockées en mémoire ou dans celles fournies par les organes
des sens les arguments permettant de choisir telle conduite et non telle
autre.
Dennett a consacré beaucoup de pages de son livre à réfuter
les arguments des neurobiologistes voulant réintroduire l'aléatoire
ou le quasi-aléatoire dans la prise de décision, afin de justifier
le concept de liberté. La décision entre choix presque
également désirables n'a rien d'aléatoire, comme certains
chercheurs (Kane) veulent le montrer. Elle résulte du poids finalement
plus grand qu'adopte, dans le traitement informatique s'opérant au
niveau des réseaux de neurones formels de notre cerveau, telle perspective
(me lever) plutôt que telle autre (rester encore un peu au lit). On
peut dire que le Je est responsable de ces bons ou mauvais choix, mais en
fait le Je n'existe pas et c'est un mécanisme (un mèmeplexe
dirait Susan Blackmore) qui adopte tel état à tel moment et
qui oriente ma décision et tous les évènements
subséquents.
La décision dite libre émergeant à tel
moment d'une compétition entre les mèmes qui peuplent mon
cerveau est conforme à la grande idée de Dennett, présente
dans toute son uvre, et notamment depuis Consciousness Explained.
Il n'y a pas de Je qui, tel un pilote aux commandes, étudie et pondère
les informations qu'il reçoit avant de prendre une décision.
On ne trouve pas dans le cerveau une aire privilégiée ou siègerait
le Je. Le cerveau n'est pas un "théâtre cartésien".
Les recherches récentes en neurologie (imagerie fonctionnelle ou
études cliniques) confirment ce point de vue. Le cerveau n'est pas
une machine de Turing qui traiterait de l'information pour la présenter
à un décideur central, le Je. Il n'y a pas de logiciels, il
n'y a pas de systèmes d'exploitation dans le cerveau. Le cerveau rassemble
une centaines de milliards de neurones, chacun d'eux pouvant entretenir
près de 10.000 connexions synaptiques. Cette machine interagit - non
sans difficultés - avec l'environnement. Des voies neuronales
correspondant aux expériences les plus fréquentes et les plus
vitales ont été programmées par les gènes, mais,
pour tout ce qui concerne l'adaptation immédiate à l'environnement,
il doit semble-t-il être reprogrammé à tous moments
(peut-être même lorsqu'il se livre à des reconstructions
du passé, c'est-à-dire lorsque l'on fait appel à la
mémoire).
On peut concevoir sans peine dans ces conditions, puisque le Je se reconstruit
à tous moments selon les informations du moment (hors les grands cadres
décisionnels généraux inscrits dans certaines aires
et faisceaux neuronaux), que l'hypothèse des mèmes soit
particulièrement recevable. Notre état de santé, bonne
ou mauvaise, résulte à tous moments d'une compétition
entre virus et bactéries au sein de notre organisme, inscrite dans
les cadres généraux génétiques qui déterminent
cet organisme. Il en est de même de ce que l'on pourrait appeler notre
état de pensée. Il résulte à tous moments d'une
compétition entre mèmes durables ou passagers qui constituent
notre Je.
Dans ce cas, les expériences fameuses réalisées par
Benjamin Libet, longuement discutée par Daniel Dennett, montrant un
décalage entre la prise de décision effective et la conscience
de prendre cette décision, perdent de leur intérêt. Il
n'y pas de Je qui prenne, avec plus ou moins d'anticipation ou de retard,
telle décision. Il y a un mèmeplexe qui, dès qu'il est
sollicité par l'environnement, enclenche un processus décisionnel
dont une partie reste inconsciente et dont une autre émerge au niveau
des circuits de la conscience.
Compte-tenu de l'importance attribuée aux mèmes par Dennett,
on peut regretter qu'il n'ait pas fait plus d'efforts pour préciser
le concept de mème. De quoi s'agit-il exactement ? Dans quel milieu
le mème se développe-t-il ? Comment agit-il ? La
mémétique selon nous peut se développer selon plusieurs
modèles: le modèle viral, celui du super-organisme (cf. Howard
Bloom), le modèle neuronal (Aunger) et celui des systèmes
multi-agents adaptatifs (inspiré de l'intelligence artificielle).
Ces modèles sont-ils incompatibles ou complémentaires? Par
ailleurs, en mémétique comme en virologie, on ne peut pas
séparer les propriétés réplicatives des mèmes
des résistances ou prédispositions du terrain. Pourquoi alors
certaines personnes et certaines sociétés sont-elles à
tel moment plus réceptives que d'autres à la contagion de tels
mèmes? Mais répondre à cette question ne nous oblige-t-il
pas à intégrer dans la mémétique l'ensemble des
sciences sociales et politiques?
On sait que ces questions sont au cur aujourd'hui de la réflexion
mémétique. Les réponses qui leur sont données
conditionnent le rôle que la science peut attribuer aux mèmes
dans les paradigmes de la psychologie évolutionnaires. On ne peut
faire aveuglément appel au concept de mème, véritable
deus ex machina, pour résoudre toutes les difficultés nées
de la volonté de rendre le déterminisme compatible avec le
libre-arbitre.
La question de l'altruisme et de la
morale
Dennett consacre de longs développements à justifier
la thèse selon laquelle l'altruisme et la morale peuvent s'expliquer
dans le cadre du darwinisme. C'est un sujet qui est souvent traité,
notamment aux Etats-Unis. Les uns veulent montrer que l'altruisme et la
morale ne peuvent dériver de la compétition darwinienne, puisqu'ils
peuvent nuire aux intérêts immédiats des individus et
diminuer leurs aptitudes à propager leurs gènes. Dans ce cas,
ils ne peuvent avoir été sélectionnés par l'évolution
et proviennent d'autres causes. Certains voient là un argument très
fort contre le darwinisme et une incitation à la recherche d'interventions
spirituelles ou même divines dans l'évolution. Les darwiniens
au contraire se sont efforcés de démonter cet argument en
montrant que, dans un certain nombre d'espèces, en dehors de l'instinct
maternel proprement dit, on trouve des comportements ressemblant relevant
de l'altruisme, par exemple chez les fourmis ouvrières qui se sacrifient
pour défendre la reine ou les larves. C'est ce qu'on appelle la "kin
selection" ou sélection par appartenance à la même
espèce(3). En ce cas,
on explique qu'elles aident à propager, non leurs gènes mais
ceux de leurs surs et cousines capables de se reproduire. Dennett
s'inscrit dans la ligne de ces arguments, en élargissant les références.
Il montre avec de nombreux exemples que l'on peut justifier les comportements
altruistes, ainsi que l'appel aux références morales, dans
une perspective strictement évolutionniste. Comme il l'a fait dans
le reste du livre à propos de libre-arbitre, il refuse de nier la
spécificité de l'altruisme et de la conscience morale, comme
certains darwiniens purs et durs ont pu le faire, mais il veut montrer que
ces propriétés typiquement humaines s'inscrivent naturellement
dans l'histoire évolutive de notre espèce.
Nous n'avons pas de raisons de mettre en cause ses arguments. Peut-être
pourrait-on dire cependant que Dennett se donne beaucoup de mal, et consacre
beaucoup de pages, pour défendre une cause qui paraît aller
de soi. Il semble que dans le règne animal, outre l'instinct maternel
(et paternel) déjà nommé, il existe de nombreux exemples
où des individus peuvent défendre leurs proches au détriment
de leurs intérêts propres, et donc au détriment de leur
capacité à disséminer leurs gènes. C'est le cas
notamment dans les comportements de coopération au sein d'une espèce
ou d'un groupe. Nous ne sommes plus alors il est vrai dans le cas de la
compétition entre individus, mais dans celui de la compétition
entre groupes - trop souvent perdue de vue par les darwiniens traditionnels,
et dont Howard Bloom notamment a rappelé le rôle important.
On peut sans peine concevoir alors que les individus capables de se sacrifier
pour la conservation du groupe aient pu être sélectionnés
par l'évolution, sans qu'il soit nécessaire dans un premier
temps de faire intervenir un processus reproductif. Si je meurs pour la patrie,
la patrie ne s'en portera que mieux et, plus tard, de nouvelles naissances
lui permettront de rester compétitive. Il faut dans cette optique
considère le groupe comme un organisme susceptible d'imposer à
ses membres des comportements qui aident à sa survie, indépendamment
des problèmes de transmission des gènes. On se trouve alors
dans le domaine du culturel, ou de l'épigénétique, et
non plus dans celui du génétique.
Dès que, dans les groupes humains, comme le montre très bien
Dennett, les représentations du groupe et de sa survie (les mèmes
du groupe) ont pu apparaître et se répandre dans les cerveaux
au même titre que les autres représentations des objets du monde,
elles ont du inspirer des comportements altruistes, des réflexions
ou évaluations de type moral, qui ont aidé à la survie
des groupes, y compris initialement sur le mode inconscient.
On retrouve alors une explication de l'altruisme et de la morale
qui est très répandue chez tous ceux qui ne veulent pas y
voir la preuve d'une intervention divine au sein des consciences. Le comportement
altruiste, les prescriptions morales, ne visent pas un hypothétique
bien en soi, mais un intérêt à plus long terme, intérêt
du groupe ou de l'individu, qui se substitue chez les êtres capables
d'un minimum de projection dans le futur, à la défense des
intérêts immédiats. Ma conscience morale peut s'étendre,
au-delà de mes proches, à l'espèce humaine toute entière,
voire à la biosphère. Mais dans tous les cas, elle vise à
la conservation d'intérêts de survie qui, globalement, sont
égoïstes. La morale ainsi conçue suppose une évaluation
permanente du poids des intérêts égoïstes immédiats
et de celui des intérêts égoïstes à plus
long terme. L'individu ayant un profil moral particulièrement marqué
et reconnu améliore ses chances d'être sélectionné
comme chef, puisqu'il peut proposer au groupe de transcender les intérêts
individuels, y compris les siens propres, dans la perspective de la survie
dudit groupe. Dire cela ne retire rien à la valeur du recours à
la morale, mais fait descendre celle-ci du piédestal de droit divin
où veulent la mettre ceux qui, souvent, s'en prétendent les
hérauts pour mieux aliéner les autres.
Répétons-le, il n'est pas nécessaire que l'altruisme
et la morale soient conceptualisés de façon consciente, pour
que leurs bons effets en faveur de la survie des groupes puissent s'exercer.
Beaucoup de sociétés primitives reconnaissent sans doute plus
ou moins inconsciemment la valeur de l'altruisme, soit dans les comportements
de la vie quotidienne, soit comme argument pour sélectionner leurs
chefs. Mais il est évident que lorsque des codes moraux ( des mèmes
relatifs à la moralité) sont apparus, par l'intermédiaire
des langages créateurs d'une conscience collective, l'altruisme et
la morale ont été l'objet de prescriptions explicites aidant
à leur diffusion et rendant plus difficiles (mais pas impossibles,
évidemment) les comportements égoïstes.
La sensation du Je
Donner un modèle convaincant de la formation et du fonctionnement
du Je constitue encore aujourd'hui pour les darwiniens une gageure considérable,
ce que les anglo-saxons nomment le "hard problem". Il faut en effet,
puisque les darwiniens (ou psychologues évolutionnaires) refusent
de faire appel au dualisme séparant l'âme du corps, expliquer
comment un mécanisme aussi subtil que la conscience de soi a pu émerger,
en quelques millénaires au plus, chez les hommes (ou chez certains
hommes, parmi lesquels se situent les occidentaux que nous sommes). Nous
avons vu précédemment, en suivant Dennett, que l'on peut expliquer
en termes darwiniens la constitution progressive d'une entité susceptible
de se donner des représentations élargies du monde et rechercher
à partir de celles-ci les meilleures stratégies permettant
d'éviter des risques. Nous avons vu également que parmi ces
stratégies peut figurer l'altruisme et l'appel à des références
morales, qui permettent de privilégier l'intérêt à
long terme du groupe à l'intérêt à court terme
des sujets. Mais ceci suffit-il à expliquer cette étrange
"sensation du Je", si constamment présente chez l'homme qu'elle a
pu justifier toutes les formes imaginables de spiritualisme et de religiosité.
Qu'entendons-nous ici par "sensation du Je" ? C'est quelque
chose d'ineffable, incommunicable, dont nous pouvons parler mais que nous
ne pouvons pas faire partager. Elle est analogue à la sensation de
douleur, à la sensation de rouge, c'est-à-dire au fait de
ressentir ce que l'on nomme souvent les "qualia". Je suis intimement et
continuellement (même en rêve) persuadé que j'existe
et que je me situe dans le présent, la passé et le futur (sauf
à être atteint de troubles mentaux spécifiques). Expliquer
cela en termes de mèmeplexe ou d'émergence de complexité
au sein de mes réseaux neuronaux ne me suffit pas. Intuitivement,
je reste persuadé qu'il y a autre chose.
Bien que la sensation de Je nous soit éminemment personnelle,
nous n'avons pas de raison de supposer que les autres ne l'éprouvent
pas, de même qu'ils éprouvent de la douleur ou du plaisir.
A première vue, il est vrai, rien ne nous y oblige. Nous pouvons
considérer nos prochains comme des entités complexes, capables
de se projeter dans le futur de façon cohérente, mais ne disposant
que d'une conscience de soi limitée. C'est d'ailleurs ce que nous
faisons couramment dans la vie quotidienne, lorsque nous cherchons à
influencer ou dominer les autres en agissant sur les facteurs les mieux
à mêmes, selon nous, de déterminer le plus mécaniquement
possible leur comportement. Mais comme l'évolution darwinienne nous
a aussi formés à considérer que les mêmes lois
naturelles s'appliquent à tous, nous aurions beaucoup de mal à
admettre d'être les seuls pleinement conscients de notre Je, au sein
de populations ne l'étant pas, ou l'étant de façon
réduite ou intermittente. Fondamentalement, c'est même l'inverse
qui se produit, nous avons tendance à prêter une conscience
proche de la nôtre à tous les hommes, à beaucoup d'animaux
et, dans l'animisme, à des objets ou phénomènes du
monde physique. C'est ce que Dennett a appelé la "stance intentionnelle".
Nous considérons les autres comme des agents rationnels et des agents
intentionnels, c'est-à-dire en fait comme des sujets susceptibles
de s'élever par l'abstraction raisonnée au-dessus des conditionnements
de la vie quotidienne et d'exprimer une volonté (Freedom Evolves,
p. 45-46). De ce fait, nous inférons qu'ils possèdent un Je
semblable à nous, et qu'ils le ressentent comme nous ressentons le
nôtre. Dès que nous avons des relations affectives profondes
avec quelqu'un, par exemple dans l'amour, nous nous adressons à ce
Je en lui que nous supposons semblable à notre Je - ce qui nous conduit
souvent à des erreurs, car aucun Je n'a de chance d'être exactement
semblable à un autre. Tous au moins envisageons-nous des chemins
de convergence susceptibles de nous rapprocher.
Or on peut regretter que Daniel Dennett n'ait pas véritablement
traité de cette question de la sensation de Je. Antonio Damasio vient
de consacrer son dernier ouvrage, Looking for Spinoza, Harcourt,
2003, à ce qu'il appelle le Feeling Brain, le cerveau capable de
sensations. Pour lui, il s'agit d'un domaine encore mal exploré par
la science du cerveau, susceptible de faire apparaître ou préciser
bien des comportements animaux et humains encore mal compris. Ne l'ayant
pas encore lu, nous n'en parlerons pas davantage ici. Bornons-nous à
suggérer que la sensation de Je devrait être considérée
comme une des plus importantes ressentie par le Feeling Brain. Si Antonio
Damasio partage ce point de vue, la lecture de son livre serait alors un
utile complément à celle de Freedom Evolves.
Nous en reparlerons.
Notes
1) Il faut distinguer
de tels travaux de ceux, beaucoup plus classiques, tendant à
montrer les limites de la conscience dans la perception et la représentation.
Le n° 366 de La Recherche, juillet 2003, Les Frontières
de la Conscience, en donne de nombreux exemples. Dans ce cas, on
ne nie pas la conscience (ou le libre-arbitre) On s'attache seulement
à montrer que sa portée est moindre qu'on ne croit
généralement, face aux différentes formes d'inconscient.

2) Au niveau subatomique,
c'est-à-dire quantique, la question se pose différemment.
Mais dans l'état actuel de la science, il est encore très
difficile de faire des liens entre l'organisation du monde quantique
et celle du monde macroscopique. Beaucoup de gens cherchent à
fonder la supposée liberté de l'homme sur des processus
quantiques, mais jusqu'ici ces hypothèses n'ont pas abouti.
Dennett en tous cas n'en attend pas grand chose pour le moment.
3) Des expériences
récentes concernant une espèce particulière
de lézards, Uta standsburiana, semblent montrer que
la kin selection ne s'exerce pas de façon systématique,
ou procède de mécanismes encore à découvrir.
(voir NewScientist, 28 juin 2003)
© Automates
Intelligents 2003
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