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7 mars 2005
par Jean-Paul
Baquiast
L'Europe sera-t-elle étranglée par
l'industrie des moteurs de recherche non-européens ?
Le
président de la Bibliothèque Nationale de France avait
il y a quelques semaines semé le trouble dans les esprits
cultivés français, en affirmant que notre culture
livresque risquait d’être mise en péril par la
politique de numérisation des fonds de bibliothèques
américaines lancée par Google. Il appelait à
une politique européenne de numérisation pouvant offrir
une contre-partie à cette approche qui risquait d’être
orientée par des choix culturels et politiques d’inspiration
anglo-saxonne, sinon exclusivement américaine. Nous avions
fait écho à cette préoccupation légitime,
en soulignant (notamment grâce à l’interview
que nous avait donné Bernard Stiegler) que l’Europe
ne devrait pas limiter ses ambitions à de simples numérisations,
mais devrait concevoir une politique des industries culturelles
ou plus exactement pour reprendre le terme de ce dernier, des industries
de l’esprit) autrement plus ambitieuse, face à l’offensive
tous azimuts des industries américaines.
Ceci dit, les esprits cultivés français ci-dessus
évoqués semblent aujourd’hui avoir cessé
de s’émouvoir. Google a expliqué qu’il
était ouvert à une collaboration avec les bibliothèques
francophones. Par ailleurs, a-t-il dit, la numérisation représente
un tel travail que le livre numérique n’était
pas près de se substituer au livre-papier. Les érudits
pourront donc toujours se référer aux originaux sur
les rayons des bibliothèques.
Nous aurions bien tort de nous rassurer. Il apparaît en effet,
pour qui étudie le marché des entreprises numériques,
que l’offensive de Google sur le « marché »
du livre n’est que la partie visible, aujourd’hui, d’une
offensive infiniment plus vaste menée non seulement par Google
mais par les autres éditeurs de moteurs de recherche et de
logiciels américains pour capter à leur profit tout
ce qui empruntera les réseaux numériques. On lira
la page entière consacrée à la question par
Le Monde du 4 mars 2005, sous le titre « La réussite
de Google suscite la convoitise de Yahoo ! et de Microsoft »
(voir http://abonnes******id=890973).
Nous ne ferons qu’un reproche à cet excellent dossier
d’information du Monde, c’est qu’il ne se situe
pas assez dans la perspective de l’affrontement entre l’Europe
et le reste du monde concernant la survie dans le monde de demain.
Il ne pose même pas la question de savoir comment la culture
européenne et, au-delà de la culture, les activités
économiques de l’Europe, pourront faire face à
la concurrence mondiale lorsque ce seront les éditeurs américains,
très vite suivis par les asiatiques, qui contrôleront
les contenus des référencement sur Internet.
Le cycle infernal du plus offrant
Rappelons en deux mots de quoi il s’agit. Les naïfs s’étonnent
de voir que la capitalisation boursière de Goggle atteint
aujourd’hui 51 milliards de dollars. Comment ce « moteur
» peut-il être profitable alors qu’apparemment
il offre gratuitement ses services aux internautes en recherche
d’information ? Et pourquoi l’autre grand moteur américain,
Yahoo ! s’inquiète-t-il de la primauté de Google
et cherche-t-il à reprendre le premier rang ? Pourquoi enfin
Microsoft, qui ne faisait pas de référencement jusqu’à
présent, veut-il y investir des milliards de dollars prélevés
sur son fond de réserve considérable ? Pourquoi les
valeurs Internet s'emballent-elles à nouveau au Nasdacq?
C’est parce que les moteurs, Goggle le premier, vendent aux
entreprises les plus riches la possibilité de se faire connaître
par la fourniture de liens sur leurs sites et leurs produits. L’antique
système des placards publicitaires est en voie de disparition,
car peu de gens ne les ouvraient. Ces placards n’étaient
pas assez ciblés. Aujourd’hui, les moteurs permettent
de faire apparaître les références des entreprises
aux internautes directement intéressés par telle ou
telle question, qui seront donc plus facilement tentés de
s’informer sur l’offre dans le domaine considéré.
Google explique cela très clairement aux annonceurs potentiels.
Il suffit de se rendre sur la page http://www.google.fr/ads/
pour comprendre. Par exemple le service Google AdWords «
permet d'atteindre les internautes au moment où ils effectuent
une recherche sur vos produits et services. Votre site Web enregistre
donc des visites de clients potentiels ciblés. La tarification
au coût par clic (CPC) signifie que vous payez uniquement
lorsque les utilisateurs cliquent sur votre annonce. Elle permet
également de contrôler les coûts plus facilement.
». L’exemple donné est « fleurs
». Faites Fleurs dans Google et, outre des références
aux milliers de sites concernant ce thème, vous aurez sur
la droite de l’écran les adresses d’entreprises
faisant commerce de fleurs. L’internaute cherchant par exemple
à faire livrer des fleurs n’aura que l’embarras
du choix.
Yahoo.fr offre à peu près le même service. Mais
il y a autre chose. Faites Flowers sur Yahoo ! Vous constatez que
le terme est référencé 93,100,000 fois, la
liste étant notons le en passant édité en 5
centième de seconde (ce qui parait incroyable). Mais qui
vient en premier des 93.100.000 références, c’est
un certain
1800-Flowers.com - Your Florist of Choice (Nasdaq: FLWS)
Flowers, unique gifts, gourmet foods, sweets, plants & Specialty
Boutique items presented by 1-800-Flowers.com, a leading online
provider of fresh-cut flowers, bouquets & specialty gifts.
Est-ce un hasard ? Non. C’est parce que 1800-flowers.com a
offert le prix le plus élevé pour être référencée
en tête, suite aux enchères organisées par Yahoo
pour vendre des mots-clefs significatifs aux annonceurs, mots clefs
que ceux-ci insèrent dans les méta-données
de leurs sites, invisibles aux internautes mais lues automatiquement
par le moteur. Ni ces mots clefs ni ces tarifs ne sont évidemment
publiés.
Google fait évidemment de même. Faites Flowers sur
Google (version anglophone), vous retrouvez en tête en 2e
de liste notre ami 1800-Flowers.com - Your Florist of Choice . Mais
le premier de liste, ayant sans doute payé plus cher, est
un certain www.virtualflowers.com/.
Ceci
dit, sur cette page de Yahoo!, à droite de l'écran
(c'est là qu'il faut regarder en premier si on veut comprendre
les "trends") vous trouvez aussi quelque chose d’intéressant,
c’est le référencement d’un certain Artifical
Flowers, China exporter for artifical flower - Flowers,Mannequins,strawball
www.PolyExport.com. Autrement dit, il s’agit d’une
entreprise chinoise visant le marché mondial (considérable)
des fleurs artificielles.
Que peut fairel’Europe, sinon verser sa dîme
aux américains ?
Que
conclure de ce qui précède ? Nous le ferons très
vite, pour ne pas allonger l’article, mais nous reviendrons
sur la question ultérieurement.
* Les moteurs actuels dominant le marché du référencement,
rejoints par ceux qui veulent y venir avec de très gros moyens,
par exemple Microsoft et enfin par ceux qui ne resteront pas en
reste, nous pensons notamment aux moteurs asiatiques, tous ces moteurs
donc vont faire la loi. Tout passera par eux et pour passer par
eux, il faudra payer. Ceux qui paieront le plus cher seront seuls
à survivre. Certes les moteurs continueront, on peut du moins
l’espérer, à référencer des sites
ne payant pas pour l’être, comme l’est par exemple
AutomatesIntelligents ou Europa++. Mais pour être référencés
gratuitement de cette façon, ils devront générer
du trafic, c’est-à-dire avoir des lecteurs. C’est
un peu normal. Pour avoir des lecteurs, outre le bouche-à-oreille,
ils devront se faire connaître et peut-être aussi un
jour faire de la publicité. Ils seront sans doute alors tentés
à cette fin de s’adresser aux moteurs. Ainsi ils entreront
dans le cercle infernal du plus offrant.
* L’accès aux sites et aux contenus, dès lors
qu’il faudra passer par les moteurs pour ce faire, deviendra
un enjeu commercial. Qu’il s’agisse d’entreprises,
de musées, de bibliothèques, d’ONG, il faudra
payer. Et qui paiera le plus, sinon ceux qui grâce à
la mondialisation dominent déjà économiquement
et culturellement le monde ? Ne cherchez pas, il y aura sans doute
de moins en moins d’européens dans le lot.
* Que pourrait alors faire l’Europe ? De bons esprits ont
suggéré de demander à l’Union européenne
de financer la mise en place d’un méta-moteur européen,
distinct de ses concurrents américains et des filiales européennes
de ceux-ci. Mais quand on sait ce que coûterait l’investissement
initial (des milliards d’euros) on peut douter des chances
d’aboutir. De plus, comment cette entreprise financerait-elle
ses coûts de fonctionnements ? Par la publicité ? On
retomberait dans le système infernal évoqué
plus tôt. Par des fonds publics, par de bonnes œuvres
? On peut en douter.
* La bataille pour la survie dans le" monde mondialisé
" de l’économie et de la culture numérique
(elle-même étant synonyme d’esprit) est-elle
donc déjà perdue pour l’Europe ? Certains s’y
résigneront, de ce côté de l’Atlantique.
Ils continueront à faire les yeux doux à Google, à
Yahoo !, à Microsoft…et à payer. D’autres,
de plus en plus rares sans doute, s’efforceront de chercher
des solutions permettant de sauver un minimum d’indépendance
et de souveraineté. Mais comment ? Le débat reste
ouvert(1).
(1)
L'article que nous publions
dans ce même numéro, qu'a bien voulu nous
confier Hervé Le Crosnier, apporte de nombreuses réponses
à cette question.
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Intelligents 2005
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