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3 mai 2003
par Jean-Paul Baquiast

Conscience de soi
et langage intérieur

Dans un éditorial de la Science and Conciousness Review (Inner speech and conscious experience - Talking to ourselves is important in developing a sense of self [SCR, 2003 Avril, No. 3 http://sci-con.org/editorials/20030403.html], Alain Morin développe l'idée que sans langage intérieur les êtres humains ne pourraient pas être conscients. Alain Morin est professeur en sciences du comportement au Collège du Mont-Royal, à Calgary, Canada Son éditorial est le résumé d'un article de 22 pages sur le même thème soumis à la revue Self and Identity http://www2.mtroyal.ab.ca/%7Eamorin/SAmodel.pdf

L'argumentation de l'auteur est la suivante. Que se passerait-il si par un mécanisme quelconque un être humain se voyait subitement privé de la capacité de se parler à lui-même en silence, c'est-à-dire à l'intérieur de sa tête (Inner speech) ? Des observations faites par un psychologue, Scott Moss, ayant subi une attaque cérébrale lui ayant fait perdre momentanément l'aptitude à tous langages lui a fait comprendre qu'avec la perte du langage intérieur il avait perdu la conscience de soi, notamment l'aptitude à se situer dans le passé et le futur. Il se bornait à " exister ". Il continuait à percevoir et ressentir certaines choses, mais vaguement. Pour Alain Morin, ceci conforte l'hypothèse formulée dans l'article ci-dessus référencé. Le langage intérieur permet d'identifier et de traiter les informations relatives à l'expérience mentale du soi. A un niveau supérieur de conscience, le dialogue que nous entretenons avec nous-mêmes est ce qui nous rend conscient de notre existence. L'auteur mentionne un certain nombre d'expériences utilisant l'Imagerie cérébrale fonctionnelle qui démontrent la corrélation entre le langage intérieur et la conscience de soi. Les deux processus partageraient une base neurologique commune, ce qui tendrait à prouver qu'ils sont liés.

On doit alors se demander comment le langage intérieur peut créer la conscience de soi. L'hypothèse d'Alain Morin est que le langage intérieur prolonge les échanges sociaux à base de langages qui rendent l'individu conscient d'exister au sein d'un groupe. Nous reprenons, dit-il, dans le cadre d'une relation avec nous-mêmes les considérations que les autres nous adressent à propos de nous : "tu es trop imaginatif, tu es paresseux, etc.". Celles-ci, même si nous ne les partageons pas, nous aident à construire de nous-mêmes une image objective. Ainsi nous entretenons un dialogue avec autrui qui nous permet de mieux construire ou justifier notre propre personnalité. Si l'environnement social est indispensable à l'identification du soi, il ne suffit pas. Seul le langage intérieur nous permet d'entrer dans les précisions indispensables à l'élaboration de la conscience de soi complexe qu'exige la vie en société. Il serait certes naïf de penser que le langage intérieur suffit à créer la conscience de soi. Celle-ci est le fruit de processus neurologique et cognitif complexes. Mais au sein de ceux-ci, le langage intérieur est comme le pinceau lumineux d'une lampe qui éclairerait à tous moments ce qui est important pour notre conscience à ce moment.

Discussion

L'article d'Alain Morin s'inscrit dans une réflexion déjà ancienne : en quoi le langage, qu'il soit intérieur ou qu'il soit utilisé pour communiquer avec les autres, est-il nécessaire à la conscience ? Sa réponse, résumée rapidement, est que, sans langage, il n'y a pas de conscience possible. Ceci nous paraît mériter discussion. Il est sans doute incontestable que, dans le cours de l'hominisation, la capacité langagière de nommer les choses ait été développée par de nouvelles relations de groupe (celles des préhominiens s'engageant dans des modes de vie différents de ceux des primates les ayant précédé). Ces nouvelles relations s'exprimant par l'échange de symboles langagiers ont été accompagnées par le développement d'aires cérébrales adaptées. Les langages ont vraisemblablement d'abord permis aux individus de nommer le groupe et les choses de son environnement, puis de se nommer eux-mêmes, et finalement de se nommer à eux-mêmes, c'est-à-dire de se percevoir comme sujets conscients. On voit sans doute la même chose se reproduire à plus petite échelle dans les processus d'acquisition du langage par l'enfant. Celui-ci intériorise, en se les appliquant à lui-même considéré comme une entité extérieure, les observations adressées par sa mère. Il annonce à celle-ci ce qu'il va faire sous la forme de : " Bébé mange, Bébé va dormir, etc. ". On peut imaginer qu'il pense sur le même modèle. Les primates à qui les rudiments du langage symbolique ont été enseignés s'expriment semblablement : Washoe vouloir banane ". Le langage social offre donc les briques fondamentales à partir desquelles construire la conscience du moi social, celle que nous partageons avec les autres à notre propos. Plus généralement, le langage social nous permet de formaliser les environnements complexes, de simplifier les choix stratégiques et plus généralement de résoudre les problèmes. Il joue ce rôle même lorsque les individus ne font pas appel pour ce faire à des discours scientifiques élaborés. Dans cette fonction, le langage peut être intériorisé. L'individu se parlera à lui-même, en cherchant le mot le plus juste possible, de la même façon qu'il parlerait à un collègue confronté à la même difficulté : "vais-je faire ce choix tout de suite, ou vais-je attendre un peu ? Allons, ne panique pas, tu vas te sortir de ce mauvais pas". On sait d'ailleurs que le procédé consistant à reproduire de supposés langages intérieurs est souvent utilisé par les romanciers pour mieux faire partager les émotions silencieuses de leurs héros. Une question moins insignifiante qu'il paraît doit d'ailleurs être résolue par l'écrivain. Son héros se parle-t-il à lui-même à la première personne ou a-t-il recours au tutoiement (le vouvoiement intérieur étant sans doute réservé aux personnes ayant une très haute idée d'elles-mêmes) ?

Un autre point qu'il faudrait étudier concernant l'influence que les discours des autres peuvent avoir sur la construction de la conscience de soi concerne le rôle des mèmes. Si ceux-ci (paroles de chansons, slogans publicitaires ou politiques, etc.) sont considérés comme des virus de l'esprit infectant les cerveaux individuels, peut-on dire qu'ils m'aideront à construire une conscience de moi très élaborée. Ils m'imposeront au contraire des images du monde et de moi stéréotypées, pouvant aboutir à une pure et simple dépersonnalisation si je ne réagis pas contre eux.

On pourrait aussi s'interroger sur la conscience de soi (ou pseudo-conscience) que l'on ressent pendant les rêves dont on se souvient au réveil. Apparemment, elle est très forte, mais elle ne s'exprime pas par des paroles, plutôt par des images ou des situations génératrices d'affects impliquant fortement le moi. Il arrive souvent cependant que, lorsque le sujet se trouve réveillé au cours d'un rêve dont il ne garde pas souvenir, il s'aperçoit qu'il a prononcé mentalement des phrases souvent complexes (parfois dans une langue étrangère connue de lui). De telles phrases ont-elles un rapport avec la construction d'une conscience de soi au cours de ce rêve?

Mais la grande question selon nous, sans doute trop rapidement évacuée par Alain Morin, est celle de savoir si, en amont ou en aval du langage intérieur, n'existent pas des consciences de soi non formulées qui représenteraient le cœur même du processus de conscience. Je ne sais comment, vous lecteur, vous vous représentez vous-même à vous-même. Mais en ce qui me concerne, il est très rare, voire exceptionnel, que je fasse appel aux concepts et aux phrases du langage social pour me situer dans le passé et dans le futur, c'est-à-dire pour prendre conscience de moi. Pour parler simplement, je ne me parle pas à moi-même - ce qui ne m'empêche pas je l'espère être aussi conscient et intelligent qu'un autre. J'ai même tendance, évidemment à tort,  à considérer que ceux qui doivent se parler à eux-mêmes pour pouvoir penser sont légèrement débiles: c'est parce qu'ils ne maîtriseraient pas la pensée abstraite rapide qu'ils devraient se parler à eux-mêmes. On attend de la conscience développée une vitesse de réaction et, par ailleurs, une ampleur dans le champ d'observation qui paraissent incompatibles avec le passage par le langage. Le langage n'est qu'un pis-aller, fortement réducteur et ralentisseur, et servant surtout à communiquer avec autrui. Certes, il a l'avantage de formaliser les contenus de la conscience spontanée, de les préciser en les rattachant à l'ensemble des contenus cognitifs de la société. Mais il ne représente qu'une phase parmi d'autres dans le processus plus général d'émergence des contenus de conscience.

Il faut aussi mentionner le fait que la conscience de soi, s'exprimant par le langage intérieur, ne paraît pas nécessaire au fonctionnement de l'esprit conscient, même dans les processus supposant un grand déploiement de ce que l'on appelle l'intelligence. Quand je lis un article scientifique un peu compliqué (je vous recommande la cosmologie) et que j'essaye de le comprendre, je m'immerge complètement dans le discours de l'auteur de façon à ce que ce discours vienne sans interférences mobiliser les registres d'informations et d'intellection que je peux avoir sur le sujet. Ce faisant je ne perds sans doute pas en arrière-plan conscience du fait que c'est moi qui lit ceci, avec ma propre expérience, et non un anonyme personnage. Mais cette conscience vague ne m'aide en rien à comprendre le sujet. Au contraire elle risquerait si elle devenait trop prégnante, c'est-à-dire si elle se formalisait en langage intérieur, de m'ôter l'objectivité dont j'ai besoin pour pénétrer la pensée de l'auteur. Comment alors qualifier le travail complexe qui s'accomplit en mon esprit au moment précis où j'essaye de comprendre ce que je lis, sans recours à des paroles intérieures?

Finalement, qu'est-ce que la conscience de soi non langagière? Comment apparaît-elle ? A quoi sert-elle ? Existe-t-elle sous des formes proches ou différentes des nôtres chez les animaux ? Et surtout en quoi correspond-elle à l'émergence du vaste monde des représentations non conscientes? J'ai quelques vagues intuitions là-dessus, que je pense intéressantes, mais elles sont trop imprécises, bien que peut-être fécondes, pour être formulées, ni dans un langage intérieur, ni dans un langage extérieur. Sans ces intuitions cependant (qu'est-ce au juste que l'intuition d'ailleurs?) je ne me poserais pas le problème de la conscience de soi antérieure au langage parlé, ce qui serait dommage pour les lecteurs du présent article.

Nous manquerions à notre rôle, dans cette estimable revue consacrée à la vie et à la conscience artificielle, si nous ne transposions pas les considérations sur le langage intérieur proposées par Alain Morin, ainsi que nos propres observations, au problème de la conscience chez les machines pensantes. Si celles-ci pensent et s'expriment à partir de processus calculables produisant des langages symboliques, pourra-t-on considérer que, quelque part dans la machine, en amont ou en aval de ces processus, existeraient des langages intérieurs ou même des intuitions susceptibles de représenter la part d'autonomie que ces machines pourraient acquérir au fur et à mesure de leurs interactions avec leur univers ?

Note
Consulté sur l'article ci-dessus, Alain Morin a souhaité nous préciser sa pensée.
Voici son message:
"Tout comme vous, je n'adhère pas à l'idée que "sans langage intérieur les êtres humains ne pourraient pas être conscients". Ce que je propose, c'est qu'avec le dialogue intérieur on peut "augmenter", "amplifier", "préciser" une conscience (de soi) déjà présente... Aussi, on peut avoir accès à nos états mentaux grâce à d'autres processus cognitifs. Enfin, je dois admettre ne pas être d'accord avec vous quand vous écrivez que "ceux qui doivent se parler à eux-mêmes pour pouvoir penser sont légèrement débiles." A propos de la conscience de soi tout au moins, mes propres travaux indiquent que plus les gens se parlent à eux-mêmes, plus ils développent un concept de soi sophistiqué..."

Pour en savoir plus
Alain Morin, page personnelle : http://www2.mtroyal.ab.ca/~amorin/
Self and Identity, The new journal of the International Society for Self and Identity : http://www.tandf.co.uk/journals/pp/15298868.html
International Society for  Self and Identity : http://www.psych.neu.edu/ISSI/
The Washoe project : http://www.animalnews.com/fouts/


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