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8 novembre 2004
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Les priorités souhaitables d'une politique
scientifique européenne
La
science telle qu'elle a été développée
par l'Occident est universelle. On ne refera plus l'erreur des soviétiques
avant la 2e guerre mondiale qui distinguaient science bourgeoise
et science prolétarienne. Aujourd'hui, on ne distinguera
pas davantage science américaine et science européenne.
Néanmoins, quand il s'agit de définir des politiques
scientifiques, on conçoit bien que les Etats-Unis, l'Europe
et les grands pays d'Asie puissent se donner des priorités
différentes. Ces différences se marqueront au niveau
des objectifs de la recherche, mais aussi en ce qui concerne les
méthodes de développement choisies et les moyens budgétaires
et humains affectés.
S'il se confirmait que la nouvelle administration américaine
voulait plus encore que sous le mandat précédent mettre
la science au service de ses buts politiques immédiats, les
européens devraient en tenir compte et le plus rapidement
possible marquer leurs différences. Ils seraient sans doute
ce faisant en accord avec la préoccupation de nombreux scientifiques
américains qui s'inquiètent de la mise en tutelle
de la science par un gouvernement qui soit l'ignore, soit détourne
les mises en garde de chercheurs mondialement reconnus. Il est instructif
à cet égard de lire le dossier, d'ailleurs établi
bien avant les élections, par la respectable Union of Concerned
Scientists. Cette organisation était conçue initialement
pour rapprocher les citoyens et les scientifiques combattant pour
la protection de l'environnement. Mais elle a regroupé progressivement
de nombreuses notabilités du monde scientifique et universitaire
indignées de voir l'administration républicaine donner
systématiquement raison aux intérêts économiques
lorsque ceux-ci imposaient à l'Amérique et au monde
des choix jugés aberrants en termes scientifiques.
Le rapport publié au février et complété
en juillet 2004 sous la présidence de Kurt Gottfried, physicien
président de l'UCS, s'élevait notamment contre ce
qu'il appelait la politisation de la science dans l'Amérique
du XXe siècle: "Restoring Scientific Integrity in Policy
Making". Les auteurs ne prétendent pas représenter
l'entière communauté scientifique américaine.
La plupart n'a pas caché une préférence pour
John Kerry mais les 5000 signataires de la pétition qui a
suivi se sont recrutés, selon eux, dans les deux camps. Les
faits mis en évidence sont indiscutables et devraient faire
réfléchir tous ceux qui dans le monde entier s'intéressent
aux grands choix de politique scientifique. En effet, comme le soulignent
les rapporteurs, ce sont les Etats-Unis qui (malheureusement encore)
financent 45% des budgets de recherche des pays de l'OCDE et regroupent
37% des scientifiques. Nul ne peut donc rester indifférent
aux conséquences bonnes ou mauvaises de leurs décisions
politiques.
L'UCS dénonce la pression et les mises à l'écart,
assez proches d'une chasse aux sorcières rappelant les mauvais
jours du Mac Carthisme, s'exerçant sur les personnalités
manifestant leur désaccord à l'égard de l'administration.
Ceci pourrait relever de la politique intérieure des Etats-Unis,
sauf que ces désaccords portent sur des enjeux intéressant
le monde entier. Il s'agit de questions d'ailleurs bien connues
en Europe : le refus de prendre en compte le réchauffement
global et de mettre en œuvre les mesures de protection des
écosystèmes, l'assèchement des crédits
fédéraux allant aux ONG militant dans le tiers-monde
pour la contraception, l'avortement thérapeutique et la lutte
contre le sida, la relance des recherches sur les armements atomiques
de proximité et les vecteurs (Robust Nuclear Earth Penetrator),
le manque d'appui aux énergies renouvelables face aux intérêts
pétroliers, le refus (d'ailleurs hypocrite) de soutenir par
des fonds fédéraux les recherches sur les cellules-souches
et bien d'autres questions plus mineures relevant de ces différents
domaines.
Ce paysage assez sombre ne doit pas faire oublier cependant que
les Etats-Unis, sous la nouvelle administration comme sous toutes
les précédentes, continuera à investir bien
plus que les autres pays du monde dans des domaines stratégiques
intéressant potentiellement le monde entier : infosciences,
biotechnologies et nanotechnologies, sciences cognitives et éducation,
spatial, etc. Mais là encore les connaissances et les technologies
dérivées de ces recherches serviront en priorité,
ce qui est d'ailleurs normal, le renforcement de la prééminence
mondiale des firmes et des intérêts économiques
et politiques américains dans le monde, aux dépends
de la multilatéralité et de la coopération
internationale, notamment avec les pays en développement.
L'Europe devrait afficher sa différence
L'Europe pourrait-elle alors afficher des objectifs de politique
scientifique qui la distinguent de ceux des Etats-Unis, au moins
dans certains domaines où de véritables différences
sont concevables ? C'est une question que l'on ne pose pas souvent
en Europe où les décideurs sont plus préoccupés
de suivre l'Amérique que de s'en éloigner, même
marginalement et pour de bons motifs. Il serait temps cependant
de l'aborder clairement, sauf à laisser s'accroître
encore la dépendance des sociétés européennes
à l'égard d'une Amérique au conservatisme renforcé.
On peut aborder la question des priorités que devraient se
donner la science européenne de deux façons. La première,
qui est classique, consiste à définir des objectifs
en termes de puissance, c'est-à-dire relativement aux avantages
stratégiques qu'ils apporteront à l'Union Européenne
dans la compétition internationale, notamment avec les Etats-Unis
et les pays asiatiques. Comment choisir entre la recherche fondamentale
et les développements technologiques, entre le civil et le
militaire, entre les sciences dites dures et les autres, entre les
sciences traditionnelles et les sciences émergentes ?
Une autre façon de poser la question des priorités
consiste à se demander en quoi les orientations de la politique
scientifique européenne pourraient contribuer à soulager
les grands maux qui pèsent sur l'humanité et à
prévenir les risques globaux qui nous menacent tous. Ce ne
serait pas par générosité que l'Europe agirait
ainsi, mais par altruisme bien compris. L'Europe sera la première
à souffrir des répercussions des comportements plus
ou moins désastreux qu'une humanité mal informée
par la science pourrait mettre en œuvre.
Dans cette perspective, on appréciera le travail fait par
Bjorn Lomborg, organisateur du Copenhagen Consensus et auteur du
livre Global Crisis, Global solutions qu'il vient de publier
aux presses universitaires de Cambridge. Le Consensus de Copenhague
désigne un groupe d'une trentaine d'économistes (dont
3 Prix Nobel) à qui il a été demandé
d'établir une liste des priorités selon lesquelles
dépenser au mieux 50 milliards de dollars. L'idée-force
est que, puisque tous les problèmes du monde ne pourraient
pas être soulagés à partir d'une somme limitée,
mieux vaut choisir les thèmes les plus « rentables
» (en termes de bénéfices sociaux) que disperser
les efforts. Pour distinguer les efforts les plus rentables des
autres, les auteurs ont estimé les coûts minima à
consentir pour atteindre un seuil d'efficacité suffisant,
ainsi en contrepartie que les bénéfices à attendre
des dépenses qui seraient engagées.
Le résultat est très intéressant. En priorité
vient la lutte contre le Sida. Un programme sérieux de lutte
et de prévention coûterait 27 milliards de $ (chiffreévidemment
très approximatif) mais rapporterait 40 fois ce montant à
la communauté internationale (en décès, soins
et pertes diverses qui seraient évités). De même,
fournir les compléments alimentaires manquant dans l'alimentation
de plus de la moitié de la population du monde (zinc, fer,
iode, vitamines A, etc.) ne coûterait pratiquement rien à
l'industrie pharmaceutique mondiale mais rapporterait 2.400 milliards
par an. Développer la lutte contre la malaria coûterait
13 milliards mais rapporterait 5 fois cette somme chaque année.
Des calculs identiques pourraient être faits en matière
de fourniture d'eau potable et d'amélioration des pratiques
agricoles.
A l'inverse, les auteurs du rapport estiment peu rentable de dépenser
beaucoup d'argent public pour la lutte contre l'effet de serre et
les recherches en matière d'énergies renouvelables.
Non pas que ces objectifs ne soient pas utiles, mais parce qu'ils
peuvent être obtenus à moindre frais par des mesures
réglementaires, à condition que les gouvernements
aient le courage d'imposer ces dernières à leurs intérêts
économiques.
On dira que ces calculs ne concernent pas la recherche scientifique
mais la pratique politique et les valeurs affichées par le
Nord dans ses relations avec le Sud. Ainsi la lutte contre le Sida
suppose la distribution gratuite de moyens anti-conceptionnels et
l'aide à l'avortement – ce à quoi se refuse
dorénavant plus fermement que jamais, pour plaire à
son électorat conservateur, l'administration américaine.
Mais indirectement, la recherche pourrait bénéficier
des retombées économiques et sociales des bonnes pratiques
recommandées par le Consensus de Copenhague. Ainsi l'argent
économisé dans les soins palliatifs aux malades du
sida et du paludisme pourrait être utilisé à
des recherches biologiques et pharmaceutiques qui demeureront plus
que jamais nécessaires.
En ce qui concerne les politiques agro-alimentaires des pays développés,
il serait là aussi possible de remplacer des pratiques uniquement
déterminées par l'intérêt à court
terme des firmes et des paysans des pays capitalistes par des approches
faisant une plus grande part à la réflexion et à
l'investissement scientifique. On sait que les politiques productivistes
et d'incitation à la surconsommation détruisent la
santé et l'environnement des populations occidentales mais
ruinent de façon encore plus immédiate les économies
des pays pauvres. Dans un ouvrage intéressant Food wars,
the global battle of mouths, minds and markets, Earthscan avril
2004, Tim Lang et Michaël Heasman ont rappelé comment
le passage du paradigme productiviste à ce qu'ils appellent
le paradigme de l'écologie intégrée pourrait
rapporter autant d'argent aux agriculteurs du Nord, sauver ceux
du Sud et bénéficier à l'ensemble des consommateurs
du monde. Mais il faudrait pour cela que les investissements scientifiques
adéquats soient mis en œuvre de façon désintéressée
par les grands Etats, en coopération avec leurs milieux agricoles
et ruraux. On ne voit pas pourquoi l'Europe très avancée
en matière de sciences de l'environnement et de l'alimentation
ne prendrait pas la tête d'une telle démarche.