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Depuis
bientôt 80 ans, les scientifiques et les philosophes des sciences
occidentaux ont pris leur parti d'accepter deux descriptions du
monde radicalement différentes. La première est celle
de la physique classique et de toutes les sciences qui en dérivent,
dites du macroscopique. Ces sciences décrivent un univers
dont les structures et lois sont indépendantes de l'homme
(observateur). Cependant celui-ci peut les découvrir de façon
plus ou moins (toujours ?) approchée. Il peut utiliser ces
découvertes pour se construire un monde à lui, un
monde que nous pourrions qualifier d' "humanisé",
au sein de l'univers global qui les déborde de toutes parts.
Comment l'homme procède-t-il pour ce faire ? En schématisant
beaucoup, on dira qu'il procède d'abord empiriquement puis
ensuite rationnellement. La démarche empirique est propre
à tous les êtres vivants, mais elle prend avec l'aptitude
à la conscience dont l'homme est doté une forme systématique.
Soit un premier homme ne connaissant rien des lois du monde. La
seule chose qu'il connaisse est son existence. Les premiers gestes
qu'il fait lui font découvrir des lois élémentaires
dont il devra tenir compte pour survivre. Marcher, par exemple,
lui révèle la gravité. Il se découvre
comme objet du monde soumis à celle-ci. Il s'aperçoit
qu'il peut vaincre la gravité en marchant sur le sol mais
non en volant dans les airs. L'apprentissage des lois qui déterminent
ses comportements se fait de façon très simple, par
essais, erreurs et renforcements. Un réseau de neurones formels
ou neuromimétiques apprend de la même façon.
Déduire de l'expérience empirique l'existence de lois
plus générales fait appel à une démarche
logique plus complexe, que l'on appelle parfois l'abduction. Notre
homme ayant constaté que plusieurs de ses comportements sont
soumis à des contraintes régulières attirant
son corps vers le sol pourra en abstraire (ou mieux en abduire)
l'existence d'une loi qu'il appellera gravitation et dont il s'efforcera
de prouver la "réalité" par des expériences
adéquates, telles qu'observer la trajectoire d'une pierre
lancée en l'air. Armé d'une connaissance suffisante
de la gravité et d'autres lois associées au vol, s'il
désire toujours voler, il pourra construire un avion. L'avion
une fois construit sera un des innombrables éléments
composant le monde humanisé qui déterminera désormais
l'évolution future de l'univers global. Bien qu'artificiel
ou artefactuel, il s'ajoutera au réel "naturel"
dont la connaissance fait l'objet du travail de découverte
scientifique. Deux univers sont donc en présence dans ce
schéma : un univers indépendant de l'homme, dont la
portée est cosmologique, non construit par l'homme, mais
dont le déchiffrement progressif est la portée de
l'entreprise humaine de recherche scientifique - et un univers construit
par l'homme, constitué d'artefacts et d'entités vivantes
et non vivantes modifiées par ces artefacts. Si ce deuxième
univers se limitait aux objets construits par l'homme, sa connaissance
pourrait relever de la recherche technologique, mais comme il engage
des éléments de l'univers extérieur à
l'homme, il faut aussi l'étudier en faisant appel aux méthodes
scientifiques.
Tous les animaux et plus généralement tous les organismes
vivants peuvent relever de cette analyse. Ils découvrent
"en venant au monde" des lois dont ils doivent tenir compte
pour survivre. Ensuite, s'appuyant sur ces lois, ils construisent
des mondes à eux avec lesquels ils s'engagent dans des processus
d'adaptation réciproque. Le monde que construit chaque espèce
pour son compte fait partie du monde en général s'imposant
à l'ensemble des espèces. Il constitue un aspect particulier
de l'univers global. L'homme doit évidemment en découvrir
les lois si on veut les utiliser à son profit. Dans la mesure
où l'homme est aussi un animal et construit (inconsciemment)
un monde adapté à sa survie, il doit aussi étudier
scientifiquement son propre fonctionnement, pour l'utiliser.
La différence entre les organismes biologiques censés
non dotés de conscience et les hommes est que ceux-ci se
représentent le processus abductionniste. Ils s'engagent
beaucoup plus systématiquement que les animaux dans la démarche
consistant à modéliser les lois de l'univers pour
les utiliser à leur profit, dans un cycle constructiviste
qui ne cesse d'augmenter sa portée dans le temps et dans
l'espace. Le monde terrestre naturel est ainsi en voie d'être
humanisé, par des hommes eux-mêmes transformés.
Ce sera peut-être bientôt le cas du système solaire.
Cependant cette démarche constructiviste se heurte aux limites
qu'imposent les lois plus fondamentales de l'univers. Dans l'état
actuel ou prévisible des technologies, par exemple, le monde
humanisé ne s'étendra jamais sensiblement au-delà
de la galaxie.
Cette
représentation du monde et de l'activité technoscientifique
humaine qui s'y inclut et se développe en utilisant ses lois
est tout à fait admissible, parce qu'intuitive. Elle postule
l'existence de deux réalités : une réalité
profonde, en soi, qui n'est pas inconnaissable mais qui est difficilement
connaissable et que globalement l'homme ne peut modifier. Et puis
une réalité immédiate, qualifié par
la plupart des auteurs d'instrumentale, parce qu'elle a été
fabriquée par l'homme, lequel, auto-instrumentalisé
lui-même dans une large mesure, se modifie au cours de ce
processus. Cette réalité n'est pas définitive.
Elle se construit en permanence, par accrétion. Elle est
en principe, dans sa partie construite, connaissable exhaustivement,
si l'on se donne le mal de rassembler l'ensemble des sciences et
techniques ayant servi à la bâtir. On peut cependant
se poser marginalement la question de savoir si cette réalité
instrumentale, soi disant humanisée, à force de devenir
complexe, ne finit pas par échapper à l'homme. Elle
induirait l'existence de nouveaux acteurs non-humains : mèmes,
super-organismes, robots, nouvelles espèces vivantes, etc.
dont l'homme n'aurait pas immédiatement connaissance et qu'il
devra apprendre à étudier, comme il le fait du reste
du monde.
Quoi qu'il en soit, l'hypothèse que l'univers est fait de
deux réalités différentes, celle d'un réel
préexistant à l'homme et indépendant de lui
(cosmologique) et celle d'un réel plus immédiat et
plus ou moins sous son contrôle, celui d'un réel humanisé
ou instrumental, correspond à ce que chacun de ceux qui se
réfèrent à la science matérialiste occidentale
pense du monde auquel ils ont affaire.
Remarquons cependant que cette philosophie d'ensemble considère
comme allant de soi ce qui est pourtant le plus grand des mystères,
qu'aucune des lois du réel cosmologique ou du réel
instrumental n'explique vraiment, celui de l'homme observateur et
acteur, doté d'une conscience de soi plus ou moins étendue.
Quel est ce Je qui observe, suppute, agit ? On a longtemps eu tendance
à considérer qu'il était transparent, sans
effets physiques perceptibles. Si bien d'ailleurs que l'on ne se
posait même pas la question du statut de l'observateur ou
de l'acteur doté d'une volonté à agir. Aujourd'hui,
on a tendance à en faire un système (auto-ré-organisateur)
émergé à partir d'une certaine complexité
de l'appareil neurologique et physiologique du corps humain, simulable
sur des robots dotés d'intelligence et de conscience artificielle.
Mais est-ce que cela répond vraiment à la question
du Je? Celui qui écrit ceci est immergé dans le Je
qui écrit ou parle. Il n'est donc pas incité à
s'interroger sur son statut, ni en bonne place pour fournir des
réponses à cette interrogation. Beaucoup de scientifiques,
aujourd'hui, sans céder au spiritualisme ou dualisme, commencent
à penser que cette cécité cache peut-être
quelque chose d'essentiel, sans lequel la connaissance des lois
profondes du monde du réel apparaîtra toujours - comme
c'est le cas actuellement - se heurter à des barrières
infranchissables.
Le
réel du monde quantique
Cependant,
nous l'avons dit, depuis bientôt 80 ans, cette vision du réel
et de ses lois qui inspire les sciences du macroscopique se heurte
à celle, radicalement hétérogène, découlant
de la physique quantique et des sciences et technologies qui en
proposent aujourd'hui des applications de plus en plus nombreuses
et efficaces, y compris dans le monde humanisé du réalisme
instrumental décrit ci-dessus. Ceux qui ne pratiquent pas
la physique fondamentale, mécanique quantique ou cosmologie,
hésitent aujourd'hui à en parler, compte tenu de toutes
les critiques reçues par les philosophes et les littéraires
s'étant exprimés à ce sujet et que les physiciens
ont jugé incompétents. Mais ces derniers à
leur tour n'ont ni l'incitation ni la culture pour philosopher,
surtout aujourd'hui où la spécialisation et l'urgence
pèsent sur les imaginations. Cependant, il se trouve aujourd'hui
que le monde quantique est de plus en plus proche de nous, du fait
des développements applicatifs qui s'y intéressent,
à la fois pour des motifs économiques et expérimentaux.
Physiciens et non-physiciens se sentiront donc à nouveau
légitimés pour réfléchir aux conséquences
philosophiques de ce mouvement, y compris pour commencer à
modifier radicalement les représentations de l'univers encore
en vigueur.
On sait que les conceptions du monde pouvant être déduites
des travaux de la physique quantique sont radicalement différentes
de celles découlant de la science macroscopique. Ceci avait
été observé dès les débuts de
la mécanique quantique par ses fondateurs, Pauli, Heisenberg,
Bohr, Schrödinger. La dualité onde-corpuscule, les principes
d'indétermination ou incertitude, l'intrication (entanglement)
avaient été largement signalés, mais, une fois
retombée l'excitation intellectuelle du début, on
s'est habitué à ces étrangetés, d'autant
plus qu'elles affectent des montages expérimentaux ou des
technologies (comme la cryptologie quantique) intéressant
des particules isolées, ce qui n'est pas le cas de celles
constituant la matière ordinaire.
Ceux qui réfléchissent à ces questions continuent
à s'étonner de devoir admettre à la fois les
lois de la physique macroscopique et celles de la physique microscopique,
sans du tout être capable de la moindre explication pouvant
justifier que malgré des contradictions aussi énormes
les unes et les autres puissent participer à la construction
d'un même univers. On en déduit généralement,
quand on regarde ces théories superficiellement, que l'une
au moins doit être inexacte ou du moins, approximative par
rapport à l'autre. L'ennui pour le grand public est que ce
sont les lois de la physique quantique qui se révèlent
de plus en plus "exactes", c'est-à-dire conformes
aux expérimentations.
L'observation la plus surprenante, qu'Einstein s'était toute
sa vie refusé d'admettre, concerne l'intrication (entanglement).
Lorsqu'un système expérimental produit deux particules
corrélées, toute intervention sur l'une affecte instantanément
l'autre, quelles que soient leurs distances respectives. Leurs états
sont corrélés. Supposer qu'une action à distance
(non productrice il est vrai de transfert d'information) puisse
se produire instantanément, même si les particules
intriquées sont séparées par l'univers entier,
remet en cause si radicalement nos conceptions de l'espace et du
temps que l'on peut s'étonner de voir la plupart des gens
ayant entendu parler de ce phénomène continuer à
dormir tranquillement. Il est vrai que la cosmologie oblige aujourd'hui
à admettre comme " réelles " bien d'autres
phénomènes aussi surprenant, le big bang ou les trous
noirs, par exemple.
Mais il sera sans doute de plus en plus difficile d'admettre l'intrication
comme une simple curiosité scientifique, sans conséquence
sur nos conceptions du réel instrumental qui sert d'arrière-plan
à notre vie quotidienne. Un article tout à fait révélateur
du rédacteur scientifique Michaël Brooks publié
dans le NewScientist du 27 mars 2004 nous dit pourquoi. Des
physiciens font désormais l'hypothèse que l'intrication
entre particules existe partout, tout le temps, et qu'elle est susceptible
d'affecter le monde macroscopique, nous obligeant à modifier
radicalement nos conceptions de celui-ci. Ceci pourrait avoir des
conséquences relatives à notre compréhension
des phénomènes qui nous demeurent encore en partie
mystérieux, ceux de la vie, auxquels nous ajouterons ceux
de la conscience.
On l'a dit, l'intrication n'est plus seulement aujourd'hui une propriété
théorique. Elle est utilisée pratiquement dans certaines
applications, comme la cryptologie quantique. Toute intervention
(lecture) sur une particule corrélée avec une autre
affecte immédiatement l'état de la particule sur,
si bien que deux correspondants ayant convenu d'utiliser un système
intriqué comme clef de sécurisation pour leurs échanges
peuvent constater en temps réel les tentatives d'effraction
sur ce système, lesquelles se traduisent par la réduction
immédiate et visible de la fonction d'onde des particules.
Mais
l'article cite d'autres exemples où l'intrication entre particules,
photons, électrons, atomes ou même molécules,
se manifeste de façon détectable par la physique ordinaire.
La corrélation en ce cas affecte un grand nombre de particules
et non plus un couple. Elle se produit donc à l'échelle
macroscopique et doit être prise en considération dans
l'étude des états possibles d'un matériau.
Les expériences mentionnées apparaîtront au
profane assez exotiques et peu susceptibles encore d'applications
ou d'extensions. (Corrélation entre les états magnétiques
d'atomes d'holmium au sein d'un sel magnétique, dans l'expérimentation
de Sayantani Ghosh de l'université de Chicago, référencé
par Nature, vol 425, p. 48 (1). Mais pour les spécialistes,
elles ne trompent pas. Tout laisse supposer que la physique et plus
généralement la science sont à la veille de
bouleversements conceptuels profonds.
Dans l'expérience de Sayantani Ghosh, intéressant
un sel magnétique contenant des atomes d'holmium, on a pu
montrer qu'à très basse température, ces atomes
coordonnaient leur orientation magnétique au sein d'un champ
d'une façon explicable seulement par un effet d'intrication.
Cet effet avait été prévu théoriquement
3 ans auparavant par le physicien théoricien Vlatko Vedral
de l'Imperial College à Londres et a été ainsi
vérifié. C'est la première fois qu'un tel effet
est mis en évidence à échelle macroscopique.
Ceci voudrait dire qu'il faudrait dorénavant prendre en compte
les effets de l'intrication si l'on voulait prédire le comportement
et les propriétés de certains matériaux (de
tous matériaux ?) à l'interface de leurs comportements
macroscopiques d'une part, quantique de l'autre.
Mais, selon Michaël Brooks, il va falloir étudier l'effet
de l'intrication dans de nombreux autres cas, par exemple dans la
supraconductivité à haute température, où
des paires d'électrons apparaissent intriqués. D'autres
physiciens suspectent que l'intrication est partout, dans le vide
quantique (Reznik, référencé par Foundations
of Physics, vol 33, p. 137), dans les photons qui nous parviennent
d'une étoile, entre les atomes qui composent notre corps
(Thomas Durt de la Vrije Université à Bruxelles).
Mais les effets étranges de l'intrication ne s'arrêtent
pas là. On commence à suspecter, au moins en théorie,
qu'elle peut se faire sentir à travers le temps. Si l'on
mesure l'état d'un système quantique au temps t, ceci
peut affecter l'état de ce système tel qu'il avait
été mesuré au temps t-1 précédent
(Caslav Brukner, de l'université de Vienne, cité dans
l'article).
Evidemment,
suspecter ces divers phénomènes est une chose, prouver
leur réalité en est une autre, en tirer des conséquences
pratiques une troisième. La première difficulté
consiste à produire des particules intriquées de façon
courante et en nombre suffisant pour pouvoir expérimenter
sur elles. Les difficultés ne sont pas seulement physiques,
mais mathématiques et informatiques, car les outils actuellement
disponibles pour en calculer les effets sont insuffisamment puissants.
Il faudra aussi s'assurer que les premières observations
relatives à l'intrication entre plusieurs particules se retrouvent
dans les nombreux autres domaines où l'on pourrait a priori
suspecter la présence de particules quantiques intriquées
avec des particules matérielles, y compris dans les systèmes
biologiques. Il faudra aussi expliquer pourquoi des particules quantiques
peuvent conserver leurs caractères, notamment l'intrication,
alors qu'elles sont au contact d'un très grand nombre de
particules matérielles ? Elles devraient "décohérer"
immédiatement, comme l'avaient montré les expériences
conduites depuis une vingtaine d'années sur la décohérence.
Ceci
étant, il ne faut pas s'étonner que les observations
précèdent les explications. Peut-être même
faudra-t-il se résoudre à ne pas expliquer ce que
l'on observera. Comme l'on sait, en mécanique quantique,
on se borne à mesurer (observer puis prédire en termes
statistiques) les phénomènes, sans pouvoir véritablement
les expliquer, tout au moins dans les termes de la physique classique.
Il est tout à fait possible que les explications scientifiques
traditionnelles demeurent limitées aux domaines des sciences
macroscopiques, celles-ci n'apparaissant plus que comme des cas
particuliers d'une science d'arrière-plan où l'on
se bornera à observer et mesurer - ce qui n'empêchera
pas d'ailleurs d'agir.
Un
point important doit cependant nous intéresser, concernant
le statut de l'observateur, déjà posé comme
nous l'avons dit de façon de plus en plus insistante dans
les descriptions réalistes du monde macroscopique. Il avait
été signalé dès les origines de la mécanique
quantique que la mesure implique nécessairement la conscience
de l'observateur. Hors de celle-ci, rien ne permet de lever l'indétermination
des phénomènes. La mesure d'un système quantique,
par exemple l'état d'une particule défini par sa fonction
d'onde, suppose un instrument avec lequel cette particule interagira
et un expérimentateur qui notera ce qu'il aura observé.
Sans cela, rien ne lèvera l'indétermination du système.
L'intervention de la conscience de l'observateur, résultat
du fonctionnement d'un système macroscopique, son cerveau,
dans l'observation d'un phénomène se déroulant
à l'échelle quantique, n'allait déjà
pas sans difficultés. De plus, cette conscience étant
nécessairement subjective semblait venir en contradiction
avec les exigences d'objectivité de la démarche scientifique.
Aujourd'hui, un certain nombre de scientifiques s'interrogent à
nouveau sur cette question de l'observateur, essentielle à
la description de l'univers dans les modèles scientifiques.
Un ouvrage récent, "Proposals in Epistemology, Quantum
Mechanics, Cognition and Action" (Mioara Pugur Schachter
et Alwyn van der Merse, 2002) envisage une nouvelle méthode,
dite d'épistémologie formalisée [voir
notre article], qui s'appliquerait à l'ensemble
des sciences mais s'appuierait sur les fondements méthodologiques
de la mécanique quantique.
Où
tout ceci peut-il nous conduire ?
Nous
allons maintenant proposer un certain nombre de réflexions
dénuées, on le comprendra aisément, de toute
ambition de sérieux scientifique, concernant ce à
quoi pourraient éventuellement nous conduire les expériences
signalées dans l'article de Michaël Brooks. Ceci surtout
si, comme il le dit lui-même, quelque chose de véritablement
important était vraiment à notre portée. Une
telle perspective extraordinaire justifierait que l'on abandonne
la circonspection qui s'impose généralement quant
on parle de la physique quantique. Si, supposons-le, un nouveau
continent conceptuel se découvrait, on serait inexcusable
de ne pas essayer de voir dans quels domaines les changements pourraient
survenir. Ou bien un tel effort de prospective se révélera
sans objet, et le mal ne sera pas grand. Ou bien au contraire les
hypothèses, proches à ce stade de la science-fiction,
qui auront été formulées inciteront à
de nouvelles recherches, et dans ce cas il faudrait y réfléchir
sans tarder, fut-ce dans l'anarchie méthodologique, pour
reprendre le terme de Feyerabend.
Quel
est le problème à résoudre ? C'est celui, dont
la nécessité a été signalée depuis
longtemps, d'identifier des phénomènes quantiques
possiblement à l'uvre dans le monde des sciences macroscopiques,
qui pourraient résoudre des difficultés devant lesquelles
ces mêmes sciences sont obligées d'avouer (ne fut-ce
que temporairement), leur impuissance. On voit qu'il ne s'agit pas
tout à fait de la même démarche que celle consistant
à donner des applications technologiques " macroscopiques
" à des phénomènes quantiques plus ou
moins identifiés. Une application de ce genre, par exemple
réaliser un ordinateur quantique, devrait être possible
sans bouleverser les lois de la physique ou de la biologie ordinaire.
Les q.bits qu'utiliserait cet ordinateur, et les techniques utilisées
pour les maintenir en état de superposition malgré
les risques permanents de décohérence, ne révolutionneraient
sans doute pas la physique macroscopique. Elles relèveraient
plutôt de la technologie macroscopique, en confortant, dans
une certaine mesure, sa spécificité face au monde
quantique - ce qui pérenniserait la dichotomie acceptée
depuis longtemps entre le quantique et le macroscopique.
Par
contre, montrer que des particules quantiques interviennent efficacement
dans des systèmes macroscopiques constitués d'un nombre
immense de particules classiques changerait évidemment notre
façon de voir le monde. C'est d'abord dans le domaine de
la biologie que la question doit être posée.
Nous
avions ici même donné la parole au Dr Mac Fadden, auteur
d'un ouvrage par lequel il cherchait à montrer que l'évolution
biologique s'exerçant par l'intermédiaire des mutations
des ADN ne se faisait pas entièrement au hasard, sur le mode
mutation/sélection du néo-darwinisme classique [voir
notre article] . Elle pouvait être orientée
par des particules quantiques se déplaçant par effet
tunnel à l'intérieur des atomes d'un gène et
modifiant les caractères chimiques des atomes constitutifs
de la molécule d'ADN considérée, d'une façon
orientée. Ceci lui conférerait des propriétés
plus favorables à la survie que si le gène avait muté
seulement de façon spontanée. L'auteur de cette hypothèse
s'était donné beaucoup de mal pour expliquer pourquoi
la particule quantique conservait son état de superposition
jusqu'à trouver le bon atome (la bonne liaison chimique)
qui rendrait le gène efficace. Son hypothèse, à
notre connaissance, n'avait été ni vérifiée
ni infirmée. Elle avait rejoint un certain nombre d'hypothèses
analogues faisant intervenir les particules quantiques dans les
processus biologiques, restées en suspens faute de démonstrations
précises. Ne peut-on pas penser alors que les nouvelles hypothèses
évoquées dans le cadre de l'intrication entre un grand
nombre de particules quantiques ne permettraient de relancer ces
travaux sur des bases plus solides ?
Un
ordinateur quantique biologique?
L'objection
constamment faite aux biologistes évolutionnistes est que
le néo-darwinisme ne permet pas d'expliquer le démarrage
du processus réplicatif. On pourrait envisager que l'interaction
de particules quantiques intriquées leur ait permis de trouver,
parmi une quasi-infinité de solutions testées dans
le même instant, la bonne ou les bonnes solutions susceptibles,
une fois matérialisées dans le monde macroscopique,
de se répliquer. En appliquant la même hypothèse,
on pourrait admettre que des particules quantiques intriquées
avec des particules physiques entrant dans la composition des molécules
d'ADN pourraient, à chaque mutation, calculer les solutions
les plus efficaces à la réplication du génome
ou de l'organisme qui en est le porteur. Ceci répondrait
à l'autre objection faite aux biologistes évolutionnistes
: comment les bonnes solutions génétiques apparaissent-elles
si vite, alors que le jeu spontané des mutations/sélections
au hasard pourraient demander un nombre d'années bien supérieur
à ce qu'est l'âge de la vie. lui expliquerait l'autre.
Les partisans d'une évolution finalisée par un facteur
extérieur perdraient là leur principal argument.
On
demandera comment des particules quantiques intriquées pourraient
se livrer à des calculs informatiques gigantesques en un
temps quasi nul. La réponse pourrait être à
chercher du côté ce que l'on étudie désormais
en vue de la réalisation d'un ordinateur quantique, précité.
Les q.bits, tant qu'ils ne sont pas réduits, affectent tous
les états possibles entre le zéro et le un. Un petit
nombre d'entre eux est donc capable de procéder aux calculs
que ferait un super-ordinateur doté de milliards de bits.
La technologie est loin d'être encore maîtrisée,
mais ce sont les questions pratiques qui posent problème
: comment maintenir en état de superposition des q.bits qui
sont constamment menacés de décohérence du
fait qu'ils voisinent dans le dispositif avec des atomes ordinaires
? Certains des algorithmes de calcul qui seront utilisés
dans les ordinateurs quantiques ont déjà été
conçus. Rien n'interdit de penser que, dans la nature, des
algorithmes autrement plus puissants aient pu être sélectionnés
au cours de l'évolution. Ceci dit, l'ordinateur quantique
ne constitue certainement qu'une solution parmi de nombreuses autres
permettant à des computations extrêmement puissantes
de s'effectuer dans l'univers en utilisant des particules quantiques.
Nous
ne mentionnons pas ici l'autre hypothèse, encore plus révolutionnaire,
évoquée par l'article de Michaël Brooks : celui
selon laquelle les particules quantiques disposeraient d'états
intriqués dans le temps. Si je mesure une particule donnée
au temps t et lui trouve un spin de tant, puis que je renouvelle
la mesure une seconde fois, je constate un lien entre la seconde
mesure et la première. Tout se passe comme si ma seconde
mesure avait affecté la première, par une action à
distance dans le temps (analogue à l'action à distance
dans le temps qui lie les mesures de l'état de deux particules
intriquées). Selon Caslav Brukner, ceci ne permet pas de
transmettre des informations dans le passé, mais peut avoir
une conséquence autrement importante, sur le plan théorique
: c'est que l'espace et le temps sont également quantifiés
et mesurables. La mécanique quantique n'admet pas que le
temps soit un observable, mais ce ne devrait pas être le cas
de la gravitation quantique, dont on attend un jour ou l'autre,
peut-être prochain, des propositions révolutionnaires,
par rapport à la physique actuelle, propositions selon lesquelles
le tissu ultime de l'univers ne ferait pas référence
au temps non plus qu'à l'espace considérés
comme des cadres absolus - ce qui est déjà le cas,
sauf erreur, dans le vide quantique ou plus simplement dans les
trous noirs.
Il
est évident que si des particules quantiques intriquées
avec des particules classiques, celles notamment composant notre
génome, pouvaient d'une façon ou d'une autre rétroagir
sur leur état passé en fonction de leur état
présent, ceci expliquerait encore mieux que l'appel à
des computations quantiques l'apparente finalité de l'évolution.
Une solution isolée ayant réussi aujourd'hui pourrait
modifier les paramètres lui ayant permis de voir le jour,
de façon à ce que ceux-ci puissent produire à
plus grande échelle la bonne solution. Mais n'explorons pas
davantage de telles perspectives, car il est évident que
si leurs fondements scientifiques se vérifiaient, bien d'autres
conséquences pourraient en découler, n'intéressant
pas seulement l'évolution biologique.
On
pourrait aussi, dans la suite des expériences signalées
par Michaël Brooks, se demander si le libre-arbitre ne trouverait
pas dans la suite de telles recherches une possible explication.
Comment expliquer l'apparente liberté dont je dispose pour
rechercher les solutions les plus aptes à assurer ma survie
? On sait que les sciences récentes tendent toutes à
nier cette liberté, en mettant en évidence des déterminismes
plus ou moins complexes qui m'obligent, selon elles, à agir
comme je le fais et non autrement. Mon libre-arbitre ne serait alors
qu'une illusion. Malgré cela, je reste intimement convaincu
(c'est même une donnée immédiate de ma conscience)
que je suis libre de choisir l'action que je choisis, en éliminant
d'autres choix également possibles. L'ennui est que l'observation
du cerveau en action ne montre nulle part d'aires ou de réseaux
neuronaux où pourrait s'exercer mon libre-arbitre.
Mais
que se passerait-il si les calculs qui me permettent de me concevoir
comme capable d'agir librement se déroulaient dans le monde
quantique. Dans ce cas, en un temps nul, les neurones supports des
mécanismes d'auto-réflexion pourraient par l'intermédiaire
de particules quantiques intriquées à certains de
leurs éléments, procéder à des computations
dont seul le résultat (supposé alors le meilleur)
émergerait sous forme de décision observable. Quand
je me sens libre de prendre telle ou telle décision, je ne
prétends pas que je suis libre de faire n'importe quoi, par
exemple décider de façon aléatoire comme si
je tirais la solution au sort. Je me sens seulement libre de faire
un choix responsable, engageant l'ensemble de mon être et
de son histoire, conscient et inconscient. Mais dans le monde de
la neurologie computationnelle macroscopique, je n'ai ni les ressources
ni le temps de procéder aux innombrables computations qui
seraient nécessaires. D'où ma tentation de considérer
que ma supposée liberté n'est qu'une illusion et que
je suis en fait agi par des déterminismes divers.
Tout
changerait si que mon cerveau neuronal macroscopique était
doublé d'un cerveau quantique (fut-il beaucoup plus petit)
capable de calculer comme le ferait un ordinateur quantique. Il
suffirait pour cela que certains atomes composant les neurones de
mon cerveau et placés dans des endroits clefs pour l'auto-représentation
et la computation des solutions possibles soient intriqués
avec des atomes quantiques auxquels ils délégueraient
la responsabilité des calculs nécessaires à
l'exercice du libre-arbitre et plus généralement à
l'heuristique permanente qui caractérise la conscience volontaire.
On observera que notre idée ne tient pas, car la décohérence
se réalise immédiatement dans les milieux chauds et
humides qui sont ceux du vivant. Mais ...
Voilà
en tous cas un thème possible pour un roman de SF.