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2 novembre 2004
par Jean-Jacques Perrier, co-fondateur du site et
de la revue en ligne Vivant http://www.vivantinfo.com
Des sciences de la vie européennes
C'est
désormais une antienne un peu lassante : le retard de l'Europe
sur les Etats-Unis dans le domaine de la recherche et du développement
(R&D), en particulier en sciences du Vivant, sera difficile
à rattraper. La recherche européenne reste organisée
sur des bases nationales, avec de grosses variations de financements
et de productivité selon les pays et les régions ;
la moyenne des budgets publics et privés de R&D rapportés
aux PIB nationaux reste inférieure à celle des Etats-Unis
et du Japon : 1,85% en 2002, dont 0,8% de financement public, recherche
militaire incluse(1),
contre 2,8% aux Etats-Unis et 3,2% au Japon.
Le
principal instrument de la recherche commune, le programme cadre
(PCRD), ne recueille qu'une contribution relativement minime : 17,8
milliards d'euros pour le sixième PCRD (2002-2006), soit
4,45 Md€ par an si l'on ne prend en compte que les quatre dernières
années du programme, ce qui représente moins de 5%
de la Dépense intérieure de R&D (DIRD) de l'ensemble
des Etats membres ; les sciences de la vie ne recueillent que 2,514
Md€ sur 5 ans, soit 14% du total. Le PCRD se voit aussi reprocher
une orientation appliquée qui freine la recherche fondamentale.
Le seul centre de recherche commun de l'Union, appelé justement
Centre commun de recherche (CCR) ne dispose que d'un budget de 300
M€ environ, pour des recherches uniquement finalisées.
Stoppons là cet inventaire...
Outre-Atlantique,
en revanche, le budget public fédéral consacré
aux seuls Instituts nationaux de la santé, les NIH, a doublé
entre 1998 et 2003 (passant de 13 Md$ à 25,6 Md$) et continue
à augmenter depuis lors, en moyenne de 3% l'an (28,6 Md$
en 2004).
Devant
ces disparités, les initiatives de chercheurs et de diverses
organisations nationales ou européennes se multiplient depuis
plusieurs années, aussi bien pour soutenir le développement
d'une recherche fondamentale européenne, source des innovations
du futur, que pour densifier le tissu des entreprises de biotechnologies
et leurs systèmes de financement. De quoi espérer
en un réveil européen...
Reprenons
par l'"aval", c'est-à-dire par les biotechnologies.
Entre autres cabinets de consultants, Ernst & Young livre chaque
année son analyse de la situation des "biotech"
européennes. Son dernier rapport, publié au printemps
dernier(2),
souligne une fois de plus le contraste entre les biotechnologies
américaines, qui continuent d'engranger des profits et de
lever des fonds de manière significative, et l'Europe, marquée
par une très grande inégalité entre ses pays
membres. "Pour la première année, le chiffre
d'affaires des biotechnologies en Europe, tout en conservant le
rythme de progression des deux dernières années, baisse
de 12% à 11,27 milliards d'euros (6,6 milliards pour les
seules sociétés cotées), les effectifs de 5
% et les investissements en R&D de 17%, pour une perte nette
en augmentation sensible de 52%", indique le rapport.
Le
point crucial, observé par tous les analystes du secteur,
est la baisse draconienne (-18% en moyenne) des apports de fonds
par les sociétés de capital-risque, la France étant
le pays le plus touché par ce freinage (-60% !). Alors que
14,5 Md€ ont été réunis par les entreprises
de biotechnologies aux Etats-Unis en 2003, l'industrie des biotech
européenne n'a pu lever que 6 fois moins, 2,6 Md€ !
"Ce ratio de 1 à 6 reste constant depuis 2001, et le
fossé continue de se creuser : l'Europe ne rattrape pas son
retard", explique Ernst & Young. "Pourtant,
le financement se distingue comme un élément critique
de la réussite globale d'une filière des biotechnologies
assez capitalistique."
S'ajoute
un autre facteur inquiétant, lié à la diminution
de la prise de risque des capital-risqueurs, qui préfèrent
investir dans le développement de sociétés
de "drug discovery" déjà bien positionnées
: la réduction du financement de départ (amorçage)
des start-ups, celles dont jailliront, peut-on espérer, les
futures innovations techniques ou thérapeutiques ; la part
des fonds qui leur ont été alloués ne représentait
en 2003 que 20% du total, contre près de 70 % en 2000. Et
Ernst & Young de conclure que le financement d'amorçage
constitue un point critique, notamment en France : "sur
40 à 45 projets par an, il manque régulièrement
35 à 40 financements de 0,5 à 1,5 M€."
Il
est sans doute dans la logique des choses que des financiers choisissent
des projets biotechnologiques parvenus à maturité,
plus porteurs financièrement que des projets débutants.
Mais les pouvoirs publics, qui n'ont pas de souci de rentabilité,
font-ils tout ce qu'ils peuvent ? Certes, les régions, à
coup d'incubateurs, de "bioparcs" ou de pépinières
d'entreprises soutiennent de plus en plus les jeunes entreprises
de biotechnologies, devenues de vrais enjeux de pouvoirs politiques.
L'Etat appuie diverses initiatives comme le Plan Innovation, le
dispositif "jeunes entreprises innovantes" (JEI)(3),
le Réseau Innovation Biotechnologies (RIB, ex Réseau
GenHomme(4),
ou le Carrefour européen des biotechnologies, dont le prochain
aura lieu fin octobre à Marseille(5).
Mais
cette carence des fonds d'amorçage est préoccupante.
Il est vrai que la France a l'habitude de maltraiter sa jeunesse
diplômée, celle qui est, comme le confirme une récente
étude (S. Emin (2004) Les chercheurs publics en sciences
dures et la création d'entreprises, Note N° 04.05, bureau
des études statistiques sur la recherche(6),
la plus encline à créer des entreprises. Après
l'avoir formée à grands frais, on sait qu'elle lésine
à recruter les jeunes docteurs ou à leur proposer
des contrats de travail, même à durée déterminée(7),
et sait mal faire fructifier les compétences acquises à
l'étranger par les "post-docs", c'est-à-dire
des scientifiques souvent au faîte de leur créativité.
A quand des bourses régionales ou municipales accordées,
sur dossiers, à ces jeunes chercheurs ?
En
amont, l'Etat n'encourage guère les jeunes à poursuivre
vers la thèse : le montant de l'allocation de recherche est
resté inchangé durant toute la décennie 1990
et il est passé en dessous du SMIC en 2001, selon la Confédération
des jeunes chercheurs(8).
A l'échelle européenne, les dépenses effectuées
par étudiant n'atteignent que 60 % de celles réalisées
outre-Atlantique, d'après le rapport Sapir [Agenda pour une
Europe en expansion, 2003(9)].
Cependant,
on aurait tort, lorsque l'on parle de sciences du Vivant ou de biotechnologies,
de se focaliser sur les seules entreprises. Car les gisements des
innovations futures se trouvent dans les recherches fondamentales.
Exemple parmi d'autres, une jeune société de Nice,
TxCell(10),
se développe à partir d'une découverte fondamentale
en immunologie : la découverte, en 1997, des lymphocytes
régulateurs Tr1. Elle vise, sur cette base, à développer
des traitements contre des maladies inflammatoires chroniques comme
la maladie de Crohn, la sclérose en plaque ou le psoriasis.
La séparation classique entre biotechnologies, vues comme
recherches purement appliquées, et recherche fondamentale,
n'a donc pas de sens, sinon pour signifier des étapes de
développement d'un projet scientifique. Il s'agit, comme
on dit, d'un continuum.
De
nombreux chercheurs l'ont bien compris qui poussent depuis quelques
années pour la création d'un organisme européen
qui jouerait un rôle incitatif pour une recherche fondamentale
européenne.
Leur constat, que l'on retrouve par exemple dans une pétition
de l'ELSO (European Life Scientist Organization), qui a recueilli
plus de 4 600 signatures(11),
est que les programmes actuels de la Commission européenne
sont inadaptés si l'on veut améliorer la compétitivité
européenne. "Plus d'attention doit être donnée
à la recherche fondamentale, de long terme, aux jeunes scientifiques,
aux petits réseaux, aux financements individuels, à
l'innovation et à la créativité",
déclarent les signataires.
Un
autre texte, lancé par des chercheurs du collectif Sauvons
la Recherche ["For a european research"(12)],
constate que le système européen de recherche "s'est
orienté vers un sur-dimensionnement des projets de recherche,
qui rend leur élaboration plus lente et plus complexe et
qui accentue le poids d'une bureaucratie excessive et paralysante.
En particulier, le 6ème PCRD a fortement aggravé la
restriction des appels d'offre aux recherches appliquées
et technologiques dont le but est de faciliter un prompt retour
sur investissement."
L'idée
fédératrice de ces mouvements et d'organisations scientifiques
européennes telles que la Fondation européenne des
sciences (ESF), le Forum européen des sciences de la vie
(ELSF), l'Initiative pour la science en Europe (ISE) ou encore Euroscience,
consiste à créer un "Conseil Européen
de la Recherche" (ERC), qui serait la clé de voûte
d'une recherche fondamentale relancée dans l'Espace européen
de la recherche (ERA) voulu par Philippe Busquin, l'ancien commissaire
européen à la recherche. L'idée, qui date des
années soixante-dix, a pris corps en 2001 à la suite
d'une proposition de l'ESF, puis en octobre 2002, sous la Présidence
danoise de l'Union. Elle progresse à petits pas dans les
esprits, faisant l'objet d'un colloque les 25 et 26 octobre derniers
à l'Unesco, à Paris(13).