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Scénario rose et scénario noir
pour le monde global
LPlutôt que prédire ce qui va se passer dans les prochaines
années, avec toutes les chances de se tromper, on peut envisager
un certain nombre de scénarios-types, eux-mêmes projetés
dans un futur à 30 ans, voire à 10 ans. L'avenir sera
fait sans doute d'un mélange de ces diverses possibilités,
ou de quelque chose de radicalement différent. Examinons
ici deux scénarios
à 30 ans intéressant le monde global
Un
scénario rose : les nouvelles sciences au service d'un monde
meilleur
Ce
scénario repose sur l'hypothèse que le développement,
beaucoup plus rapide que généralement prévu,
des sciences et des technologies, permettra de résoudre en
douceur, sur une période de trente ans, les principaux risques
menaçant l'humanité et la vie sur terre. C'est l'idée
défendue par des futurologues américains comme Ray
Kurzweil (situés généralement politiquement
à gauche aux Etats-Unis), pour qui on noircit, par conservatisme,
les perspectives du progrès technoscientifique. En refusant,
disent ces experts, de prendre en compte l'accélération
exponentielle des sciences émergentes et convergentes, on
s'enferme dans des impasses au lieu de viser à sortir "par
le haut" des difficultés actuelles.
L'exemple
typique proposé est celui de l'énergie : l'énergie
de fusion, combinée à une informatique et une robotique
industrielles très puissantes, fournira une énergie
nucléaire bien plus propre et moins dangereuse que l'actuelle.
De très nombreuses autres technologies permettront d'exploiter
le solaire et le biologique avec de très bons rendements.
Ainsi, le principal fossé qui sépare le tiers-monde
du monde développé, celui de l'énergie, pourra
être comblé.
Encore faudrait-il que les gouvernements des pays développés
s'en rendent compte, acceptent de jouer pleinement un rôle
dans la mise au point de ces nouvelles solutions et finalement assurent
leur transfert, à titre pratiquement gratuit, vers les pays
du tiers-monde.
Encore faudrait-il aussi que le ressort principal de l'évolution
sociale, qui semble être la compétition plus ou moins
violente entre super-organismes sociaux, fasse place à une
volonté quasi irénique de s'entendre pour se sauver
ensemble. Sauf pour faire face à une menace planétaire,
on ne voit pas clairement comment l'entente universelle pour exploiter
les ressources des nouvelles sciences pourrait s'établir.
Mais cela ne doit pas empêcher les convaincus de militer en
ce sens.
L'énergie constitue certainement un des points-clefs des
programmes politiques visant à concrétiser ce scénario
rose. Mais il y en a d'autres. Citons les technologies agricoles
pour une agriculture "durable", respectueuse de l'environnement,
celles intéressant la gestion de l'eau et plus généralement
la dépollution de l'air et l'eau, les industries pharmaceutiques
s'attaquant aux grandes pandémies mondiales, les méthodes
d'éducation et de formation utilisant les nouvelles technologies
de la communication, etc.
Pratiquement toutes les sciences et techniques sont potentiellement
capables de contribuer à construire un monde meilleur. Encore
faut-il que ceux qui en ont actuellement la maîtrise acceptent
de le vouloir. Une énorme prise de conscience politique sera
nécessaire.
Un
scénario noir : le clivage entre trois humanités :
les post-humains, les humains et les non-humains
Ce
scénario est l'inverse du précédent. On pourrait
être tenté de dire qu'il apparaît bien plus probable
que le scénario optimiste. Dans cette perspective, les détenteurs
actuels des outils de la puissance scientifique et technologique
ne feront aucun effort pour en faire bénéficier le
reste du monde, considéré à priori comme dangereux.
C'est indéniablement le réflexe actuel de l'hyper-puissance
technologique américaine, aux mains des néo-conservateurs
qui la dirigent actuellement. Mais on peut craindre que, même
si le régime politique américain évoluait dans
un sens plus libéral, les réactions fondamentales
de l'Empire restent les mêmes. Le système complexe
auto-adaptatif présenté par le schéma de Jean-Claude
Empereur, dans ce même numéro, est capable de fonctionner
seul, sans attendre d'impulsions directrices de la tête (voir
Tableau).
En
contre-coup, les inévitables réactions des pays dominés
prendront sans doute de plus en plus la forme d'un recours à
l'arme des faibles, qui est le sabotage et le terrorisme. Ceci ne
fera évidemment que renforcer la conviction des dominants
qu'ils portent seuls les espoirs de survie de l'humanité
et qu'ils doivent utiliser toutes les ressources de la science et
de la connaissance pour conserver une avance de plusieurs années
sur leurs rivaux et défendre cette avance par tous moyens
civils et militaires.
Sur
30 ans, les développements d'un tel scénario pourraient
aboutir à l'éclatement de l'espèce humaine
en trois genres (à supposer que l'espèce demeure génétiquement
une). On aura les post-humains, ceux qui bénéficieront
de toutes les possibilités d' "augmentation" des
capacités du corps et du cerveau permises par les nouvelles
sciences et technologies en réseaux intelligents. Ils se
compteront par quelques centaines de millions au maximum. D'ores
et déjà, de nombreux penseurs politiques et décideurs
américains, qui ne se situent pas nécessairement au
sein de la droite conservatrice, ont annoncé que leur pays
était entré dans l'ère post-humaine. Si un
dirigeant européen faisait une telle déclaration,
on imagine le tollé des défenseurs des Droits de l'Homme.
A l'autre bout du spectre se trouveront ceux que les post-humains
n'hésiteront plus à traiter de non-humains : variétés
émergentes ne respectant aucune des valeurs de l'humanité
et tendant à se développer comme des virus en profitant
des faiblesses de l'organisme hôte. Il sera tentant évidemment
de traiter de non-humains les fanatiques suicidaires qui, sur le
mode des terroristes salafistes d'aujourd'hui, s'en prennent, par
amour de la mort (selon leur propos) et afin de gagner le paradis,
à tout ce qui fait l'acquis culturel, sociologique, économique
et scientifique des sociétés occidentales. Enfin,
un marais sera constitué par les quelques milliards d'hommes
n'ayant pas l'accès à l'ensemble des technologies
de souveraineté mais s'efforçant de survivre en clients
ou serviteurs des post-humains - tout en étant manipulés
et terrorisés en permanence par les non-humains. On peut
craindre que l'Europe, si elle continue à décliner,
se retrouve dans cette catégorie.
Le
scénario noir doit être décliné en détail,
malgré les perspectives terrifiantes qu'il propose. On examinera
en particulier ce que pourraient devenir ceux que nous avons appelé
les post-humains et les non-humains. Leur évolution se fera
inévitablement en interaction, sans que le succès
d'une catégorie sur l'autre puisse jamais être garanti.
Ainsi, depuis les origines de la vie, les virus et les organismes
complexes se sont affrontés dans des luttes toujours recommencées
pour la survie.
Il faut envisager aussi la fin la plus noire d'un tel scénario
noir. Il s'agit de la survenue qui n'a rien d'irréaliste,
de ce que les anglo-saxons nomment le "Doomsday" ou apocalypse
généralisée, susceptible de se produire dans
les 50 prochaines années "les années les plus
dangereuses pour la survie de l'humanité que celle-ci ait
jamais connues" (Martin Rees).