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16 septembre 2003
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Le financement public de la recherche en République
d'Irlande
Les budgets publics doivent-ils financer
la recherche et jusqu'à quel niveau ?
En France, jusqu'à ces dernières années, beaucoup
de gens auraient répondu par l'affirmative. Sans crédits
publics, il n'y a ni recherche fondamentale ni même recherche-développement.
Aujourd'hui, pour les représentants des pouvoirs publics,
l'heure est au désengagement de l'Etat. Il faut laisser payer
les entreprises. La recherche publique serait selon eux trop peu
efficace et trop peu soucieuses d'applications privées. De
toutes façons, disent les mêmes, il est impossible
à un petit pays comme la France de rivaliser avec la recherche
américaine.
L'exemple de ce pays encore plus
petit qu'est la République d'Irlande démontre le contraire.
En matière de science, elle sait parfaitement profiter des
opportunités offertes par son appartenance européenne,
mais aussi jouer un rôle de pont entre l'Europe et les grands
pôles scientifiques des Etats-Unis et du Canada, afin de s'élever
à un niveau de compétence international. Pour cela
le gouvernement, soutenu largement par le corps électoral,
a décidé de consacrer d'importants financements publics.
La priorité est pour lui la recherche fondamentale, dans
les sciences émergentes où il est encore temps de
se tailler des places. L'Irlande avait jusqu'à ces dernières
années fait le choix d'attirer des entreprises industrielles
(que certains avaient qualifié un moment d'"usines-tournevis").
Mais le filon s'épuisait, avec la concurrence extra-européenne.
Il fallait positionner l'économie dans les filons de richesse
du XXIe siècle: biotechnologies, nanotechnologies, robotique.
Mais pour cela, avant d'en espérer des retombées économiques,
il faut consentir un important effort de recherche fondamentale.
Seules les universités et laboratoires publics n'ayant pas
le souci de la rentabilité financière immédiate
peuvent s'y livrer. D'où la nécessité d'un
fort soutien budgétaire. En Irlande, les crédits de
recherche sont alloués soit directement par l'intermédiaire
des ministères sectoriels concernés, soit en s'appuyant
sur des institutions de soutien à la recherche aux budgets
largement pris en charge par l'Etat et par certaines collectivités
locales soucieuses d'héberger des points d'excellence.
Un article au nom évocateur,
« Spend, spend, spend » publié par le
NewScientist du 13 septembre 2003, p. 54 - sous la plume de Dick
Ahlstrom, rédacteur scientifique du Irish Times - nous expose
des choses stupéfiantes, pour qui ne connaissait pas cette
orientation spécifique à l'Irlande d'aujourd'hui.
On peut donc penser que les chiffres donnés sont exacts.
Reprenons l'essentiel de cet article, qui parle par lui-même.
Pour l'auteur, l'Irlande nourrit
depuis quelques années des équipes scientifiques de
haut niveau, provenant du monde entier, à travers un boom
construit à coups de milliards d'euros. On estime que, pour
la période de 2003 à 2006, les crédits publics
à la recherche vont atteindre 2,54 milliards d'euros. Ces
fonds ont d'abord servi à ouvrir de nouvelles unités
de recherche, telles le Centre national de protéomique humaine
(NCHP), au Collège Royal de chirurgie (RCSI) et le Groupe
Nanotechnologies au Trinity Collège de Dublin. D'autres centres
ont été ouverts dans les universités de Galway,
de Cork et de Maynooth. Ceci montre aussi l'implication des collectivités
territoriales dans la mise en place de ce réseau de compétences.
A côté de cela, des
Programmes de recherche sous forme de fondations en grande partie
financées par l'Etat ont été lancés
: le PRTLI, Programme for Research in Third Level Institutions (3e
cycle), l'Embark Initiative, qui aide les recherches menées
par des doctorants et post-doc. Avec le ralentissement économique
des deux précédentes années, ces deux programmes
ont dû supporter des réductions de crédits,
mais sans effets sensibles sur leurs rôles d'incitateur-incubateur.
Une autre
Fondation Importante, la Science Foundation of Ireland, bénéficie
d'un budget de 654 millions d'euros pour 2003, qui n'a pas été
réduit. 218 millions ont déjà été
dépensés, au profit de 100 projets menés par
104 scientifiques de niveau mondial, dont 41 provenant de l'étranger.
Les deux principaux domaines sont les biotechnologies et les Sciences
et Technologies de l'Information. Les bénéficiaires
peuvent recevoir des soutiens allant jusqu'à 5 millions d'euros
sur 5 ans, mais ils doivent conduire leurs recherches sur le sol
irlandais. Les financements globaux versés par les Fondations
depuis 2000 ont atteint quelque 800 millions d'euros.
En retour sur cet effort, l'Irlande
a enregistré plusieurs bénéfices. Le premier
concerne l'afflux de cerveaux étrangers, dont une part importante
vient de Grande-Bretagne. Les financements servent aussi à
provoquer des regroupements à grande échelle entre
laboratoires : par exemple 'Institute of Biopharmacentical Sciences
(IBS) sous le PRTLI ; le Biopharmaceuticl Sciences Network (BSN)
et le Programme for Human Genome ( PHG) qui dispose à lui
seul d'un budget annuel de 44 millions d'euros. Le PHG s'est mis
en réseau avec le Dublin Molecular Medicine Centre relevant
des University et Trinity Colleges de Dublin. Les chercheurs semblent
disposer de tous les outils nécessaires à ces recherches,
spectrométrie de masse, analyseurs de protéomes et
de gènes, synthétiseurs avancés en chimie organique,
etc. Il en est de même en nanotechnologies.
Les autorités publiques,
à l'instar des scientifiques, estiment à juste titre
que l'Irlande, pour passer de la société industrielle
à la société de connaissances, doit s'assurer
que ces financements soient stabilisés dans le temps. Il
ne peut s'agir d'un effet de mode. Edward Walsh président
de l'Irish Council for Science, Technologies and Innovation, qui
conseille l'Etat sur les questions scientifiques, est sans ambiguïté
sur ce point: «le gouvernement doit s'attacher à
ce qui est vraiment de son ressort, l'encouragement à l'investissement
de recherche de niveau et de portée internationaux».
Ceci ne peut supporter les financements en
dents de scie trop fréquents en ce moment dans d'autres pays
n'ayant pas perçu les enjeux de recherche pour la compétitivité
future.
Certains se demanderont pourquoi
de tels investissements ne se traduisent-ils pas déjà
par un niveau d'excellence indiscutable et un plus grand nombre
de publications ou de brevets? La réponse paraît simple.
Nous sommes en face d'un effort qui vient seulement de commencer,
dans des domaines très nouveaux. Les équipes, les
équipements se mettent en place. Il faut donc attendre un
peu pour juger des résultats. Mais d'ores et déjà,
la science irlandaise se situe de façon fort honorable parmi
ses concurrentes européennes, proportionnellement à
ses effectifs.
La France devrait méditer
cet exemple. Il nous rappelle quelques évidences, perdues
de vue avec la course au profit immédiat que la mondialisation
impose aux entreprises. La recherche fondamentale est indispensable
pour préparer l'avenir. Seul l'Etat ou des fondations désintéressées
peuvent la prendre en charge. Mais pour cela il faut une politique
volontariste, poursuivie dans le long terme, un peu sur le modèle
de ce qu'avait voulu faire notre pays lors de la création
du CNRS, du CEA et des autres Instituts de recherche. On imagine
les résultats que pourrait obtenir la science française
si elle bénéficiait d'un effort proportionnel à
celui consenti par le gouvernement Irlandais en faveur de ses laboratoires.
Rappelons un autre point important. Le marché unique interdit
dorénavant aux gouvernements de soutenir les entreprises
nationales, ce qui provoquerait des distorsions de concurrence.
Mais il n'interdit pas les recherches universitaires ni, pour d'autres
raisons, les recherches destinées à la Défense.
Notre gouvernement qui «parie» sur la croissance sans
se donner les moyens d'y arriver, devrait s'en souvenir.
Pour en savoir plus
RCSI : http://www.rcsi.ie/
Trinity College Dublin : http://www.tcd.ie/
Science Foundation Ireland : http://www.sfi.ie/home/index.asp
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