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Libre arbitre et Hasard intrinsèque
(sur A New Kind
of Science, de Stephen Wolfram)
A
la suite de la publication de nos articles [26/04/
et 12/06/2004]
concernant l'ouvrage "Quantum mechanims Cognition and Action
Proposals in Epistemology", ainsi que l'interview de Miora
Mugur-Schächter [26/06/2004],
nous avons reçu l'article suivant de Bernard François.
On doit notamment à ce lecteur assidu de notre revue la traduction
intégrale en français de l'ouvrage de
Stephen Wolfram "A
New Kind of Science" [voir notre dossier
initié en 2002]. Le livre traduit n'est pas encore accessible,
Bernard François s'étant au départ engagé
dans ce travail colossal
"simplement pour être sûr de bien saisir les idées
novatrices que contiennent ce livre et de les faire comprendre à
mon fils de quatorze ans"...
Sous nos conseils,Bernard François est aujourd'hui en pourparlers
avec l'équipe de Stephen Wolfram pour une éventuelle
édition du livre en Français.
Automates
Intelligents
Après
avoir lu l'article de Jean-Paul Baquiast sur le texte de Mioara
Mugur-Schächter traitant notamment de la confusion millénaire
que sont en train de dissoudre les "investigateurs du chaos"
sur la querelle du déterminisme, il me semble que la position
de Stephen Wolfram sur le libre arbitre pourrait servir d'introduction
à cette découverte étonnante exposée
dans son ouvrage ANKS : le hasard intrinsèque.
Sur
le libre arbitre
Même
si notre esprit suit des chemins déterministes, il effectue
des computations irréductibles dont le résultat ne
peut être trouvé par des lois raisonnées classiques,
par des algorithmes donnant des raccourcis. L'intérêt
de l'ouvrage A New Kind of Science (ANKS) est de fournir
une explication raisonnée et expérimentale à
cette impossibilité de raisonner sur ce sujet justement.
Et si cela ne permet pas encore de contourner cet obstacle qu'on
sentait confusément, ANKS permet déjà de mieux
le manipuler conceptuellement. Le livre dit qu'il faut laisser tourner
ce genre de système pour voir les résultats, il n'y
a pas d'autres tactiques d'approche pour le moment.
Je ne résiste pas au plaisir de fournir dans l'encadré
ci-dessous l'ensemble de la section concernant le libre arbitre
(chapitre 12), qui me semble très explicite. Il faut savoir
que ce chapitre 12 constitue le sommet de la pyramide du point vue
de la construction de l'argumentaire, ce qui signifie que tout ceci
est écrit sur la base des arguments du livre. Mais on peut
être arrivé à ces conclusions en utilisant d'autres
voies, et donc y être sensible directement.
Extrait
de A New Kind of Science, chapitre 12,
passage consacré au libre arbitre
pages
750 à 753
Depuis
l'Antiquité, il a toujours régné un grand
mystère autour de cette question du contraste entre
l'univers pouvant suivre des lois définies, et nous
en tant qu'humains pouvant souvent prendre des décisions
au sujet de nos actes d'une manière qui semble affranchie
de toute loi évidente.
Mais à partir des découvertes de ce livre, il
semble finalement possible d'en donner une explication. Et
je crois que la clé se trouve dans le phénomène
d'irréductibilité computationnelle qui implique
que même si un système peut suivre des lois sous-jacentes
définies, son comportement général peut
néanmoins présenter des formes qui ne peuvent
fondamentalement pas être décrites par des lois
raisonnées.
Si l'évolution d'un système correspond à
une computation irréductible, alors la seule façon
de trouver comment le système va se comporter est de
réaliser cette computation - avec pour conséquence
qu'il ne peut fondamentalement pas y avoir de loi permettant
d'accéder à ce comportement de façon
plus directe.
Et c'est cela, je crois, qui est à l'origine de l'apparente
liberté de la volonté humaine. Car même
si tous les composants de notre cerveau suivent vraisemblablement
des lois définies, je soupçonne fortement que
leur comportement général corresponde à
une irréductible computation dont le résultat
ne peut jamais être trouvé par des lois raisonnées. On
peut déjà voir quelque chose de très
ressemblant se produire dans un simple système comme
l'automate cellulaire de la figure présentée
à gauche. Car même si les lois de ce système
sont parfaitement définies, son comportement général
finit par être suffisamment complexe pour que beaucoup
de ses caractéristiques semblent n'obéir à
aucune loi évidente.
Si on devait débattre de l'apparence du comportement
de cet automate cellulaire, on pourrait tout à fait
dire qu'il semble faire un peu ce qu'il veut - et lui attribuer
une sorte de libre volonté.
Ce comportement a-t-il une chance d'être raisonné
? Car si on étudie les cellules individuelles à
l'intérieur de l'automate, on peut pleinement s'apercevoir
qu'elles ne font que suivre des règles strictes, et
sont privées de toute espèce de liberté.
Et à un certain niveau, on pourrait dire la même
chose des cellules nerveuses individuelles de notre cerveau.
Pourtant celui-ci dans son entier arrive à se comporter
avec une certaine liberté apparente.
La science traditionnelle a rendu cela très difficile
à comprendre. Car on prétend normalement que
si on se contente de trouver des règles sous-jacentes
gouvernant les composants d'un système, alors ces règles
devraient suffire à nous dire tout ce qui est important
de savoir sur le système.
Mais comme nous l'avons constamment constaté dans ce
livre, cette vision des choses n'est même pas approximativement
correcte. Il peut en fait y avoir largement plus de choses
dans le comportement d'un système que dans tout ce
qu'on pourrait essayer d'y entrevoir en se limitant à
ses règles sous-jacentes. C'est une conséquence
fondamentale du phénomène d'irréductibilité
computationnelle.
Car si un système est computationnellement irréductible,
cela signifie qu'il existe une séparation tangible
entre les règles sous-jacentes du système et
son comportement général, associée à
la quantité de travail computationnel nécessaire
pour passer de l'un à l'autre.
Je crois que c'est dans cette séparation, que repose
la prime origine de l'apparente liberté dont semblent
jouir toutes sortes de systèmes - qu'il s'agisse de
systèmes abstraits comme les automates cellulaires
ou de systèmes concrets comme le cerveau.
Mais finalement, qu'est-ce qui nous fait dire qu'il y a de
la liberté dans ce qu'un système fait ? En pratique,
le principal critère semble être l'impossibilité
de prédire son comportement. Si nous pouvions le prévoir,
il nous montrerait qu'il est déterminé d'une
façon définie, et donc ne pourrait être
qualifié de libre. Mais avec nos méthodes de
perception et d'analyse, nous avons besoin d'un comportement
plutôt simple pour nous permettre d'identifier des règles
générales nous laissant faire des prédictions
raisonnables les concernant. Et ce genre de comportement est
assez courant, même chez les organismes vivants. En
particulier chez les animaux les moins évolués,
il existe toutes sortes de situations où de très
simples et très prévisibles réponses
à des stimuli sont observées. Mais ces réponses
sont normalement considérées comme des réflexes
inévitables ne laissant aucune place aux décisions
ou à la liberté.
Et dès que le comportement devient plus complexe, nous
avons vite tendance à imaginer qu'il est associé
à une certaine forme de liberté sous-jacente.
Nous introduisons cette dose de liberté, car avec l'intuition
traditionnelle nous avons toujours une sorte de réticence
à penser qu'une réelle imprévisibilité
puisse émerger dans un système qui ne fait que
suivre des règles sous-jacentes définies.
Et ainsi, pour expliquer notre comportement humain, on prétend
souvent qu'il doit se passer quelque chose de plus fondamental
- et peut-être quelque chose de propre aux humains.
Dans le passé, la croyance la plus courante était
basée sur l'existence d'une certaine forme d'influence
extérieure du destin - associée peut-être
à l'intervention d'un être surnaturel ou à
la configuration des corps célestes. Dans des temps
plus récents, la sensibilité aux conditions
initiales et l'incertitude quantique ont été
proposées comme des explications plus scientifiques.
Mais un peu comme dans la discussion sur le hasard (voir chapitre
6), nous n'avons pas réellement besoin de ce genre
d'explications. Car comme nous l'avons vu si souvent dans
ce livre, même les systèmes dotés de règles
sous-jacentes assez simples et définies peuvent produire
des comportements si complexes qu'ils vont paraître
libres de toutes règles apparentes.
Le point crucial est que ces comportements apparaissent simplement
pendant l'évolution intrinsèque du système
- sans avoir besoin d'aucune entrée supplémentaire
de l'extérieur ou d'aucune sorte de source explicite
d'aléatoire.
Et je crois que c'est ce type de processus intrinsèque
- dont nous savons maintenant qu'il apparaît dans un
large éventail de systèmes - qui est le responsable
primaire de l'apparente liberté dans les opérations
de notre cerveau.
Mais cela ne veut pas dire que tout ce qui advient dans notre
cerveau a une origine intrinsèque. En effet, ce qui
semble se passer en pratique est le fait que nous recevons
des entrées extérieures conduisant à
une chaîne de pensées suivant son cours pendant
un certain temps, puis celle-ci s'éteint jusqu'à
l'entrée suivante. Et souvent cette chaîne de
pensées est influencée par la mémoire
développée par des entrées passées
- faisant varier cette chaîne de pensées même
si l'entrée est exactement la même.
Mais il semble vraisemblable que les étapes individuelles
de chaque chaîne de pensées suivent des règles
sous-jacentes assez définies. Et le point crucial est
que je suspecte que la computation réalisée
en appliquant ces règles va souvent être assez
sophistiquée pour être computationnellement irréductible
- et par conséquent cette chaîne va produire
intrinsèquement un comportement nous paraissant libre
de toute loi évidente.
Ce que Wolfram apporte entre autres, ce sont les
moyens de traiter simplement toutes sortes de problèmes sur
lesquels nous étions bloqués, en fondant ce qu'il
appelle "une nouvelle forme de science"qui s'échine
à concrètement classer et se familiariser avec tous
ces automates, car ils se sont révélés finalement
être des outils très performants. Les automates permettent
déjà d'en parler avec précision, puis de les
étudier, ces systèmes complexes, presque comme des
animaux. C'est une science qui s'apparente à la zoologie.
Sur
le hasard intrinsèque
Mais
pour arriver à enclencher le raisonnement dans du concret,
il faut faire confiance à deux choses : d'abord que Wolfram
et son logiciel Mathematica existent et que les expériences
informatiques décrites dans son livre ont été
réalisées. Cela n'est pas infaisable, on peut commander
une version du logiciel et le faire tourner à la maison,
comme le site de Wolfram le préconise [voir http://www.wolframscience.com/].
Ensuite deuxième chose, il faut faire confiance à
son propre esprit ou organe de jugement ou jugeote pour admettre
des expériences comme celles mettant en évidence le
hasard intrinsèque. Prendre le temps de les comprendre -
ce qui n'est finalement pas très long - et en tirer les conséquences
: l'existence d'un hasard qu'on avait sous le nez et qu'on ne voyait
pas. Les sentiments associées à la découverte
de ce hasard tout bête et pourtant écrasant les deux
autres hasards officiels (le hasard venant du bruit de fond surtout,
et le hasard venant des conditions initiales récemment) peuvent
varier selon les personnes. Pour ceux qui comme moi sont novices
ou en tout cas non définis par rapport à ces questions
car non professionnels par exemple, c'est un délice, une
impression de voler un morceau réservé aux pros. En
revanche, pour celui pris dans un enjeu par rapport à ces
prises de position, qui est habitué à se définir
dans un cadre scientifique devenu un peu rigide, ce n'est sûrement
pas la même impression. Celle-ci est peut-être même
plutôt désagréable : "encore du boulot,
comme s'il n'y en avait déjà pas assez. Et en plus,
sur la complexité. Faudrait pas exagérer non plus,
c'est le pompon, toutes ces histoires qu'on fait sur la complexité.
Comme si c'était pas déjà assez la panique
comme ça." Ce n'est pas exprimé comme tel
mais peu s'en faut, quelquefois.
Et c'est la raison pour laquelle j'insiste toujours sur cette
histoire du hasard intrinsèque. Une production d'aléatoire
sans interférence avec le milieu et en partant d'une
seule cellule noire isolée, c'est comme un monument,
il faut se déplacer pour le voir, mais ça vaut
le coup d'il, le panorama est exceptionnel. Beaucoup
de plaisir, une bonne sensation de plaisir intellectuel comme
on les vit trop peu souvent.
Je ne sais s'il est nécessaire de lire l'ensemble de
l'ouvrage ANKS pour ressentir cela. En tous cas, c'est ce
que j'ai fait pour ma part, lentement, traduisant cet ouvrage
de l'anglais. Peut-être existe-t-il un seuil minimum
de connaissance préalable du discours de S. Wolfram
pour pouvoir saisir toute son essence d'un coup, sans que
des phénomènes de résistance psychologiques
s'installent ? S'habituer, se faire une nouvelle intuition
comme il le dit ? En tout cas, je suis toujours très
attentif quand j'explique le hasard intrinsèque à
un ami car cela le déstabilise complètement...
Les yeux deviennent rouges, il y a un moment d'hésitation,
puis son ancienne grille de lecture arrive péniblement
à produire une version reformulée mixte et déformée,
en sauvant sa peau, dans un gargouillis. Ensuite, d'autres
instances de l'esprit prennent le relais pour faire glisser
le plus vite possible la chose dans les oubliettes. Je m'y
revois pour les yeux rouges et une partie du reste.
A savoir quand même que ce hasard intrinsèque
est reproductible si on part des mêmes conditions initiales
et, à plus forte raison, si on part d'une seule cellule
noire isolée. Celui-ci a une qualité supérieure
aux meilleurs générateurs d'aléatoire
utilisés dans les ordinateurs, ceci étant vérifié
par Wolfram selon les critères opérationnels
habituels de jugement de qualité des générateurs
d'aléatoire. D'ailleurs le hasard intrinsèque
est actif comme générateur dans le logiciel
Mathematica, en tant que résultats tirés
de la colonne centrale de l'automate cellulaire de règle
30, avec des conditions initiales variant selon l'état
interne de l'ordinateur au moment de la requête. Le
seul critère auquel il désobéit est celui
tiré de la définition récente de l'aléatoire
utilisant le concept d'incompressibilité. Ce concept
stipule qu'une séquence aléatoire est une séquence
qu'on ne peut pas compresser. Appliqué au hasard intrinsèque
qui est généré à partir d'une
règle très simple, comme la règle 30
par exemple qui tient en huit cas de situations possibles
pour donner la couleur de la cellule suivante, ce critère
est le comble de la mauvaise foi pour rejeter le hasard intrinsèque
hors de la catégorie des phénomènes aléatoires.
Ensuite, pour le comprendre, il n'y a aucune difficulté
technique ou intellectuelle ou logique. Les seules difficultés
sont idéologiques ou psychologiques, on n'y croit pas
au départ pour mobiliser le temps de s'y intéresser,
et on n'y croit pas à l'arrivée parce qu'on
n'est pas habitué à juger par soi-même.
Ce qui en fait un exemple typique de phénomène
nouveau théoriquement facile à voir mais résistant
à la connaissance pour des raisons situées hors
du champ scientifique. Cette dernière remarque est
d'ailleurs presque généralisable à l'ensemble
du livre de Wolfram.
Le hasard intrinsèque est beaucoup plus performant
que les deux autres hasards considérés aujourd'hui,
celui venant du milieu et celui venant des conditions initiales
qui est un succédané, car il mobilise beaucoup
moins d'informations pour produire ses résultats, vu
que toutes les cellules de l'automate le produisant y participent.
Et donc il est vraisemblablement l'origine du hasard rencontré
en abondance dans la nature. Un processus simple a plus de
chance qu'un autre d'être reproduit par hasard dans
la nature.
Tout cela me fait penser à une devise-maxime corse
secrète, sorte de bout de phrase poétique :
"par hasard et mal rasé"
NB : Pour les lecteurs qui comprennent
l'anglais et qui possèdent le livre (ou veulent le
consulter sur internet http://www.wolframscience.com/nksonline/),
voici les pages à lire pour directement pénétrer
ce sujet du hasard intrinsèque :
- d'abord savoir ce qu'est un automate cellulaire et donc
se coltiner les premiers chocs avec la règle 30 et
la règle 110, et donc lire :
- la préface,
- Les chapitres 1 et 2,
- ensuite la section "Cartes itératives et phénomène
du chaos" dans le chapitre 4,
- puis, dans le chapitre 6, lire l'ensemble, à l'exception
des sections "systèmes de taille limité
et comportement de classe 2" et des deux dernières
sections "attracteurs" et "structures de classe
4",
- enfin lire le chapitre 7 jusqu'à la section "hasard
intrinsèquement généré".
Ceci
représente un grand nombre de pages... Je ne sais s'il
est possible de réduire encore pour l'instant. C'est
probablement insuffisant mais qui sait ? Une
version encore allégée garderait la préface
et les chapitres 1 et 2.
- Ensuite, il faudrait passer directement au chapitre 6 et
lire les sections "Quatre classes de comportement"
et "Aléatoire dans les systèmes de classe
3".
- Enfin atteindre le chapitre 7 et lire la section "Trois
mécanismes pour le hasard", suivie des trois sections
suivantes sur les 3 hasards.
Mais
ce sont des hypothèses de méthode seulement...
et les méthodes par hypothèses ne sont pas toujours
les meilleures, même rarement les meilleures d'après
ANKS. Il faut inévitablement les tester, trouver les
bonnes âmes voulant s'y prêter.