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Due
presque exclusivement à la physicienne et philosophe des
sciences Mme la professeur Mioara Mugur-Schächter, la Method
of Relativized Conceptualisation (MRC) a été élaboré
progressivement à partir de 1982. Elle a fait l'objet de
divers articles et discussions et d'un ouvrage de présentation
détaillé : Quantum Mechanics, Mathematics, Cognition
and Action (Kluwer Academic, 2002). Un ouvrage destiné à
un public plus large est en cours de rédaction par l'auteur.
Par ailleurs le CNRS vient de décider d'en publier une version
française actualisée. Ces thèmes viendront
donc en discussion d'une façon beaucoup plus large qu'aujourd'hui,
d'où l'intérêt pour nous de les évoquer
dès maintenant.
Présentation
Nous
considérons, à tort ou à raison, que ce travail
constitue une véritable révolution dans la façon
de se représenter les processus d'acquisition de la connaissance
et par conséquent, la "réalité" ou
le "monde" objet de cette connaissance. Cette question
de la consistance du réel s'impose dans pratiquement tous
les domaines des sciences macroscopiques: mathématiques,
biologie, science des organisations, théorie de la communication,
robotique et vie artificielle. Elle est évidemment aussi
à l'ordre du jour dans la philosophie des connaissances ou
épistémologie. Elle se situe d'une façon claire
dans le débat entre le positivisme et le constructivisme.
Aujourd'hui,
il semble devenu évident pour tous ceux disposant d'un minimum
de sens critique qu'il n'est plus possible d'envisager l'hypothèse
dite positiviste ou réaliste forte, postulant l'existence
d'un réel préexistant à l'observateur, que
celui-ci se bornerait à décrire de façon de
plus en plus approchée grâce au travail scientifique.
Cette hypothèse constitue une convention commode dans la
vie quotidienne mais ne permet plus d'aborder de façon constructive
les questions nouvelles nées du développement des
sciences et des techniques, tant au point de vue de la recherche
qu'à celui de leurs conséquences politiques et sociales.
Il faut dorénavant admettre que la réalité,
tout au moins les modèles et produits de toutes sortes résultant
de l'activité humaine, est "construite" par cette
dernière, d'une façon jamais terminée mêlant
inextricablement le constructeur et son uvre.
C'est
la mécanique quantique (MQ) qui a imposé ce nouveau
regard, mais celui-ci, nous dit Mme Mugur-Schächter, devrait
s'étendre désormais à l'ensemble des connaissances,
qu'elles soient scientifiques ou qu'elles soient véhiculées
par les langages empiriques assurant la communication inter-humaine.
Comme on sait, dès les débuts de la MQ, dans les années
30 du XXe siècle, les physiciens quantiques avaient annoncé
que les manifestations observables des micro-entités qu'ils
étudiaient étaient "construites" au cours
du processus d'investigation. Mais il aura fallu de nombreuses décennies
pour que l'on puisse clairement distinguer entre les méthodologies
d'étude de la MQ et celles des sciences du macroscopique
(c'est-à-dire de toutes les autres sciences). Ce délai
a tenu en partie, comme l'indique Mme Mugur Schächter, au caractère
cryptique de la notation quantique, ainsi qu'au peu d'intérêt
des physiciens vis-à-vis des questions épistémologiques
et philosophiques. Peu leur importait, sauf exceptions, d'envisager
non seulement le type de méthodologie qu'ils utilisaient
en terme de philosophie des connaissances, mais aussi ce qu'il y
avait ou non derrière les observables, pourvu que les prévisions
faites sur les phénomènes se révèlent
justes. Ce
souci de pragmatisme est encore dominant. Ainsi demain, les ingénieurs
pourront réaliser un ordinateur quantique sans se poser la
question de la consistance métaphysique de l'intrication
(entanglement) et de la décohérence, pourvu qu'ils
puissent tirer parti de ces deux phénomènes avec un
taux d'erreurs acceptable dans des technologies applicatives.
Pour
la présentation des grandes lignes de la méthode MRC,
nous proposons de se référer à l'exemple proposé
par notre
article d'avril 2004.
Commentaires
La méthode MRC présente un immense intérêt
dans la mesure où elle propose ce qui aurait déjà
du être entrepris depuis longtemps par les scientifiques et
les épistémologistes s'ils avaient davantage réfléchi
aux implications de la MQ sur les méthodes d'acquisition
de la connaissance : généraliser à l'ensemble
des sciences les processus de représentation (ou plutôt
de "construction du réel") utilisés par
la physique quantique et y ayant fait leurs preuves. L'application
de la méthode ne se limite d'ailleurs pas aux représentations
scientifiques du monde mais plus généralement à
celles qu'en donnent tous les langages symboliques. Sa portée
est donc universelle. Elle devrait donc être enseignée
et appliquée partout dorénavant.
Il
faut bien voir que c'est la transposition à la science macroscopique
de la pratique épistémologique de la MQ qui représente
la nouveauté de ce travail. D'innombrables chercheurs en
sciences de la complexité (par exemple Edgar Morin avec sa
célèbre notation récursive, que mon ordinateur
ne me permet pas de reproduire ici) avaient essayé de proposer
des modèles tenant compte de l'implication de l'observateur
dans ses descriptions, mais ces tentatives n'ont jamais été
convaincantes ni généralisables. Pour y réussir,
il fallait d'abord interroger au fond la démarche du physicien
quantique, puis la constituer en méthode utilisable dans
tous les autres domaines de l'acquisition de connaissance.
Cette
méthode paraîtra peut-être, au premier abord,
un peu raffinée ou perfectionniste, si on veut l'appliquer
constamment, étant donné que ses performances spécifiques
ne sont vraiment frappantes que dans des cas relativement peu courants
dans l'activité macroscopique. A savoir, lorsqu'on est confronté
à des paradoxes ou à des faux problèmes qui
paraissent insolubles, ou dans des circonstances qui, dans telle
ou telle pratique particulière (recherches sur des crimes,
explorations spatiales, investigations médicales, etc.) sont
d'ores et déjà abordées par des méthodes
professionnelles locales qui de fait englobent la méthodologie
MCR, bien qu'à l'état implicite et non-systématisé.
Mais rien n'empêche d'utiliser MCR comme référence
explicite générale, tout en employant les raccourcis
que cette méthode définit elle-même, à
chaque fois que ceux-ci sont "légalement" acceptables
sans introduire des contresens : on disposera ainsi d'une sécurité
de conceptualisation permanente. Cette attitude serait comparable
à l'utilisation systématique de contrôleurs
d'orthographe et de grammaire pour tous ses écrits.
Quel
est donc dans ces conditions l'apport essentiel de MCR? En résumant
beaucoup, on dira que MCR permet de s'affranchir de ce que l'on
pourrait appeler la tyrannie du "réalisme des essences"
ou du monde en soi, qui conduit les hommes, que ce soient des scientifiques
ou de simples locuteurs ayant recours au langage ordinaire, a oublier,
inconsciemment ou même volontairement, que ce sont eux, à
travers la façon dont ils perçoivent et se représentent
le réel, qui définissent et construisent ce réel.
Cet oubli fait que celui qui parle s'arroge l'autorité de
quelqu'un qui serait en relation directe avec un réel objectif
pour imposer aux autres ce qui n'est qu'une vue subjective des choses
- ceci qu'il s'agisse de l'expression d'un point de vue qui lui
serait individuel ou d'un point de vue représentant un consensus
interpersonnel ou intersubjectif propre à un groupe d'hommes.
Pendant
des siècles, un tel abus d'autorité du locuteur, parlant
au nom du réel (on disait aussi "de la nature")
face aux créations de l'imaginaire, a permis au rationalisme
d'élaborer des représentations du monde échappant
aux "vérités révélées"
et aux autres mythes imposés par les autorités religieuses
ou politiques. Mais aujourd'hui, où la science devrait ouvrir
largement les portes de l'imagination créatrice pour répondre
aux questions qui naissent du développement exponentiel de
ses instruments d'observation et de ses modèles, affirmer
a priori qu'un observateur-acteur puisse décrire, ne fut-ce
qu'imparfaitement, un réel qui serait extérieur à
lui ne peut que stériliser la recherche en donnant à
une telle description une autorité qu'elle n'a pas. La connaissance
ne peut progresser qu'en s'appuyant sur le caractère relatif
de ses propositions, considérées comme le produit
ici et maintenant de l'interaction de tel observateur, équipé
de tels instruments, avec un réel hypothétique dont
on n'affirmera rien qui soit extérieur aux résultats
de l'observation du moment. Il y a là un message très
fort à retenir d'emblée. Il concerne ce que l'on pourra
appeler la démocratisation de l'accès à la
construction des connaissances. On ne peut plus réserver
cette construction à des "élites". Chacun
doit pouvoir y contribuer, à condition de respecter une procédure
permettant le travail coopératif avec les autres. Le paradoxe
vient du fait que la méthode proposée découle
de la pratique de la MQ, science réputée jusqu'ici
comme la plus ésotérique qu'il soit.
La
MQ avait depuis longtemps exposé ses méthodes, provoquant
d'ailleurs de grandes perplexités. Mais nul ne s'était
avisé sérieusement de les exporter à tous les
autres domaines de connaissances, afin de proposer une méthode
généralisable à tous ces domaines. C'est tout
l'intérêt du travail de Mme Mugur-Schächter que
de nous donner les outils d'une telle généralisation.
Arrivé
à ce stade, on posera deux questions, en forme d'objection,
qui paraissent importantes. La première consiste à
se demander s'il est bien prioritaire aujourd'hui de réveiller
les vieux débats entre réalistes et relativistes (ceux
qui se réfèrent non plus au réalisme des essences
mais au réalisme instrumental) dans la mesure où les
sciences du macroscopique, qu'il s'agisse des sciences dites dures
ou des sciences humaines et sociales, s'accommodent très
bien d'un réalisme de principe servant de cadre d'arrière-plan
à la construction de nouveaux modèles élaborés
en mêlant déduction, induction et abduction. Si je
veux construire un pont, je n'ai pas besoin, se dit-on peut-être,
d'un formalisme spécial m'amenant à préciser
comment les ingénieurs qui m'ont précédé
en sont arrivés à élaborer les lois de la mécanique
dont je vais me servir, ou quelle est la consistance épistémologique
précise de ce concept de "pont". De plus, comme
nous l'avons vu, ce ne seraient pas seulement les modes de construction
des connaissances mais l'ensemble des conventions à la base
de l'utilisation des langages humains, des logiques et des calculs
empiriques de probabilités, qu'il faudrait mettre en cause.
On pourrait craindre qu'il n'en résultât un traumatisme
collectif qui, loin de faire progresser la pensée vers des
formalisations plus riches et dynamiques, pourrait la faire régresser
vers les tentations toujours présentes de l'irrationalisme.
A
cette première question, notre réponse sera claire.
Il faut absolument adopter la méthode MCR si l'on veut non
seulement mieux comprendre et approfondir les travaux de la mécanique
quantique et de la cosmologie, dont l'importance grandit tous les
jours, mais beaucoup plus généralement, comme nous
l'avons dit, relancer la recherche dans l'ensemble des sciences,
en se libérant des barrières a priori imposées
par ceux qui par conservatisme s'en tiennent aux vielles façons
de se représenter le réel. MCR est suffisamment riche,
on le verra en se reportant à l'ouvrage, pour conserver,
chaque fois que nécessaire dans la vie quotidienne, l'usage
des concepts ancrés dans le réalisme empirique, considérés
comme des construits pragmatiques de l'esprit tout à fait
suffisants et d'une grande utilité. Mais on ne le fera qu'en
connaissance de cause, chaque fois que la démarche ne sera
pas considérée comme gênante mais au contraire
comme une commodité, un "fast track" dans la conduite
d'une action.
C'est
d'ailleurs déjà le cas dans de nombreuses occasions.
Si je veux construire un pont ou un avion, ou si dans le domaine
des sciences politiques je veux procéder à une enquête
d'opinion, si dans la vie courante je veux désigner une table
ou une chaise, je ne serai pas gêné par le fait que
ces différents concepts et modèles soient en fait
des constructions sociales et ne renvoient pas à d'hypothétiques
entités en soi appartenant au monde des essences. Si par
contre je veux étudier les interactions des "atomes"
d'un écran avec les photons d'un rayon laser, je dois commencer
à remettre en cause l'image naïve que je pouvais avoir
de cet écran à l'échelle macroscopique. Mais
un tel saut ne s'impose pas tous les jours.
Remarquons
cependant que, dans les sciences dites molles, la biologie par exemple
et plus encore les sciences sociales et humaines, il est urgent
de renoncer au réalisme pour faire progresser les connaissances.
Les concepts de virus, gène, neurone, pas plus que ceux d'inflation,
de libéralisme ou de terrorisme, ne sont plus suffisants
pour expliquer et conduire les faits, si on oublie qu'il ne s'agit
que de constructions dont chacune est localisée dans le temps
et dans l'espace. Ces constructions doivent aujourd'hui être
dépassées par des démarches intégratives
qui prennent en compte le point de vue de celui qui les utilise.
On ne parle pas de la même façon du libéralisme
quand on est riche ou pauvre.
Ajoutons que dans les domaines de plus en plus fréquents
où le microphysique rejoint le macroscopique (par exemple
dans les expériences et systèmes faisant apparaître
la possibilité d'intrication entre particules quantiques
et éléments de la physique macroscopique) il sera
évidemment indispensable de recourir à MRC si l'on
ne veut pas se fermer d'emblée à tout renouvellement
des représentations du monde actuellement en vigueur.
Une deuxième question, d'ordre différent, s'impose
elle aussi quand on considère MRC. Nous avons dit que la
méthodologie proposée constitue indéniablement
une innovation très profonde dans la compréhension
du processus d'acquisition des connaissances. Bien qu'elle ait été
construite à partir de la stratégie cognitive discernée
dans la mécanique quantique, elle intéresse aussi
les sciences et la pensée appliquées au domaine macroscopique.
Mais cette innovation paraît devoir être payée
d'une rigueur qui exige un certain effort, évident quand
on considère l'enchaînement des différentes
phases. On peut craindre que beaucoup de chercheurs, pour ne pas
s'engager dans cet effort, ne le court-circuitent pour en revenir
au réalisme naïf, quitte à perdre en pertinence
dans leurs énonciations ou à se trouver éventuellement
arrêtés par des paradoxes ou des faux problèmes.
Mais
ne pourrait-on pas définir ce que l'on appellerait une MRC
allégée (ou MRC light) utilisable à tous moments,
y compris dans le langage courant ? Il suffirait de garder en mémoire
le fait que rien de ce que l'on n'affirme n'a de valeur absolue,
que toute description - donc toute connaissance communicable - est
irrépressiblement relative à la façon dont
est introduite l'entité-à-décrire, à
cette entité elle-même, et à la grille de qualification
utilisée. Ceci consisterait à mettre à l'honneur
et généraliser une espèce de contrôle
(et auto-contrôle) systématique, parfois pratiqué
plus ou moins explicitement par les locuteurs conscients des limites
de toute description, mais souvent oublié dans l'arrogance
des discours dominants. De simples précautions conceptuelles-langagières
de ce type pourraient avoir des conséquences épistémologiques
et pratiques très importantes.
Cette
réflexion en conduit à une autre. Est-ce que, dans
la nature (ou dans l'entité que, pour simplifier, nous désignons
par ce nom), les êtres vivants, ceux du moins capables de
comportements cognitifs, ne pratiqueraient pas déjà
la méthode MRC sans le savoir ? Mme Mugur-Schächter
insiste à juste titre sur le fait que la plongée dans
les processus d'acquisition des connaissances pratiqués par
les physiciens quantiques peut nous faire descendre jusqu'au niveau
véritablement premier de notre conceptualisation du réel.
Ce niveau n'est-il pas celui des premiers hominiens, apprenant à
découvrir le monde avec de nouveaux outils et communiquant
à ce sujet par le langage avant de faire de celui-ci un instrument
de domination ? N'est-il pas aussi, avant cela, le niveau auquel
se situent les innombrables espèces animales qui se construisent
des niches en interagissant avec un environnement dont ils ne savent
rien a priori ? Bien entendu sans qu'il s'agisse alors de processus
raisonnés, mais dans le cadre de l'exploration par essais
et erreurs de leur milieu, ces animaux procéderaient comme
le recommande MRC : créer des entités-objets, les
faire interagir avec des appareils d'évaluation et traiter
en termes statistiques les résultats obtenus.
Quand
on considère d'ailleurs l'architecture des systèmes
nerveux des animaux les plus primitifs, notamment leur organisation
en termes du modèle des neurones formels, on ne peut qu'être
frappé par le fait qu'il s'agit d'équipements parfaitement
aptes à mener à bien les différentes phases
préconisées dans MCR. Des robots équipés
de la même façon pourraient aussi le faire(1).
Il semblerait que la méthode de conceptualisation relativisée
explicite les fonctions qu'accomplit le câblage neuronal des
êtres intelligents, et même peut-être celui de
tous les êtres vivants, sans pour autant rien imposer concernant
la réalisation matérielle de ce câblage lui-même.
Ceci nous conduirait, si on convenait de la pertinence de cette
proposition, à une conclusion d'une très grande portée
: MRC serait en fait la redécouverte et la mise en forme
méthodologique compréhensible par tous, de processus
d'acquisition bio-psychique de la complexité des connaissances
collectives, processus inhérents à ce que David Deutsch
a nommé le tissu même de la réalité -
d'une réalité qu'il nous faudra alors redéfinir
en appliquant précisément MCR afin d'éviter
les pièges toujours tendus du réalisme des essences.
Nous y reviendrons en fin d'article.
Questions
et commentaires
Travail
considérable, l'élaboration de MCR a inévitablement,
malgré les efforts de l'auteur, traité un peu rapidement
ou de façon difficilement compréhensible par le profane,
certaines questions philosophiquement et scientifiquement importantes.
Nous proposons d'y revenir ici.
Le
statut de la réalité
Cette
première question est essentielle. Elle vient à l'esprit
de toutes les personnes à qui la méthode est présentée,
aussi sympathiques soient-elles à l'égard de la démarche.
Elle concerne le statut exact du réel, non pas le réel
philosophique mais celui de la vie de tous les jours, celui qui
"répond" au Dr Johnson en le blessant quand celui-ci
envoie son célèbre coup de pied dans un rocher. Une
lecture superficielle de MCR peut faire penser que c'est l' "observateur-acteur"
qui crée le réel, par la double démarche qui
consiste à ''engendrer'' une entité-objet et ensuite
à la soumettre à observation, naturelle ou instrumentale.
Ainsi tout ce que nous voyons, dans la nature ou dans la société,
tout ce que nous désignons par le langage, aurait été
créé par l'esprit humain. Ce n'est pourtant nullement
ce que dit MCR. Tout au contraire, cette vue naïve se trouve
explicitement et foncièrement rejetée.
La
réfutation s'accomplit en deux temps. Tout d'abord - à
la très notable différence de la philosophie analytique
qui n'étudie et ne codifie qu'à partir du langage,
MCR implante la toute première phase de la conceptualisation,
dans du ''factuel physique a-conceptuel'' (pour simplifier, on dira
: dans des observations sensorielles à l'état brut).
Il est montré que la toute première strate de description
est constituée, universellement, par des ''descriptions transférées''
(sur les enregistreurs des appareils sensoriels biologiques ou d'appareils
fabriqués qui prolongent les sens biologiques). Une description
transférée se forme d'abord à partir du réel
physique, dont elle constitue un fragment encore jamais connu avant,
encore jamais soumis à des actions cognitives: création
de l'entité-à-décrire et qualification de celle-ci.
Ce fragment strictement non-connu auparavant et jamais ''dit'',
est ensuite traité comme l'entité-à-décrire
: il est soumis à des interactions avec tel ou tel ''appareil''
qualifiant, biologique ou artefact, et cela produit, sur l'enregistreur
de l'appareil mis en jeu, de toutes premières manifestations
observables. Celles-ci, si l'appareil est approprié, peuvent
être finalement traduites en termes de telle ou telle qualification,
ce qui constitue alors un premier pas de ''description'' qui associe
du ''sens'' aux manifestations observées.
On
voit donc que selon MCR on ne peut pas commencer un chaîne
de descriptions en décrivant n'importe quoi. Il faut partir
du donné fondamental du factuel physique, perçu d'une
façon ou d'une autre. Et on ne peut pas non plus décrire
n'importe comment. En effet si l'on voulait décrire, par
exemple, un état d'électron à l'aide d'un appareil
qui ne peut que compter, il n'apparaîtra aucune manifestation
observable. Et il en irait de même si l'on voulait décrire
un concerto de Mozart à l'aide d'un voltmètre. Ou
si j'invente, suite à un calcul théorique, une particule
encore non observée et que nul n'arrive jamais à observer,
je serai obligé d'en abandonner l'idée. C'est actuellement,
en cosmologie, le sort qui menace le boson de Higgs, le graviton
ou les particules correspondant à l'hypothétique énergie
noire. Si dans un autre domaine, je posais l'existence, comme Freund
l'avait fait, d'une entité psychologique que j'appellerais
"complexe" dont je ne puisse observer de traces neurologiques
ou comportementales précises, je serais obligé de
m'interroger sur la pertinence de cette entité.
En
chaque cas, pour chaque couple [entité-à-décrire,
grille de qualification], [grille physique, grille conceptuelle]
il y a des conditions qui contraignent la possibilité d'émergence
d'une description et son contenu. C'est en conséquence de
cela que toute description est relative à l'entité-à-décrire
(avec la façon de la produire) ainsi qu'à la grille
de qualification. Il reste cependant que le fait de ne pas pouvoir
recueillir de manifestations observables relatives à une
entité donnée que l'on vient de créer ou d'imaginer,
peut signifier non seulement que cette entité n'est pas pertinente,
mais aussi peut-être que les instruments d'observation ne
sont pas adaptés. En ce cas le chercheur devra s'efforcer
de mettre au point un instrument plus efficace. Ce ne sera donc
qu'en cas d'insuccès durable d'une tentative de description
donnée, qu'il devra renoncer à son but, temporairement
ou durablement.
Mais
le deuxième temps de la réponse de MCR concernant
le rôle du ''réel'' dans ce qu'on connaît, consiste
à établir d'une manière construite en détail,
que toute connaissance ''physique'' exprimée dans les divers
langages scientifiques ou empiriques, résulte de l'interaction
des actions cognitives de l'homme avec un réel qui lui-même,
isolément, reste à jamais non-connu mais néanmoins
omniprésent. Le réel physique est posé comme
un réservoir sans fin de potentialités de manifestations
connaissables, chacune relative à telle ou telle manière
de former à partir de ce réel une entité-à-décrire
et de construire une grille adéquate pour qualifier cette
entité de tel ou tel point de vue. Mais nul ne pourra jamais
rien dire concernant ce réel tant qu'aucune activité
de construction de connaissance n'aura été déployée
par l'homme ou par des agents dotés de capacités du
même genre que de celles dont dispose un humain.
En
ce sens MCR est une méthode de conceptualisation foncièrement
active, constructive. Elle incorpore la constitution de connaissances
spontanée, naturelle, en tant qu'un cas particulier affermi
par l'évolution biologique et sociale. MCR pourrait évidemment
pousser la prudence épistémologique jusqu'à
éviter de faire même l'hypothèse de l'existence
d'un tel réel non-connaissable. Mais ce serait alors en revenir
au solipsisme pur qui est à la fois non-démontrable
et inutile d'un point de vue pragmatique. On sait d'ailleurs que
les physiciens quantiques les plus instrumentalistes postulent l'existence
d'une source de toutes les émergences observables. Ils en
forgent même un modèle, aujourd'hui dénommé
''le vide quantique''.
Avec
la réponse sur deux niveaux qui vient d'être indiquée,
MCR évite le piège qui consisterait à nier
l'existence d'une réalité extérieure à
l'homme, ce qui légitimerait les inventions les plus fantasques
de l'imaginaire. Mais elle évite également un second
piège, celui consistant à réfréner l'imagination
créatrice de la démarche scientifique, au prétexte
qu'il existerait des limites à celle-ci résultant
de ce que la science "institutionnalisée" considérerait
comme des réalités indépassables. En d'autres
termes, MCR se présente comme une puissante incitation à
des hypothèses librement choisies, mais qui précisent
et restreignent, et sont suivies d'expérimentations qui établissent.
C'est une méthode qui, en relativisant systématiquement
mais d'une façon fondée en profondeur et solidement
construite, oppose un mur aux flous de ce qu'on appelle le ''relativisme''.
Des relativisations scientifiques comme rempart au relativisme incontrôlé,
voilà une bonne caractérisation de MCR.
Cette
répartition des rôles entre d'une part la liberté
laissée pour le choix des hypothèses et pour la construction
des grilles de qualification, et d'autre part les contraintes de
relativisation imposées pour l'utilisation de ces choix,
paraît satisfaisante et efficace. Les hypothèses qui
sont requises pour chaque cellule de description, comme d'ailleurs
aussi l'expérimentation, doivent en effet, pour être
vraiment productives, faire appel en permanence à l'imagination
la plus ouverte, celle qui est devenue rare en recherche fondamentale
aujourd'hui et que Feyerabend appelait l'anarchisme méthodologique.
Il faut insister sur le fait, évoqué ci-dessus, que
l'invention constructive doit porter tout autant sur l'instrument
destiné à faire naître et vérifier les
hypothèses que sur ces dernières, c'est-à-dire
sur la conception des modèles théoriques. C'est souvent
le développement technologique quasi autonome des instruments
scientifiques qui génère les hypothèses nouvelles.
Autrement dit, ce serait c'est l'évolution technologique
autonome des instruments scientifiques qui génèrerait
le renouvellement et le développement des sciences. Certains
parlent même d'une "mémétique technologique",
les instruments en réseaux (instrumentalisant en partie les
hommes qui les imaginent et les utilisent), se comportant comme
de super-organismes en compétition darwinienne évolutive.
Sans aller jusque là, il faut rappeler que pour bien faire,
la recherche de l'explication devrait être liée en
permanence à celle de l'amélioration de l'instrumentation.
Cette
exigence de bon sens semble oubliée en physique ou en cosmologie.
La prolifération de modèles mathématiques conformes
au formalisme mais apparemment et pour longtemps invérifiables,
ne doit pas aboutir à faire prendre au pied de la lettre
les hypothèses formulées par les théoriciens.
Reprenons la question de la matière ou de l'énergie
noire, ou celle des univers dits parallèles. Face à
ce qui correspond à des phénomènes encore inexpliqués,
il faut à la fois multiplier les hypothèses, relatives
aux causes et aux manifestations physiques de ces "entités-objets",
et multiplier les recherches destinées à obtenir des
instruments, soit de plus en plus complexes et lourds, soit éventuellement
totalement nouveaux et légers, destinés à en
apporter des vérifications expérimentales. Mais on
se gardera de croire ou laisser croire qu'il existe des réalités
en soi que serait l'énergie noire ou le multivers. S'il apparaissait
que des dispositifs technologiques soient susceptibles d'exploiter
à des fins pratiques cette énergie noire ou ces univers
multiples supposés, on ne dirait pas que ces entités
existaient avant l'homme et qu'elles ont été découvertes
par lui. On se bornerait à dire, selon MCR, qu'il existait
sans doute quelque chose avant l'intervention de l'homme, mais que
c'est celui-ci qui a créé le dispositif conceptuel
et instrumental adapté à notre univers et capable
de tirer de ce quelque chose jusque là indicible, un sens
et peut-être, à terme, un profit matériel.
Le
réel "humanisé"
Mais
alors il convient de mieux préciser ce qu'est la réalité
à laquelle nous avons affaire tous les jours, soit dans nos
pratiques soit à travers nos discours. Au plan épistémologique,
on pourra par exemple la désigner par le terme de "réel
connu et instrumental", celui que tous les scientifiques, même
les plus réfractaires au réalisme des essences, sont
bien obligés de prendre en compte. Pour réutiliser
une comparaison que nous avons faite dans d'autres articles, ce
réel connu et instrumental correspond pour l'homme à
ce qu'est la termitière et son environnement immédiat
pour le termite : la construction collective émergente, dépassant
les individus, résultant de l'activité de ceux-ci
depuis qu'ils sont apparus sur la terre.
On
peut alors reprocher à MCR de ne pas assez insister sur l'importance
et la nature de la réalité en ce sens-là, le
seul qui importe finalement à l'homme, au développement
duquel elle est consacrée entièrement. Que pourrait-on
en dire? C'est d'abord, nous avons repris le mot, une construction
émergente, dans la mesure où elle résulte du
fonctionnement coopératif et compétitif de toutes
les facultés dont disposent les hommes en tant qu'entités
biologiques dotées de cerveaux et capables de constructions
cognitives et langagières. Elle n'est donc ni prévisible
ni gouvernable dans sa totalité. C'est aussi une construction
collective, évidence qu'il convient de rappeler pour justifier
notamment la nécessité de l'expérimentation
partagée, dans des conditions acceptées par tous,
destinées à légitimer les hypothèses
et à permettre leurs traductions en systèmes technologiques
et sociologiques. MCR parle à cet égard de constructions
''légalisées'' et ''formalisées''. C'est enfin
une construction sans mystère. Ce point surprendra, car une
bonne partie de l'activité scientifique consiste à
s'interroger sur la société humaine, ses tenants et
ses aboutissants. Mais ces interrogations sont celles d'individus
aux compétences et aux connaissances limitées face
à un ensemble qui par son immense complexité dépasse
les capacités de compréhension immédiatement
disponibles. Cette limitation ne signifie pas que l'ensemble mentionné
soit définitivement inabordable pour ceux qui se donneraient
les moyens d'en approfondir tel ou tel aspect jugé intéressant.
Nous ne sommes pas face à un trou noir gravitationnel ou
face au vide quantique, qui pour le moment encore demeurent irréductiblement
indescriptibles, même si on les indique verbalement.
On
pourrait dire alors qu'il s'agit d'un réel humanisé,
celui qui est construit de façon interactive et collective
par la conjugaison de nos contenus cérébraux et de
nos activités sensorielles et motrices. C'est au développement
permanent et si possible exponentiel de ce réel humanisé
que devrait viser en principe l'activité scientifique et
philosophique des hommes. Mais alors se pose la question de l'avenir
d'un tel réel dans l'indicible du cosmos. Nous y reviendrons.
En
résumant, nous pourrons donc dire que ce réel humanisé
qui se tisse continuellement, se définirait ainsi :
il est construit par l'homme, son corps, ses machines, ses langages,
ainsi que par toutes les formes d'intelligence répondant
à des logiques de fonctionnement du même genre (notamment
celle de certains animaux et celles de certaines machines pensantes
en cours de développement) ;
il est légalisé, ou d'objectivité partagée
par tous ceux qui adoptent les règles communes de la connaissance
scientifique. Mais il peut comporter des sous-ensembles de légalité
plus restreinte ;
sa construction obéit à des lois empiriques émergentes
se développant par des essais et erreurs et en compétition
darwinienne, à l'initiative des observateurs-acteurs ;
il fusionne les mondes jusqu'ici séparés des sciences
du macroscopique et des sciences du microscopique ou quantique,
en conjuguant et développant exponentiellement les possibilités
de chacune d'entre elles ;
il se transforme et s'enrichit sans cesse, dans la limite du maintien
de la cohérence entre les hypothèses et les résultats
d'expérience tels qu'enregistrés par la communauté
des observateurs-acteurs ;
il est potentiellement entièrement compréhensible,
simulable et calculable par des intelligences conscientes de type
humain ;
il élabore une histoire bien spécifique et originale,
aux développements imprévisibles. Il n'y a pas de
limites prévisibles à son développement, dans
la mesure des moyens et du temps disponibles dans le cadre des ressources
cosmologiques.
On peut ajouter cette conjecture ''fractale'' que les éléments
de ce réel humanisé tel que nous l'évoquons,
pourraient être regardés comme l'équivalent
des ''fonctions d'état'' pour les entités quantiques.
Il s'agirait de représentations de probabilités matérialisables
par des observations répétées sous différents
angles à l'aide d'instruments différents. Ainsi la
description d'un objet tel qu'une table serait la représentation
globalisée des résultats de nombreuses observations
faites par un grand nombre d'observateurs humains utilisant pour
ce faire leurs organes de la vue et du toucher. Car les ''objets''
au sens courant ne sont que des constructions de l'esprit outillé
par le corps et par les instruments qu'il arrive à se donner.
Cette description n'aurait cependant rien d'absolu puisque d'autres
observateurs (par exemple des robots, ou un aigle...) observant
avec leurs propres instruments la même éntité-à-décrire,
en obtiendrait une fonction d'état différente liée
à des points de vue différents.
Le
statut de l'esprit humain et de la conscience
Constamment,
MCR se positionne dans le cadre de ce qu'elle nomme les "processus
cognitifs de l'esprit humain", présentés comme
un état de fait ayant permis à l'espèce de
survivre. La conscience comme partie intégrale du processus
cognitif y est également invoquée, plus d'ailleurs
sous la forme d'un ''fonctionnement conscience'' que comme agent
de comportements entièrement libres, c'est-à-dire
échappant à tout déterminisme, selon la définition
courante (et idéaliste) du libre-arbitre. En permanence,
MCR évoque explicitement le rôle d'un sujet libre de
choisir telle ou telle hypothèse factuelle ou méthodologique,
en fonction du but local de connaissance à construire et
de la façon dont il se représente le monde. C'est
d'ailleurs à un tel sujet que la méthode s'adresse.
Le
lecteur qui est convaincu par la démonstration se trouve
alors conforté dans la perception spontanée qu'il
a d'être une personne rationnelle, disposant d'un libre-arbitre
presque total quand il s'agit de faire de bons choix intellectuels.
A titre d'hypothèse de travail initiale il faut bien le laisser
disposer de cette perception. On ne peut prétendre améliorer
les conditions d'exercice de l'intelligence et de la conscience
humaines si on commence d'emblée par lui imposer des limites.
Cependant, inévitablement, on ne sent obligé, pour
rester fidèle jusqu'au bout à la méthode, de
soumettre les concepts d'intelligence, de conscience et de libre-arbitre
à la procédure proposée par MCR pour l'élaboration
de tout élément du connu. Sinon on se trouverait en
face d'une sorte de point aveugle : MCR ressemblerait sous cet aspect
à un manuel de pilotage qui ne se demanderait jamais s'il
y a un pilote dans l'avion, et si oui à quel type de pilote
il s'adresse.
Mais
que faire ? Faudrait-il considérer l'intelligence, la conscience
et le libre-arbitre de l'interlocuteur de MCR comme des entités-à-décrire
n'ayant pas de réalité objective ? Mais on s'engagerait
alors dans des régressions à l'infini, car qui peut
s'engager dans cette description sinon un observateur-acteur lui
aussi est doté de conscience, laquelle devra être questionnée
à son tour. Il s'agit d'un problème bien connu dans
les neurosciences. Rien n'interdit d'étudier le fonctionnement
ou les contenus de tel cerveau, de telle conscience, mais qui étudiera
en même temps le fonctionnement et les contenus de celui qui
se livre à ces études, lesquels sont encore plus intéressants,
logiquement, puisqu'ils sont enrichis par ce qu'ils apprennent de
ces mêmes études ?
MCR
ne soulève pas cette question fondamentale, ne l'évoque
même pas, du moins pas dans le travail dont il est rendu compte
ici. Pourtant l'objection sera nécessairement faite, et en
termes très forts, ce d'autant plus que les perspectives
offertes par MCR paraissent légitimement révolutionnaires.
On dira : "Qui es-tu, d'où parles-tu, toi qui nous donne
tous ces bons conseils ?"
Pour
progresser face à cette difficulté qui est au cur
aujourd'hui de tous les travaux sur la complexité et l'évolution,
il faudra sans doute faire des hypothèses spécifiques,
en se plaçant bien entendu dans la discipline formalisée
de relativisations prescrite par MCR. Personnellement, concernant
la question de la conscience, nous suggérerions la ligne
de réflexion suivante. Elle est évoquée en
partie dans l'ouvrage de David Deutsch, l'étoffe de la réalité,
mais elle est sous-jacente à toutes les réflexions
inspirées par la gravitation quantique et la recherche des
lois ultimes supposées organiser l'univers. L'individu conscient
appréhende immédiatement le fait qu'il existe dans
un certain environnement informationnel facilement accessible (par
la réflexion, le souvenir, l'imagination), un environnement
qui est relatif à ce qu'il ressent comme son présent,
son passé et son futur. On retrouve là à peu
de choses près le "cogito ergo sum" de Descartes.
Mais il semble difficile d'expliquer cette faculté dans le
cadre des neurosciences actuelles, compte tenu des délais
de propagation de l'influx nerveux dans les zones cérébrales
constituant ce que Baars appelle l'espace de travail conscient.
D'innombrables hypothèses scientifiques plus ou moins exotiques
sont régulièrement proposées pour résoudre
cette difficulté. Aucune n'a jamais convaincu. Rien n'empêche
de continuer à en produire. Une de celles qui pourraient
être retenues pour expliquer les performances de la conscience
serait que les neurones de l'espace de travail conscient partagent
avec le monde quantique des atomes ou particules intriquées
qui leur donneraient des puissances de calcul analogues à
celles attendues des futurs ordinateurs quantiques (voir
notre article "Intrication").
Essayer
de faire appel aux mystères de la physique quantique pour
expliquer la conscience a été souvent utilisé
(notamment par Roger Penrose ou par John Mac Fadden) mais a été
très critiqué. C'est expliquer quelque chose d'obscur
par quelque chose qui l'est encore plus, a-t-on dit. Il semble pourtant
nécessaire aujourd'hui d'y revenir, suite aux hypothèses
les plus récentes de la cosmologie, mais aussi selon les
règles de la méthode de conceptualisation relativisée.
C'est toute la question du rôle ultime du réel physique
dans l'émergence de la conscience qui se trouve à
nouveau posée. Si l'on acceptait l'hypothèse d'un
vide quantique hors du temps et de l'espace, riche de tous les possibles
mais vide de toutes structures contraignantes, il faudrait quand
même expliquer l'émergence à partir de ce vide
d'un univers de connaissances puis de consciences tel que le nôtre.
Dans une perspective telle que celle proposée par David Deutsch
(voir
notre article), des structures de plus en plus organisées
se seraient matérialisées à partir du plasma
quantique : atomes, molécules, organismes biologiques, sociétés
dotées de capacités computationnelles et cognitives
de plus en plus efficaces. Mais pourquoi alors faire de la conscience
la propriété la plus complexe des organismes les plus
évolués de ces sociétés ? Pourquoi au
contraire ne pas y voir une propriété basique du monde
quantique, à l'uvre dès les premières
matérialisations et jouant le rôle d'un agent organisateur.
Il s'agirait alors d'un agent présent dès l'origine
du cosmos, sous des formes probablement différentes selon
les lieux et les temps, mais qui garderait en permanence la possibilité
de faire le lien entre le quantique et le macroscopique, en transcendant
les frontières de ce dernier.
Une
telle hypothèse paraîtra fantaisiste, cachant une fuite
dans l'irrationalité. Mais elle pourrait être précisée,
en utilisant les méthodes mêmes préconisées
par MCR. Si nous considérions cette conscience cosmique comme
une entité-objet soumise aux processus d'élucidation
de la méthode, on pourrait certainement arriver à
en préciser certains observables et certaines structures
descriptionnelles. Après tout, les problèmes à
résoudre ne seraient pas très différents de
ceux que rencontrent les recherches sur la gravitation quantique.
Ils pourraient même aider à traiter ces derniers. La
conscience considérée comme une propriété
cosmique ne montrerait sans doute alors que des liens lointains
avec la conscience humaine, mais elle en aurait néanmoins,
ce qui contribuerait à expliquer les particularités
étranges de celle-ci.
Ajoutons
que la contradiction, entraînant risque de régression
à l'infini, qui dans la science classique menace l'être
conscient - décrit comme doté d'une certaine forme
de libre-arbitre le poussant à expliquer la conscience et
le libre arbitre - pourrait peut-être s'atténuer dans
cette perspective. Le chercheur utilisant MCR et s'interrogeant
sur la conscience ne serait pas une entité "mal informée"
du monde matériel, cherchant à construire un réel
où elle aurait sa place. Il serait au contraire la manifestation,
localisée ici et maintenant, physicalisée, d'une propriété
cosmique aux ressources infiniment plus grandes. Ce ne serait donc
pas surprenant qu'il dispose, face à la réalité
(le réel humanisé), de la construction de laquelle
il est un des agents, d'un "recul", d'une compétence
potentielle infiniment plus vaste que celle, visible et matérialisée,
se traduisant par les résultats de ses recherches. MCR serait
alors l'une des formes par lesquelles s'exprimerait l'émergence
des connaissances dans notre monde, à partir d'une conscience
cosmique de nature quantique infiniment plus diffuse. On
dira que ces propos sont plus proches de la mystique que de la science,
mais nous n'en sommes pas persuadés. Ils incitent en effet
à se mettre au travail pour essayer de préciser scientifiquement
la nature de cette hypothétique conscience cosmique.
Note
(1)Mme
Mugur-Schächter ne semble pas penser que des robots autonomes,
c'est-à-dire non pilotés par l'homme, puissent utiliser
MRC, et à plus forte raison la réinventer face à
l'inconnu. Nous pensons au contraire que, de même qu'ils peuvent
redécouvrir l'équivalent du langage, ils pourraient
redécouvrir l'équivalent de méthodes d'élucidation,
de représentation et de modélisation de leur environnement.
Mais ce serait sans doute par des méthodes assez éloignées,
dans la forme, de ce que nous appelons la méthode scientifique
(voir notre
interview Pierre-Yves Oudeyer concernant ses travaux
concernant, l'auto-organisation de la parole chez les robots)