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30 mai 2003
par Denis Berthier
La culture et la rationalité modernes, du
structuralisme
à lIA symbolique
Institut National des Télécommunications
9 rue Charles Fourier, 91011 Evry Cedex, France
mailto:Denis.Berthier@int-evry.fr
http://www.carva.org/denis.berthier
Denis
Berthier a bien voulu nous confier la publication d'un article qu'il
vient d'écrire, montrant la filiation qu'il observe entre
le structuralisme (trop souvent perdu de vue aujourd'hui) et l'Intelligence
Artificielle symbolique, la "bonne vieille IA" dont les perspectives
sont aujourd'hui plus riches que jamais. Nous l'en remercions vivement.
Rappelons que nous avons dans un précédent numéro
rendu compte de son récent livre, "Le
savoir et l'ordinateur", L'Harmattan, novembre 2002, 457 pages.
Présentation
Mots-clés : Intelligence
artificielle, structuralisme, modélisation, culture, rationalité.
Keywords : Artificial intelligence,
structuralism, modelling, culture, rationality.
Résumé : Cet article
essaie de répondre à la question énigmatique
suivante sans introduire dhypothèse cognitiviste :
comment est-il possible que la «bonne vieille IA symbolique»
ait un accès aussi étendu à notre culture ?
Les raisons dun tel «scandale» sont trouvées
dans les filiations intellectuelles de lIA, à deux
niveaux danalyse. Dun côté, contraintes
de calculabilité mises à part, les «systèmes
de signes» du structuralisme et les «systèmes de
symboles physiques» de lIA sont tous deux définis
comme lieux de combinatoires formelles. De lautre côté,
la méthodologie structuraliste, dont on montre quelle
reste à la base de nos pratiques de modélisation,
instaure une conception du savoir où seules comptent les
relations entre des éléments qui ne sont pas supposés
avoir par eux-mêmes un quelconque «sens intrinsèque».
Summary :This paper tries
to answer the following puzzling question without resorting to any
cognitivist hypothesis : how can GOFAI, Good Old Fashioned AI (i.e.
symbolic AI), have access to so wide a span of our culture? It finds
the reasons of such a «scandal» in the intellectual filiations
of AI, at two levels of analysis. On the one hand, computability
constraints notwithstanding, the « sign systems » of structuralism
and the « physical symbol systems » of AI are both defined
as the fields of formal combinatorics. On the other hand the structuralist
methodology, which is shown to remain at the basis of our modelling
practices, sets up a conception of knowledge where only relations
are important, whereas the elements that they relate are not supposed
to have by themselves any «intrinsic meaning».
Argument
Plusieurs facteurs conduisent aujourdhui à faire un
constat de réémergence de la «bonne vieille IA
symbolique». Sur le plan purement technique, les fonctionnalités
dinteropérabilité à la base de la technologie
des « agents intelligents » leur ouvrent potentiellement
un champ daction illimité à travers le Réseau
mondial. Simultanément, le développement de gigantesques
bases de connaissances et la multiplication de volumineuses ontologies
informatisées leur offrent de vastes pâturages où
ils peuvent brouter à leur aise les connaissances nécessaires
à leur fonctionnement. Du côté de lInternet,
le projet de Web sémantique sinscrit pleinement dans
cette tendance, qui conduit globalement à donner à
lordinateur un accès de plus en plus large à
nos savoirs, avec la capacité den exploiter rationnellement
le contenu. Parallèlement, la linguistique informatique étend
progressivement les capacités sémiotiques de lordinateur
vers la communication en langage naturel.
Dans ce contexte, la question suivante se pose naturellement : lIA
«symbolique» sinscrit-elle dans un fond culturel
dont la mise à jour permettrait de mieux comprendre pourquoi
et comment elle peut aujourdhui prendre une telle extension
? De fait, nous repèrerons les ancrages de lIA dans
tout un pan de la culture occidentale moderne, dont il sera noté
quelle conserve le caractère foncièrement structuraliste
qui en a marqué lorigine. Nous proposons ainsi une
réponse à deux niveaux danalyse :
1°) contraintes de calculabilité mises à part,
les « systèmes de signes » du structuralisme et
les « systèmes de symboles physiques » de lIA
sont tous deux définis comme lieux de combinatoires formelles
;
2°) la méthodologie structuraliste, dont on montre quelle
reste à la base de nos pratiques de modélisation,
instaure une conception du savoir où seules comptent les
relations entre des éléments qui ne sont pas supposés
avoir par eux-mêmes un quelconque « sens intrinsèque
».
Le structuralisme ayant instauré, au cours du vingtième
siècle, une approche radicalement nouvelle de la culture,
nous analysons successivement (dans chacune des deux premières
sections, bien quils soient en fait inséparables) ses
deux apports fondamentaux, lun que nous étiquetterons
comme théorique, lautre comme épistémologique.
Sur les deux plans danalyse qui leur correspondent (plan du
signe et plan des savoirs), lIA se situe dans la filiation
intellectuelle (à défaut dêtre historique)
du structuralisme. Pour éviter toute ambiguïté
par la suite, précisons que le structuralisme auquel nous
nous intéressons ici se borne à son noyau scientifique
ou épistémologique, et que nous écartons de
nos considérations ses multiples extensions ou interprétations
philosophiques ou ontologiques (souvent contestées, et inutiles
pour notre propos).
La section trois montre que la pratique actuelle de la modélisation,
base du paradigme dominant de la science moderne, ressortit toujours
à la méthode structuraliste, qui demeure donc dune
brûlante actualité : la recherche de différences
significatives et dhomologies structurales entre situations
simpose directement comme préalable logique à
toute activité de modélisation, dans quelque domaine
que ce soit.
Il ne sagit donc plus seulement dimaginer comment les
technologies existantes autorisent un certain partage des savoirs
entre lhomme et lordinateur au sens où
tous deux deviennent susceptibles de les exploiter rationnellement
et de communiquer entre eux à leur sujet. Il sagit
daffirmer que la possibilité théorique dun
tel partage des savoirs et de la rationalité avec les agents
artificiels de lIA est, dans notre culture, inscrite doffice
dans les principes généraux de constitution de nos
savoirs. Il est notable que nous parvenions à une telle conclusion
sans avoir à poser la moindre hypothèse de nature
cognitiviste. Les développements historiques de lIA
nous avaient déjà appris que le savoir, convenablement
modélisé et informatisé, est lingrédient
fondamental de tout agent artificiel ; nous voyons maintenant que
réflexion sur lIA et réflexion sur les principes
organisateurs de nos savoirs deviennent indissociables.
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l'article
intégral
pdf, 17 pages
© Automates
Intelligents 2003
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