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On peut définir la morphogenèse comme le processus
consistant à créer des formes. Mais le concept de
forme n'a rien de rigoureux. Il peut désigner l'aspect extérieur
d'un objet, tel qu'il apparaît à nos organes sensoriels
et ce, indépendamment de la nature de cet objet. Ainsi un
cristal de neige et une étoile de mer possèdent une
forme dite en étoile(1).
Mais on peut donner à la forme
un sens beaucoup plus général. On appellera forme,
en ce cas, les divers objets, non-vivants et vivants, existant dans
la nature et identifiés par nous, compte tenu à nouveau
de ce qu'en perçoivent nos sens après reconstruction
par notre cerveau. En ce sens, on pourra par exemple parler des
formes vivantes, espèces et individus au sein de ces espèces,
ayant été observées et classées par
les naturalistes. Il s'agira des innombrables façons dont
les constituants élémentaires de la matière
biologique, atomes et molécules, ont été organisés
par l'évolution en structures plus complexes. A ce niveau,
chaque forme (ou type de forme) existant dans la nature est spécifique
et doit être distinguée des autres, même si en
apparence elle leur est comparable. Si le corail et l'arbre ont
des formes extérieures voisines, il ne s'agit absolument
pas de formes naturelles identiques, puisque chacun est le fruit
d'une évolution propre. Ce qui nous intéressera en
ce cas sera d'étudier la façon dont l'évolution
a pu donner naissance à des objets aussi semblables et cependant
aussi différents que le corail et l'arbre.
Ainsi entendue, le terme de morphogenèse
désigne d'abord les mécanismes naturels producteurs
de formes : réactions physiques ou chimiques donnant des
minéraux de formes et de couleurs différentes ou comparables,
influence des vents sur la mer ou le désert productrice d'ondes,
évolution des génomes produisant des êtres vivants
aux propriétés diverses, etc. Celui qui observe la
variété des formes dans le monde et cherche à
en comprendre les raisons doit impérativement identifier
ces mécanismes naturels et comprendre la façon dont
ils agissent pour produire des formes bien déterminées.
Mais on risque alors de donner à l'étude de la morphogenèse
une telle ambition qu'elle sera obligée d'aborder l'ensemble
des sciences. Pour éviter ce risque, on se limitera aux processus
génériques, mettant en uvre des règles
simples dont la combinaison aboutira à la production de formes
complexes. Ce seront ces règles qui nous intéresseront,
puisqu'elles permettront de comprendre et le cas échéant
reproduire l'infinie variété des objets du monde,
sans s'obliger à étudier les caractères propres
de chacun de ceux-ci. Si nous analysons l'aile ou l'il de
l'animal, nous n'aurons pas besoin de connaître en détail
les innombrables organismes vivants dotés de tels appendices.
Il nous suffira, au moins dans un premier temps, de comprendre les
fonctionnalités qu'assurent ces dernier et les grands plans
de structure communs qu'ils partagent en conséquence.
Une fois que la science commence à
comprendre la façon dont la nature a sélectionné
certaines formes et pas d'autres, aussi bien dans le monde physique
que dans le monde biologique, elle s'applique à transposer
les mécanismes correspondants en vue de résoudre des
problèmes d'ingénierie - c'est-à-dire intéressant
la fabrication d'artefacts, outils ou objets finaux(2).
Dans ce cas, le terme de morphogenèse peut
désigner l'activité des bureaux d'étude qui
visent à produire ces artefacts. Ceux-ci sont parfois loin
des formes existant dans la nature. La grande variété
des application données à une forme générique
comme la roue n'est pas inspirée de ce que fait la nature.
Mais de plus en plus les ingénieurs étudient les solutions
de celle-ci et s'efforcent de les transposer dans leurs processus
ou leurs produits. C'est ce que fait la bionique, dont l'activité
consiste à comprendre les produits de la morphogenèse
naturelle à l'uvre dans le domaine biologique et copier
ceux qui paraissent intéressants au profit de dispositifs
artificiels.
On considère généralement
que l'évolution des systèmes physiques comme celle
des systèmes vivants ont produit des solutions optimisées,
c'est-à-dire offrant le meilleur emploi possible des ressources
naturelles au regard des contraintes s'imposant à ces systèmes.
Il est donc tentant de transposer dans le cadre de la morphogenèse
artificielle les méthodes optimisées de la morphogenèse
naturelle. Encore faut-il avoir élucidé ces dernières,
ce qui n'est jamais évident. Il ne suffit pas qu'un phénomène
naturel existe pour que nous puissions le considérer comme
optimisé. Il faut aussi admettre que les optimisations naturelles
ne sont pas toujours intéressantes, dans le cas de certains
systèmes technologiques répondant à des ambitions
souvent très différentes. Il faudra faire appel à
des méthodes d'optimisation artificielle, aujourd'hui de
type computationnel (mathématique et informatique)
Nous venons de distinguer la morphogenèse
naturelle et la morphogenèse artificielle. Mais le terme
de morphogenèse n'a-t-il pas, sous la plume de certains auteurs,
un sens encore différent, quelque peu ésotérique.
Nous faisons allusion notamment aux travaux de Rupert Sheldrake(3).
Celui-ci, comme bien d'autres avant lui, avait noté l'étonnante
convergence de certains formes naturelles, à travers des
organisations physiques ou biologiques sans communes mesures. Aujourd'hui,
on considère, comme nous l'avons vu, que ces convergences
résultent de lois simples s'appliquant de façon identique,
indépendamment des phénomènes, qu'il s'agisse
du monde physique (tourbillons dans l'atmosphère ou dans
les rivières), du monde biologique et même du monde
des systèmes artificiels tels les automates cellulaires.
Il n'y a pas une "essence" de la forme qui tendrait à
s'incarner ou s'imposer à travers des milieux ou substrats
différents. Ce n'est pas pourtant ce que pensait Sheldrake.
Certaines formes, selon lui, parce que proches d'une perfection
idéale, constituent des sortes de bassins d'attraction ou
"champs morphiques" qui contraignent le développement
des systèmes en leur imposant des plans d'organisation ou
des procédures communes. Mais d'où viendraient ces
formes, sinon d'idées ou d'essences extérieures au
monde des phénomènes et susceptible de donner une
finalité métaphysique à l'évolution?
Cette perspective n'est pas acceptable aujourd'hui par la science(4).
Naissance de la science
des formes
L'infinie diversité des formes
dans la nature a toujours été l'objet d'études
attentives de la part des hommes. Les paléo-anthropologues
ont tout lieu de croire que, parallèlement voire antérieurement
à l'invention des outils, ce fut l'activité consistant
à identifier les formes
de leur environnement qui a constitué le premier et plus
grand investissement intellectuel des hominiens. Il leur a fallu
simultanément observer les apparences, les nommer en faisant
appel au langage symbolique des gestes puis des mots, mémoriser
et transmettre ces observations, rechercher des régularités
éventuelles ou causes communes derrière les apparences
et, finalement, chercher à comprendre les lois se trouvant
à la source des morphogenèse observées, afin
le cas échéant de les asservir à leur usage.
L'objet de toutes ces activités était principalement
utilitaires distinguer les choses utiles des choses dangereuses,
afin de les traiter différemment.
Les premiers comportements de type
rationnel ou scientifique sont nés de là, mais ils
sont restés longtemps fortement teinté de mythologie,
pour la raison simple que les sociétés primitives
n'avaient pas la pratique de la science expérimentale. Il
leur était plus facile de trouver aux formes et phénomènes
observés des causes divines plutôt que des causes physiques,
puisque les instruments et méthodes qui leur auraient été
nécessaires pour commencer à étudier objectivement
la nature n'existaient pas encore. L'accumulation de très
nombreuses compétences - nécessaires à la survie
- dans la description et le catalogage a pendant des millénaires
coexisté avec le peu d'efficacité des systèmes
explicatifs. La pratique empirique avait fait des merveilles, mais
a fini par se heurter à ses propres limites, si bien que
les erreurs d'interprétation commencèrent à
freiner le progrès des connaissances.
Ce fut seulement le développement
des sciences de la nature, à partir du 18e siècle,
qui permit aux sociétés occidentales de commencer
à mieux comprendre le pourquoi à la fois de la diversité
et de la régularité des formes et des choses sous-jacentes.
Mais alors apparurent deux grandes séries de théories
explicatives apparemment irréductibles, celles concernant
le monde des formes physiques et celui des formes vivantes.
Pour ce qui concerne les formes physiques,
afin de dépasser l'appel aux quatre éléments
d'Aristote, il fallut combiner l'analyse des corps, c'est-à-dire
la chimie, et celle des processus, c'est-à-dire la physique.
A partir de la fin du 18e siècle, les progrès de la
chimie permirent d'expliquer la composition des corps, corps simples
et corps composés, ainsi que les formes très diverses
que produisait leurs combinaisons. Mais la chimie, initialement
restée très descriptive, n'était pas très
intéressée par l'évolution et ne cherchait
pas à expliquer pourquoi dans la nature les corps se transforment
et se combinent au lieu de rester stables. Ce fut à la physique
qu'il fallut faire appel pour comprendre l'évolution des
formes non vivantes. Ainsi la géophysique (ou ce qui en tenait
lieu aux origines) put-elle éclairer l'histoire de la production
des formes minérales, la dynamique celle des formes mobiles
telles que les vagues de la mer ou les turbulences atmosphériques.
On peut considérer cependant que les explications physiques
restèrent longtemps du domaine des connaissances empiriques,
jusqu'à l'invention de la thermodynamique au début
du 19e siècle. Celle-ci, à travers la formulation
des principes de la conservation de l'énergie et de l'entropie
croissante, proposèrent des lois susceptibles de faire comprendre
l'ensemble des phénomènes de la morphogenèse.
Plus récemment, sur fond de croissance irréversible
de l'entropie, ou augmentation du désordre à partir
de l'ordre, la thermodynamique loin de l'équilibre expliqua
finalement pourquoi certains phénomènes physiques
ordonnés pouvaient apparaître et se maintenir, en prélevant
de l'énergie dans leur environnement : les cyclones par exemple.
Mais c'est dans le domaine des sciences de la vie que la thermodynamique
loin de l'équilibre trouva l'essentiel de ses applications,
notamment pour ce qui concernait l'apparition et le maintien des
formes vivantes.
Il est évident aujourd'hui
que la compréhension de la morphogenèse naturelle
ne peut plus se satisfaire des modèles proposés par
la chimie et la physique classiques. Plus exactement ces modèles
n'ont de validité que dans ce que l'on appelle le monde macroscopique,
constitué d'arrangements d'atomes. La physique subatomique
ou quantique s'intéresse dorénavant à ce qui
se passe au dessous, si l'on peut dire, des formes visibles du monde
macroscopique. Ainsi la physique des hautes énergies, développée
dans le cours du 20e siècle et appliquée notamment,
dans le domaine cosmologique, à l'étude de la nucléosynthèse
des éléments lourds à partir de l'hydrogène
des étoiles, permit de mieux comprendre le comment de l'apparition
des briques de base constituant l'univers physique et leur combinaison
dans les domaines macroscopiques. Mais comme l'on sait, la physique
et la cosmologie quantique sont des sciences difficiles, souvent
plus théoriques qu'expérimentales, et constamment
en évolution. Beaucoup de gens, notamment dans le domaine
de l'ingénierie, considèrent qu'ils n'en ont pas besoin
pour comprendre la morphogenèse naturelle macroscopique et
en tirer des applications.
Dans le domaine biologique, l'étude
de la morphogenèse prit naissance et se développa
dans des conditions différentes, marquées par la recherche
de l'utilité. On comprend bien qu'à l'aube des sociétés
humaines, il était plus important d'identifier et classer
les végétaux et les animaux que les cailloux. Pour
ce faire, l'observation des formes constitua la première
phase de la connaissance empirique du vivant, conduisant à
la définition de catégories. De plus, la compréhension
du pourquoi des formes put se faire à partir de l'observation
des fonctions auxquelles elles servaient de support. Les ailes servent
à voler et les dents à mâcher, quel que soit
le type d'animal qui en est doté. Ce fut ultérieurement
sur la base d'une étude des formes, de leurs similitudes
et de leurs différences, que les travaux de la taxonomie
se développèrent, conduisant à une première
approximation du concept d'espèce. Avant même que soient
identifiée l'aptitude à l'interfécondité
pour justifier l'appartenance à une espèce, ce fut
la plus ou moins grande conformité des individus à
un modèle morphologique considéré comme standard
d'une espèce donnée qui permit de les classer au sein
de ces espèces.
L'observation des formes du vivant
et de leur rôle fonctionnel permit de préciser de façon
pratique la notion d'optimisation à laquelle nous avons fait
allusion plus haut. Dès l'Antiquité, on admira comment
la nature ou les dieux avaient dotés les animaux des caractéristiques
physiques les mieux aptes à l'exercice de leur fonctions
vitales. Les progrès ultérieurs de l'anatomie et de
la physiologie renforcèrent chez les naturalistes l'impression
que les êtres vivants bénéficiaient des meilleurs
outils possibles au sein de leurs niches - ce que personne ne s'avisait
de dire concernant la couleur ou la forme d'un caillou. Certes,
les défauts et faiblesses des organes ou de l'architecture
générale des êtres vivants n'échappaient
pas aux observateurs avisés. Le monde n'était certainement
pas le meilleur possible dans l'absolu. Mais le concept d'optimisation
peut s'entendre comme le choix d'une solution aussi efficace que
possible au regard d'un certain nombre de conditions et contraintes
du moment. C'était bien, aux yeux des naturalistes, ce qu'avait
fait la nature (ou le grand architecte divin) en définissant
les formes et propriétés fonctionnelles des espèces
vivantes.
Cependant, comme on le sait, le mécanisme
permettant la meilleure adaptation ou optimisation des formes aux
exigences de la survie resta incompris pendant des siècles.
Cela tenait à la prévalence du fixisme : les espèces
demeuraient telles que le Créateur les avait définies
en sa sagesse. Le concept de transformisme ou évolution n'apparut
qu'au début du 19e siècle. Encore resta-t-il, jusqu'à
la naissance du darwinisme, compris comme la transmission des caractères
acquis par les adultes (ou phénotypes) dans leur recherche
de la meilleure solution possible au regard de leur survie. Mais
pourquoi alors retenir telle solution plutôt que telle autre
? L'ancêtre de la girafe aurait pu, comme des milliers d'autres
espèces herbivores, se contenter d'un cou de taille normale.
Charles Darwin introduisit le concept d'évolution par mutation/sélection
dans un monde aux ressources toujours insuffisantes par rapport
à la demande potentielle. Ne survivaient que les espèces
capables d'acquérir par mutation des propriétés
leur donnant un avantage sélectif sur leurs rivales. Au 20e
siècle, la génétique moléculaire vint
préciser le mécanisme selon lequel, au niveau des
génomes, survenaient les mutations et se généralisaient
celles présentant des avantages adaptatifs.
On conçoit dans ces conditions
que ce furent les mécanismes de mutation/sélection
darwiniens qui furent systématiquement évoqués
pour comprendre le pourquoi de la morphogenèse naturelle
dans le domaine du vivant. Ils sont d'ailleurs aujourd'hui utilisés
systématiquement dans la recherche de formes artificielles
optimisées, notamment par la programmation faisant appel
aux algorithmes dits évolutionnaires. Mais aujourd'hui, le
néo-darwinisme n'est plus considéré comme seul
susceptible d'expliquer la genèse et la conservation de l'ensemble
des propriétés caractérisant les individus
et les espèces. On a noté qu'un certain nombre de
formes ou caractères persistent dans la plupart des espèces
sans que leur utilité pour la survie, passée ou présente,
n'apparaisse clairement. Il y a donc quelque autre processus à
l'uvre, qui mérite d'être élucidé.
C'est là que la science de
la morphogenèse appliquée aux phénomènes
physiques, présentée plus haut, peut venir en renfort.
Tout laisse penser qu'un certain nombre de traits des organismes
vivants, telles les taches du pelage, n'ont pas de valeur adaptative.
Elles sont apparues et se sont maintenus, y compris par la voie
de l'hérédité génétique, pour
de simples raisons physiques, analogues par exemple à celles
expliquant la genèse des formes des cristaux de neige. La
compréhension du monde du vivant exige donc aujourd'hui de
faire appel aussi bien aux lois de la morphogenèse physique
qu'à celle de la morphogenèse évolutionnaire
néo-darwinienne.
Il y a plus. On se demande parfois
pourquoi l'évolution darwinienne apparaît contrainte
dans des espaces d'états bien définis. Autrement dit,
le mécanisme de mutation/sélection ne peut pas faire
n'importe quoi. Ainsi l'évolution de la taille des os s'est
elle toujours inscrite dans des limites basses et hautes bien définies.
Il en est de même de celle de tous les organes caractérisant
les individus dans toutes les espèces. Ils traduisent des
convergences assez impressionnantes, qui ne relèvent pas
de causes internes. La raison de ces convergences est qu'entre en
jeu des règles relevant de la morphogenèse des systèmes
physiques. Au delà d'une certaine taille, compte tenu de
sa composition cellulaire, un os se rompt. Cette taille ne peut
donc être sélectionnée par l'évolution.
On soupçonne aujourd'hui qu'un nombre immense de mécanismes
intéressant l'anatomie et la physiologie des êtres
vivants sont soumis à ces contraintes de la morphogenèse
physique. Il faut étudier ces dernières, non seulement
du point de vue des connaissances théoriques, mais aussi
au plan pratique, quand on veut intervenir, par exemple à
fin thérapeutique, dans l'amélioration du fonctionnement
des systèmes. Il faut aussi les connaître dans la mise
en uvre de la morphogenèse artificielle.
La morphogenèse
artificielle et la théorie constructale
L'art de la morphogenèse artificielle
intéresse principalement l'ingénierie, c'est-à-dire
la conception de systèmes technologiques aussi efficaces
que possible. On conçoit bien en effet que si la nature a
découvert le secret de la réalisation de formes et
de systèmes parfaits, il serait dommage de ne pas s'inspirer
d'elle.
Mais le monde naturel est-il parfait
? Il est clair que cette question n'a pas de sens. Sauf à
faire appel à des théories idéalistes selon
laquelle non seulement l'univers est parfait puisque il a réussi
à survivre jusqu'à présent, mais aussi parce
qu'il est capable d'auto-correction pour maintenir sa perfection
face à des perturbations extérieures. On reconnaît
là l'hypothèse dite Gaïa, selon laquelle l'écosystème
terrestre pourrait maintenir son équilibre (ou homéostasie)
en produisant spontanément les mesures correctives aux multiples
agressions dont il est l'objet. Une autre version de l'univers parfait
pourrait être trouvée dans l'hypothèse anthropique
selon laquelle tous les paramètres caractérisant l'univers
précis dans lequel nous sommes sont conformes aux exigences
de l'apparition de la vie et de l'intelligence (voir
notre article "L'univers selon Leonard Susskind").
Il s'agirait au regard de nos propres intérêt d'une
forme de perfection, mais l'ennui est qu'elle n'est pas finalisée
par l'objectif de produire la vie et l'intelligence. Celles-ci,
dans l'hypothèse anthropique, sont les conséquences
a posteriori de l'apparition d'un certain type d'univers parmi l'infinité
des univers possibles. Rien ne garantit que ces paramètres
favorables se maintiendront à l'avenir.
Si donc on ne saurait affirmer que
la nature produise des formes parfaites, peut-on dire qu'elle produit
des formes optimisées ? En ingénierie, nous l'avons
dit, l'optimisation consiste à rechercher par essais et erreurs
(ou par des processus de simulation numérique) les meilleures
catégories de solutions possibles à des contraintes
prédéfinies. Elle répond donc à une
finalité fixée par l'ingénieur. Dans la nature,
par définition, tout ce qui existe dans le monde physique
et biologique est là parce qu'il s'est révélé
viable, adapté à la survie. Il s'agit donc d'une forme
d'optimisation qui peut fournir des références intéressantes
à l'ingénieur recherchant des solutions inspirées
de celles de la nature. Mais ce type d'optimisation n'est guidé
par aucun objectif fixé a priori par qui que ce soit. Les
systèmes vivants que nous pouvons étudier aujourd'hui,
bien qu'ayant survécu à d'innombrables phénomènes
sélectifs, peuvent présenter des défauts tels
que l'ingénierie n'aurait aucun intérêt à
les copier. De plus, nous l'avons dit, ils ont évolué
dans des espaces fortement contraints par des lois physiques bien
définies. Si l'homme veut s'affranchir de celles-ci, il devra
rechercher des modes d'optimisation originaux.
Si la nature ne crée pas de
formes particulièrement parfaites, et ne crée que
des formes optimisées pour faire face aux conditions du passé,
quel est l'intérêt de s'interroger sur les processus
de la morphogenèse naturelle, c'est-à-dire de la création
des formes dans la nature ? Le premier de ces intérêts
est relatif au simple développement des connaissances. Nous
avons vu précédemment que les hommes ont toujours
cherché à comprendre pourquoi le monde était
fait de tant de formes à la fois différentes et riches
en régularité. La question reste plus que jamais posée
aujourd'hui, notamment alors que le progrès des sciences
fondamentales comme des technologies vont permettre le développement
d'entités artificielles, dont les propriétés
et formes plus ou moins complexes ne seront pas fixées nécessairement
a priori par les hommes (ni par la nature) mais pourront émerger
à partir de la combinaison d'éléments simples
mis en uvre par des sciences comme la robotique.
Cependant, la compréhension
de la morphogenèse naturelle présente aussi un grand
nombre d'avantages pratiques. Nous avons vu que la genèse
des formes physiques ou vivantes obéit à des lois
générales, telles que la recherche du meilleur rendement
énergétique, dont nul ingénieur n'aurait la
prétention de s'affranchir. Même si on ne veut pas
copier servilement les formes naturelles, il est indispensable de
connaître ces lois, et la façon dont elles contraignent
le développement des formes naturelles, afin d'en tirer le
meilleure parti.
Existe-t-il des méthodes pour
imiter de la façon la plus efficace que possible les formes
optimisées de la nature. Une méthode empirique aussi
vieille que l'humanité consiste à faire ce que l'on
pourrait appeler une copie analogique globale du système
naturel. On prend ce dernier comme un tout dont on ne cherche pas
à analyser l'organisation de détail (le rôle
des divers éléments les uns par rapport aux autres).
A partir de ce modèle, on essaye de construire un objet dont
les apparences soient aussi proches que possible de celles du modèle.
Reste ensuite à tester le nouveau système, afin de
vérifier si ses fonctionnalités sont proches ou non
de celles du système naturel. Dans les cas simples (par exemple
le dessin d'une arme copiant la forme d'une défense d'animal)
le résultat est satisfaisant. Dans les cas plus complexes,
comme l'imitation d'une aile d'oiseau, les échecs sont la
règle. L'inventeur empirique doit alors s'engager dans un
long processus d'essais et d'erreurs afin de rapprocher l'artefact
du modèle. Le plus souvent, il n'y arrive pas et renonce
à son projet.
Une méthode plus sophistiquée
consiste à décomposer le modèle en éléments
dont on étudie les rôles respectifs dans l'obtention
de la performance finale. On appelle ceci en ingénierie l'
"analyse par éléments finis "ou "finite-element
analysis"(5).
On construit ensuite l'artefact en conjuguant des éléments
artificiels aussi proches que possible, anatomiquement et fonctionnellement,
des éléments naturels. L'apparence globale de l'artefact
peut alors être assez différente de celle du modèle,
mais peu importe si le système donne satisfaction. Par la
suite, le résultat peut être optimisé de façon
continue, en faisant appel à l'analyse et à la conception
assistées par ordinateur. C'est un processus de ce type qui
a été suivi dans la conception des ailes des avions.
On sait qu'aujourd'hui une analyse plus fine des ailes des oiseaux
montre aux ingénieurs qu'ils pourraient désormais
fabriquer des ailes prenant des formes et des consistances différentes
selon les configurations de vol et les missions. On utilisera pour
cela des matériaux intelligents à mémoire de
forme. C'est le projet "Morphing Aircraft Structures"
de la Darpa(6).
Nous avons rappelé qu'aujourd'hui,
les méthodes de la programmation et de la robotique évolutionnaires
sont aussi utilisées pour obtenir des produits finis optimisés,
sans partir d'un cahier des charges d'optimisation fixé à
l'avance dans tous ses détails. On laisse les " parents
", composants matériels et logiciels, entrer en compétition
darwinienne à l'intérieur de contraintes fixées
d'une façon assez large, et on conserve les " descendants
" qui paraissent les plus aptes à satisfaire ces contraintes.
La responsabilité de la conception est alors reportée
très largement sur l'intelligence artificielle.
Quel rapport existe-t-il entre ces
nouvelles méthodes de conception de formes artificielles
optimisées, et ce que Adrian Bejan, diplômé
du MIT et professeur d'ingénierie mécanique à
l'université Duke de Caroline du Nord a nommé la "théorie
constructale" dont il se dit être l'inventeur. Rappelons
les grandes lignes de cette dernière(7).
Cette théorie s'inscrit dans
la ligne des recherches relatives à la morphogenèse
: pourquoi y a-t-il des formes (ou processus formalisés)
dans la nature plutôt que rien ? Pourquoi ces formes semblent
-elles se développer selon des algorithmes comparables sinon
communs alors qu'elles apparaissent dans des domaines très
différents : le minéral, le vivant, le sociétal
?
La théorie constructale repose,
comme beaucoup de théories modernes, sur une définition
de la complexité devenue quasi-obligée : la complexité,
dans la nature, naît de la combinaison de processus élémentaires.
Elle est dite ascendante ou émergente en ce sens que les
résultats de cette combinaison ne peuvent être déduits
de l'analyse des processus élémentaires générateurs.
Le tout est plus que les parties, et survient de façon imprévisible.
Cela paraît une banalité de le dire, mais beaucoup
de gens s'imaginent encore que la complexité est descendante,
c'est-à-dire qu'elle est donnée d'emblée et
peut être réduite en éléments simples
par l'analyse. Bejan présente à cet égard la
théorie fractale comme contribuant (malgré les mérites
qu'elle possède par ailleurs) à ce contresens. Pour
la théorie fractale, les formes s'engendrent par fragmentation
en répétant un dessin identique à chaque niveau
descendant ou montant. Elles le font en application d'un algorithme
constant, que l'on peut en principe analyser et réutiliser
pour obtenir des résultats identiques. Il suffit de connaître
la forme caractérisant un niveau pour en déduire toutes
les formes que l'on trouvera aux niveaux supérieurs ou inférieurs.
Or ceci n'est vrai ni dans la nature ni en algorithmique informatique
(dans le domaine des automates cellulaires souvent évoqué
en matière de fractals). La combinaison des règles
simples fait toujours apparaître, à un moment ou un
autre, une complexité inattendue et non explicable par une
démarche réductionniste.
Ainsi présentée, la
théorie constructale n'a rien de très original. Elle
est à la source de toutes les démarches dites précisément
constructibles, utilisées notamment en Intelligence Artificielle.
Ce qui est intéressant est que Adrian Bejan propose de l'appliquer
à la construction de systèmes artificiels ou artefacts
optimisés, s'inspirant des processus d'optimisation des formes
à l'uvre dans la morphogenèse naturelle que
nous avons présentée plus haut. C'est en effet d'abord
pour résoudre des problèmes d'ingénierie qu'Adrian
Bejan propose sa théorie constructale. Comment aboutir facilement
à des solutions aussi optimisées (certains disent
parfaites, mais le mot nous l'avons vu est excessif) que celles
existant généralement dans la nature ?
Les études en plein développement
relatives à la morphogenèse naturelle paraissent montrer,
que la construction de formes dans la nature résulte de l'action
de lois physiques et chimiques, analysées depuis bientôt
deux siècles par les sciences du macroscopique (On n'a pas
besoin ici de faire appel aux processus quantiques, puisque le niveau
d'approximation permis par la physique classique suffit largement
à résoudre les problèmes globaux que pose la
compréhension de la morphogenèse naturelle). Ces lois
sont en très grande nombre : lois de la diffusion gazeuse,
lois de la dilatation en fonction de la température, lois
de l'écoulement des fluides, lois des frottements, etc. C'est
une chance pour l'ingénieur, puisque le plus souvent il n'a
pas besoin d'inventer des algorithmes spécifiques. Les formules
mathématiques dont il a besoin existent déjà
pour l'essentiel et peuvent réutilisées sans problème,
tant du moins que l'on restera au niveau d'approximation dont peut
se satisfaire l'industrie d'aujourd'hui. Si on veut plus de précision,
il sera possible de partir de l'existant afin d'affiner les équations.
Peut-on trouver un principe commun
derrière toutes ces lois, sans faire appel à la physique
quantique ? La question n'est pas sans intérêt, pratique
mais surtout théorique. L'existence d'un tel principe commun
nous permettrait de comprendre le fait, déjà signalé
ci-dessus, que la morphogenèse naturelle ne génère
pas n'importe quelles formes. Même si celles-ci paraissent
incroyablement diverses, on sait bien qu'en physique comme en biologie,
l'évolution, fut-elle darwinienne, s'exerce dans des fourchettes
étroites. On ne verra pas, par exemple, les vagues de la
mer où les dunes de sable dépasser une hauteur limite,
quelle que soit la force du vent. Et ceci dans tous les domaines.
Pourquoi ? Si nous admettons que les systèmes
étudiés s'inscrivent dans les principes de la thermodynamique
et subissent par conséquent la loi de l'entropie croissante,
il faut que pour conserver ou accroître leur " ordre
", ils réalisent des dépenses d'énergie
en puisant dans des sources extérieures. Dans ce cas, les
systèmes les plus aptes à survivre, qu'ils soient
physiques ou biologiques, seront ceux qui consommeront le moins
d'énergie - ou plus exactement ceux dont la consommation
d'énergie sera parfaitement ajustée aux exigences
de leurs performances. En d'autres termes, les systèmes naturels,
ayant survécu à des milliards d'années d'évolution,
sont ceux qui sont optimisés au regard de la consommation
d'énergie (ou de la consommation de ressources rares quand
l'énergie dont ils ont besoin n'est pas obtenue directement).
On peut montrer que c'est ce qui se produit en général
dans la nature. Ce sera là le principe commun, ou un des
principes communs, que nous recherchions. Ainsi en retire-t-on l'impression
(fausse en absolu, nous l'avons dit) que la nature est parfaite.
Dans ces conditions, si l'ingénieur
veut réaliser un système artificiel qui soit aussi
efficace qu'un système naturel, notamment en termes de consommation
d'énergie, il lui suffit en principe de copier le système
naturel. On analyse celui-ci dans ses détails et on reconstruit
un système artificiel en accumulant les détails favorables
à l'obtention d'une solution optimisée. Mais nous
avons vu que cette approche globale (ou descendante) n'aboutissait
généralement pas, car les systèmes naturels
sont trop variés et détaillés pour permettre
une analyse. Il faut procéder autrement.
C'est ce qu'Adrian Bejan propose de
faire de façon systématique, en utilisant sa méthode
constructale. Si l'ingénieur veut réaliser un système
complexe optimisé, il découpera ce système
en unités aussi petites que possible, pour lesquels il deviendra
alors relativement facile de définir les conditions de fonctionnement
optimisé. On retrouve l'analyse par éléments
finis évoquée plus haut. La forme élémentaire
optimale étant trouvée, on reliera plusieurs de ces
unités en réseau dont les lois physiques, là
encore, permettent de définir la forme optimale. De proche
en proche, en remontant par ce procédé les échelles
une à une, on arrive à une forme globale optimale
par rapport aux contraintes et objectifs désirés.
Cette forme optimisée est donc construite de façon
ascendante, compte tenu des caractères propres des unités
qui la composent, elles-mêmes optimisées chacune à
son niveau. Il est évident que sans l'ordinateur, cet assemblage
de formes optimisées destiné à être lui-même
globalement optimisé ne serait pas possible (voir l'encadré
- article
concernant Adrian Bejan cité en note).
Adrian Bejan et ceux qui s'inspirent
de sa théorie (lire à ce sujet l'article de Hervé
Poirier dans Science et vie de Novembre 2003, p. 46) donnent de
nombreux exemples de l'intérêt de la méthode
constructale. Tout laisse penser qu'elle se répandra de plus
en plus, et sera appliquée à tous les problèmes
d'ingénierie et de design faisant appel aux lois de la physique
ordinaire. Elle pourra servir aussi dans le domaine de la construction
de systèmes d'intelligence artificielle ou de vie artificielle
optimisés au regard de contraintes non physiques (rapports
performance-coûts).
On
trouve dans le NewScientist du 13 décembre 2003 p. 40
un article de Philip Ball proposant un exemple inattendu d'appel
à la théorie constructale (encore que le mot ne
soit pas utilisé). Il s'agit de la façon dont
les fondeurs de cloches australiens, Neil McLachan et Anton
Hasell, de l'Australian Bell Company, s'y sont pris pour éliminer
les harmoniques (overtones) de fréquence différente
se superposant au son principal dans le fonctionnement d'une
cloche ordinaire. Leur objectif était en effet d'introduire
des cloches dans un orchestre composé d'autres instruments
ou de réaliser des orchestres de cloches. Dans ce cas,
les fréquences indésirables produisent des cacophonies
insupportables. Pour obtenir des cloches ne produisant pas ces
effets, ils ont étudié différentes formes
d'instruments, faisant appel aux méthodes classiques
de modélisation globale par essais et erreurs, elles-mêmes
utilisées depuis le 16e siècle pour la réalisation
des carillons. Mais dans leur cas, le résultat n'était
jamais satisfaisant. La production du son dans une cloche n'est
pas quelque chose de simple. De nombreux facteurs interviennent
dans la façon dont vibre la cloche, eux-mêmes fonction
des détails de formes de l'instrument, qui résistent
à une analyse globale.
Nos fondeurs australiens, en coopération avec le compositeur
Ross Edwards, firent donc appel à la conception assistée
par ordinateur pour identifier quelles parties de la cloche
vibrent et comment leurs résonances sont fonction de
leur forme. Pour cela ils décomposèrent la structure
complexe de la cloche en éléments dont il devenait
possible de simuler les comportements acoustiques. Un programme
informatique leur permit ensuite de reconstruire un réseau
global éliminant les sons indésirables. Ce fut
à partir de ce modèle qu'ils réalisèrent
enfin des instruments satisfaisants, de forme d'ailleurs très
variées et répondant à des objectifs de
composition musicale originaux. On peut en écouter des
exemples sur le site www.ausbell.com/Federation%20Bells/FEDBELLS.html.
La science de la morphogenèse
marque-t-elle un retour au déterminisme ?
Nous venons de voir que la théorie
constructale et les méthodes s'en inspirant, appliquées
aux questions de conception de systèmes, disposent d'un bel
avenir, puisqu'elles visent à obtenir des produits finis
optimisés, notamment au regard de la consommation d'énergie.
Dans ce cas, comme toutes les sciences de l'ingénieur, elles
ne peuvent qu'être déterministes. Les phénomènes
sont déterminés par des lois, il faut découvrir
celles-ci et les appliquer le plus fidèlement possible. Il
n'y a donc pas de place pour l'aléatoire. Imaginerait-on
de refuser le déterminisme dans la programmation du vol d'une
fusée spatiale ?
Si nous étendons cette philosophie
à la compréhension de la genèse des formes
du monde, nous devrions dire que la nature est déterministe
et non aléatoire. Le dessin d'un estuaire, celui des taches
sur le pelage des animaux, la dynamique des cyclones et tous autres
phénomènes identifiables par nos sens seraient alors
le résultat, obligé et prévisible, de la mise
en oeuvre de lois simples telles que celles de l'économie
d'énergie. Pour que des systèmes survivent dans le
temps, dit Bejan, ils doivent évoluer de manière à
offrir un accès plus facile aux flux qui les traversent.
Bien sûr, différentes solutions peuvent concourir à
ce résultat mais, au cas par cas, les choix se restreignent.
Le système de la circulation sanguine, comme celui de la
circulation de la sève, qui ne tolèrent pas l'aléatoire,
ne présentent guère de différences structurelles.
Mais si nous nous plaçons dans une perspective évolutionnaire
plus large, il redevient impossible de prédire l'évolution
des formes en les déduisant de l'application des lois simples
que nous aurions identifiées. Plus exactement, si ces lois
sont nécessaire, elles ne sont pas suffisantes. Elles forment
l'arrière-plan incontournable d'une évolution qui
cependant se développe de façon non déterministe
(non prévisible et souvent non explicable) par interaction
des systèmes naturels entre eux et avec leur environnement.
Ceci est particulièrement évident quand on considère
l'évolution des écosystèmes physiques et biologiques
complexes. On ne verra jamais (jusqu'à plus ample informé)
un tel écosystème s'affranchir des principes de la
thermodynamique, mais ceux-ci ne nous serviront pas à prédire
et ni souvent même à comprendre des phénomènes
comme l'évolution du niveau de la mer et son influence sur
les formes des espèces vivantes en fonction du réchauffement
de la température terrestre. On retrouve entière la
question de l'émergence plusieurs fois évoquée
ici.
Rappelons une fois de plus, pour terminer, que tout
ce que nous pouvons dire de la science de la morphogenèse,
telle que décrite ici, n'a de validité que dans les
limites de la physique ordinaire ou macroscopique. Or celle-ci n'est
qu'une approximation au regard de la physique quantique, d'où
le déterminisme linéaire a depuis longtemps été
chassé.
Notes (1) On sait que les formes telles
que les perçoit notre cerveau par interprétation des
informations fournies par les sens n'existent pas en tant que telles
dans notre environnement physique. Il s'agit d'une reconstruction
dont les modalités ont été acquises lors de
l'évolution par interaction entre les organismes vivants
et le monde physique.
(2) Evoquons cependant pour être complet
les activités artistiques de l'espèce humaine, grandes
productrices de formes originales.
(3) Sur Rupert Sheldrake, voir notre Brève
du 06/09/01 "Rupert
Sheldrake, le retour?". La nature aurait selon lui
une mémoire, que les présupposés réductionnistes
empêchent de détecter. Chaque système, des cristaux
aux animaux et aux sociétés, est mis en forme en fonction
de "champs morphiques" spécifiques à chacun,
qui contiennent les éléments d'une mémoire
collective elle-même spécifique, la mémoire
des formes. Les organismes ne partageraient ainsi pas seulement
le matériel génétique de leur espèce,
mais un "champ morphique "spécifique à cette
même espèce. Sheldrake a présenté ses
thèses, ainsi plus récemment que d'autres relatives
à la transmission de pensée entre espèces vivantes,
et aux liens possibles entre la science et l'esprit, dans plusieurs
livres. Le plus connu est The Presence of the Past: Morphic Resonance
& the Habits of Nature (version française La mémoire
de l'univers, Editions du rocher, 1988).
(4) Les organismes vivants, dès les premières
divisions cellulaires, adoptent des plans d'organisation qui contraignent
le développement, l'organisation et l'activité des
cellules qui les composent (ou des cellules importées telles
les cellules souches indifférenciés). Mais ces plans
ne peuvent être considérées comme incarnant
des formes idéales s'imposant à eux. Ils résultent
simplement de mécanismes optimisés de développement,
inscrites par l'évolution dans l'organisation des protéomes
de chaque espèce. Ils peuvent aussi résulter d'influences
identiques provenant du milieu extérieur, et produisant des
effets identiques. Sur ces questions de la forme en biologie, on
consultera les travaux récents de Gilbert Chauvet (ouvrage
à paraître dans la collection Automates-Intelligents
au 1er semestre 2004)
(5) Sur la Finite Element Analysis, voir (entre
autres) le site de Peter Budgell http://www3.sympatico.ca/peter_budgell/home.html
(6) Morphing Aircraft Structures. Voir Darpa (document
non accessible en direct) www.darpa.mil/dso/thrust/matdev/mas.htm
(7) Sur Adrian Bejan, voir notre
article précédent, que celui-ci renouvelle
et complète. Voir aussi le site de Adrian Bejan http://mems.egr.duke.edu/Faculty/abejan/abejan.htm