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26 décembre 2005
par Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Projet d' «Initiative pour des réseaux
européens de calcul à haute performance»
Le
superordianteur Tera 10
Pas
de souveraineté européenne sans puissance de calcul
autonome Introduction
L’idée se fait répand petit à petit que
l’Europe n’atteindra jamais à l’indépendance
politique, autrement dit à la souveraineté institutionnelle
et diplomatique, sans souveraineté technologique et scientifique.
Par ces mots on désigne la capacité de maîtriser
en toute indépendance les technologies-clefs indispensables
à la puissance. Certes l’Europe pourrait abandonner
définitivement toute ambition à l’indépendance
dans le domaine technologique, comme elle pourrait abandonner toute
ambition de souveraineté politique. Mais dans un monde où
les Etats-Unis sont plus que jamais résolus à assurer
leur pouvoir par une domination technologique globale, dans un monde
aussi où la Chine et l’Inde sont désormais résolus
à leur disputer cette domination, l’Europe perdrait
rapidement tout poids politique si elle ne relevait pas le gant
à son tour.
En
France, on associe depuis les premières années de
la 5e République l’indépendance technologique
à la détention de l’arme atomique, à
la maîtrise du nucléaire civil et à la capacité
de disposer de vecteurs spatiaux autonomes. Il s’agit effectivement
de points clefs, plus que jamais nécessaires dans un monde
qui sera sans doute multipolaire. Mais on a malheureusement oublié
qu’en amont de ces capacités militaires et civiles
et pour les obtenir se trouve la possibilité de disposer
d’une puissance de calcul scientifique (que l’on désigne
aujourd’hui par le terme de calcul haute performance) qui
soit elle aussi indépendante des influences extérieures.
Le président de Gaulle le savait bien, puisqu’il avait
lancé précisément dans ce but en 1966/67 le
Plan Calcul, destiné à doter non seulement la France
mais ses alliés européens de grands ordinateurs de
calcul scientifique et de gestion pouvant être conçus
et utilisés en toute autonomie. Malheureusement ses successeurs
n’ont pas compris qu’il s’agissait d’un
élément indispensable à la souveraineté.
Ils ont laissé se perdre la compétence industrielle
obtenue à grand peine(1). Les
autres gouvernements européens n’ont pas fait mieux.
Ils ont refusé d’adopter des politiques technologiques
capables de donner à l’Europe une place de leader dans
les domaines de l’informatique, des réseaux et des
logiciels.
On
ne doit pas chercher loin la principale raison de cet aveuglement
des hommes politiques et des industriels européens. Elle
a été et demeure la conséquence de l’intense
campagne de désinformation menée dans le monde entier
pendant 30 ans par le pouvoir politique et économique américain.
Cette campagne a réussi à persuader l’Europe
qu’elle n’avait pas besoin d’informatique au prétexte
que les entreprises américaines étaient les mieux
capables de fournir matériels et logiciels au meilleurs prix
et offrant la meilleure qualité possible. L’Amérique
s’assurait ainsi durablement les clefs véritables de
la puissance à long terme(2).
De
cette dépendance acceptée par les Etats européens
découlent les résultats que l’opinion européenne
avertie commence à découvrir ou redécouvrir
avec une certaine inquiétude, inquiétude encore bien
timide alors qu’elle devrait en fait prendre la forme d’une
alerte générale. Dans les technologies clefs de l’informatique,
des réseaux, des logiciels, de la robotique et de l’intelligence
artificielle, l’Europe ne dispose pratiquement plus d’industries,
non plus que de laboratoires de recherche de niveau international.
Ceci se paye évidemment en termes d’emplois de scientifiques
et d’ingénieurs. Les jeunes s’intéressant
à ces questions sont obligés de s’expatrier(3).
Certes, les optimistes n’accepteront pas ce constat et feront
valoir quelques résultats locaux intéressants. Globalement
cependant le diagnostic est indiscutable. Dans le même temps,
dans le cadre de politiques différentes mais avec une vigueur
identique, la Chine, l’Inde et certains autres Etats émergents
forment des ingénieurs par centaines de milliers, multiplient
les innovations et les sites industriels.
Faut-il cependant désespérer des espoirs de souveraineté
politique européenne, au motif que lui manquera de plus en
plus cette arme de la guerre qui est la puissance informatique sous
forme notamment de moyens de calcul haute performance indépendants
? Peut-être pas. Grâce une nouvelle fois à la
France, et notamment aux générations d’ingénieurs
informaticiens dédiées au sein du Commissariat à
l’Energie Atomique, à la Délégation Générale
à l’Armement et dans quelques grandes entreprises stratégiques
à la préservation des moyens de simulation nécessaires
à l’entretien de la force de dissuasion nucléaire,
il a été possible de conserver une compétence
humaine de grande valeur. L’idée semble commencer à
naître que cette expérience pourrait être reprise
et valorisée au bénéfice d’un renouveau
de l’informatique scientifique, non seulement à finalités
militaires mais surtout dans les domaines civils où la dépendance
à l’égard de l’étranger est tout
aussi dangereuse qu’elle le serait dans le domaine militaire.
De plus, ce que nous pourrions appeler le modèle français
pourrait être étendu à l’échelle
européenne, en coopération avec la Commission et les
Etats qui en son sein se décideraient à reconquérir
une compétence de niveau international dans le domaine du
calcul haute performance et de ses applications. Mais le mouvement
reste encore bien timide, mal compris par la plupart des décideurs
et parfaitement ignoré du grand public, c’est-à-dire
finalement des électeurs et des contribuables.
Nous
examinerons très sommairement dans cette note les trois clefs
de ce renouveau : se donner les instruments d’observation
nécessaires à la prise de conscience du retard stratégique
accumulé depuis 30 ans – mettre en évidence,
notamment pour l’opinion scientifique, les domaines des technologies
européennes où s’impose la détention
en propre d’une puissance informatique de niveau international
– définir des cheminements permettant à l’Europe,
dans une ambiance qui sera nécessairement celle d’un
affrontement courtois mais sans pitié avec le reste du monde
développé, de reconquérir les éléments
de la puissance informatique qu’elle a laissé perdre(4).
A.
Mesurer la dépendance
Les
études récentes ne manquent pas pour alerter l’opinion
sur la perte de compétence française et européenne
dans le domaine essentiel de la puissance de calcul. Signalons :
- L’enquête de l’Académie (française)
des Technologies : Enquête sur les frontières de la
simulation numérique. Diagnostics et propositions. Ce rapport
analyse l’importance de la simulation dans les principaux
domaines industriels et scientifiques, mais souligne le manque de
vision stratégique qui permettrait à la France de
se doter des outils informatiques indispensables. Il formule des
recommandations sur lesquelles nous reviendrons.
- Le Top 500 des super-calculateurs, selon lequel notre pays se
retrouve en termes de puissance de calcul disponible au niveau de
l’Espagne et de l’Italie, avec 2% l’ensemble du
Top 500, le nombre de systèmes installés étant
de 8 en 2005, soit 1,6 % du total)[voir notre article du 21/11/05]. On peut supposer que
très probablement, certains grands calculateurs utilisés
pour des objectifs de défense et de sécurité
nationale ne sont pas mentionnés par les Etats qui les possèdent,
au moins à leur niveau réel de puissance.
- Périodiquement, des économistes et de hauts fonctionnaires
du secteur de l’administration technique ou de la recherche
mettent en garde les ministres compétents ou les gouvernements
sur les retards pris et sur les mesures qui selon eux s’imposeraient.
Mais ces rapports restent peu connus des médias et du public.
- Ajoutons que régulièrement, malgré leur avance,
les scientifiques américains, notamment au sein de la National
Science Foundation et du National Research Council, déplorent
le manque d’ambition des budgets de développements
en très grands calculateurs et réseaux scientifiques,
faisant valoir notamment le retard qui risque d’être
pris à l’égard de la Chine. Evidemment, ils
n’évoquent jamais leur dépendance possible à
l’égard de …l’Europe, ce qui montre bien
à quel niveau d’estime celle-ci est tenue. De tels
rapports font apparaître, par défaut si l’on
peut dire, les insuffisances européennes.
Toutes
ces études, bien que précieuses, ne mesurent que faiblement
la dépendance européenne. Il faudrait procéder
à des analyses autrement plus difficiles, car relevant de
l’Intelligence Economique. Elles mesureraient sans complaisance
les pertes de compétences et de ressources économiques
qu’enregistrent les grandes entreprises et les administrations
européennes en faisant appel aux calculateurs scientifiques
et aux logiciels associés non-européens : gaspillage
de moyens, pertes directes de savoirs technologiques et humains,
fuites indirectes multiples au profit des concurrents, sous-investissement
techno-scientifiques du fait que l’on ne dispose pas ab
initio des moyens nécessaires à la naissance
des idées et à la mise en place des initiatives, manques
à gagner ultérieurs en termes de chiffres d’affaires
et de possibilités d’exportation.
Les
Européens, exceptionnellement, ont fait de tels calculs pour
justifier le lancement du programme de positionnement satellitaire
Galiléo, destiné à leur permettre d’échapper
au monopole du GPS américain (alors que beaucoup d’
« experts » expliquaient que celui-ci suffisait largement
à l’Europe). On a pu montrer que, en période
de croisière, Galiléo générera 9 mds
d’euros par an de CA en services et équipement. Il
permettra par ailleurs en 10 à 15 ans de créer 140.000
emplois. Il serait facile de transposer ces chiffres à ce
que pourrait rapporter une politique européenne indépendante
dans le domaine des grands calculateurs et des logiciels. C’est
sans doute par centaines de milliards d’euros et millions
d’emplois qu’il faudrait compter.
B.
Identifier les grandes politiques stratégiques dépendant
de la capacité de disposer en propre de moyens de calcul
haute performance.
Nous
avons indiqué que, pratiquement depuis les années
1960, les stratèges américains et leurs relais en
Europe ont expliqué qu’il n’était pas
nécessaire aux Européens de disposer de calculateurs
en propre. Faire appel au marché, c’est-à-dire
aux solutions américaines, dans le cadre d’appels d’offres
internationaux ouverts, suffisait largement à couvrir tous
les besoins. C'est ce véritable mensonge, nous venons de
le voir, que les promoteurs de Galiléo ont démonté
pour ce qui les concerne. Mais la prise de conscience reste à
faire dans tous les autres domaines de la recherche/développement
et de l’industrie, notamment quand il s’agit d’envisager
de grandes politiques stratégiques indispensables à
la souveraineté européenne et répondant à
de grands défis scientifiques et industriels tels que celui
mentionné ci-dessous du climat. On pense généralement
à la sécurité-défense. Mais il ne faut
pas oublier le civil, où les enjeux sont aussi importants.
Prenons l’exemple des concurrences internationales féroces
désormais engagées pour contrôler les émissions
de gaz à effets de serre, évaluer les risques pesants
sur les écosystèmes, proposer des politiques de sauvegarde
et finalement, développer et vendre des technologies de limitation
des risques et de substitution. Pour jouer un rôle au niveau
mondial, notamment au sein des institutions internationales ou des
grandes conférences destinées à évaluer
les changements climatiques, l’Europe doit disposer de ses
propres mesures d’observation du globe et de ses propres modèles
de simulation, ceci en avance de quelques jours à quelques
mois sur ses concurrents. Elle doit mettre en place un appareillage
complet de capteurs océaniques, terrestres et satellitaires,
ce dont elle espère se doter grâce au programme GMES.
Mais elle a besoin aussi d’un réseau des calculateurs
les plus puissants du monde. Or de telles ressources de calcul lui
sont aujourd’hui inaccessibles. Certes, un grid a été
mis en place, associant plus de 95000 ordinateurs, à l'initiative
des Britanniques, pour procéder à certaines études
sur l'évolution du climat. (http://climateprediction.net/,
mais on
est encore loin des puissances de calcul qui seront nécessaires
pour peser d'un poids suffisant dans les négociations internationales
concernant ce que tout le monde considère aujourd'hui comme
le plus grand risque pesant sur l'humanité en ce début
de XXIe siècle.
Les Etats-Unis au contraire se sont engagés dans une politique
ambitieuse de simulation sous la responsabilité du Département
à l’Energie. Citons notamment le programme ASCI (Accererated
Strategic Computing Initiative), sans mentionner les programmes
militaires. On sait par ailleurs que dans le domaine de l’observation
de la Terre, les Japonais ont installé le plus grand calculateur
vectoriel existant, le Earth Simulator (celui-ci est d’ailleurs
en train de perdre sa prédominance devant les machines d’IBM
et de Hewlett Packard) …Or si l’Europe veut dans ces
confrontations très sévères avec les autres
super-puissances, ne pas jouer les utilités, elle devrait
disposer de sa propre architecture de machine, de ses propres réseaux
de calcul et finalement de ses propres réseaux d’obtention,
de stockage, de répartition et d’analyse des milliards
de données générées par jour de travail
des grands ordinateurs(5).
Faisons
donc rapidement une courte liste des domaines où s’exerce
une compétition internationale sans pitié, où
nos concurrents ne nous feront aucun cadeau et où, par conséquent
l’indépendance européenne dépend ou dépendra
à l’avenir de moyens de calcul en propre(6).
-
L’industrie et la recherche nucléaire : citons sans
exclusive les enjeux considérables que représentent
la mesure du vieillissement des matériaux du parc existant,
la recherche de modalités de traitement des déchets
politiquement acceptables, le développement des centrales
de 4e génération qui représentent un énorme
marché pour les 30 prochaines années et enfin pour
couronner le tout les premiers tests relatifs à la faisabilité
du réacteur expérimental Iter, tant en ce qui concerne
la résistance des enceintes que la gestion des flux de plasmas
et innombrables autres problèmes.
- Les sciences du vivant : génomique, protéomique,
analyse des virus et bactéries responsables des pandémies,
simulation de la réaction de l’organisme considéré
comme un ensemble intégré aux agressions comme aux
médicaments. Les besoins de simulation sont immenses.
- Les nanosciences : appel aux nanotechnologies pour la réalisation
de nouveaux matériaux, biens de consommation, médicaments.
Les besoins de calcul destinés à simuler les comportements
« quantiques » d’atomes manipulés individuellement
ou par petits paquets sont eux aussi potentiellement illimités.
On conçoit bien que, dans la physique nanométrique
comme dans la biologie moléculaire « aux limites de
l’inerte », l’impossibilité d’observer
directement la nature oblige à multiplier les modélisations
et les calculs de probabilités.
- Toutes les industries mécaniques et manufacturières
: aérospatiale, automobile, moteurs exploitant de nouvelles
sources d’énergie.
- Toutes les industries procédant à des explorations
en sous-sol ou sous-marines: pétrole, industries minières…
- La physique fondamentale, qui fait appel à des accélérateurs
de particules de plus en plus puissants (notamment le futur LHC
du CERN destiné à entrer en service vers 2008). Dans
ce domaine on rangera aussi les applications de la physique quantique
(cryptographie, calculateurs quantiques) et plus généralement
tout ce qui concerne les états encore mal compris, dits émergents,
de la matière et de l’énergie.
- La prévision et la gestion des risques de grande ampleur.
Ceux-ci se développent dans un monde de plus en plus complexe
dont il est impossible de prévoir les réactions aux
catastrophes sans puissants moyens de simulation.
- L’astronomie et la cosmologie, dont les nouveaux instruments,
en orbite ou terrestre, nécessitent des moyens de calcul
de plus en plus rapides capables d’interpréter utilement
les données et de faire naître de nouvelles hypothèses
testables.
- Les sciences cognitives. Nous mettrons dans cette catégorie
les moyens d’analyse et de simulation du cerveau humain, ainsi
que ceux consacrés, souvent en parallèle, à
la réalisation de machines pensantes artificielles. Le vaste
domaine des robots autonomes affectés à l’exploration
scientifique, à la production manufacturière, aux
services, aux loisirs et aux systèmes d’armes, se situe
à la confluence des études de neurosciences, de l’intelligence
artificielle et des systèmes informatisés en réseaux.
Contrairement à ce que l’on croit parfois, la recherche
par systèmes multi-agents, très féconde dans
ces secteurs, n’exclut pas la nécessité de se
connecter sur des réseaux scientifiques puissants. Nous avons
plusieurs fois insisté dans cette revue sur le fait que le
refus européen de se qualifier dans ce domaine essentiel
à tous les développements futurs de l’intelligence
collective équivaut à un véritable suicide.
- La simulation de l'évolution des armements nucléaires
stratégiques. Sur ce plan, la France a pris la décision
de faire construire un grand calculateur français, confié
à Bull, le Tera 10. Cet ordinateur (qui vient d'être
livré au CEA le mois dernier) sera affecté principalement
à l'interprétation des résultats des essais
de fusion nucléaire par confinement inertiel (provenant,
notamment, du laser Mégajoule français), mais il servira
aussi de centre de calcul pour d'autres besoins, ceux du futur Iter
le moment venu, ou ceux d'autres programmes stratégiques).
Tera 10 a été confié à l'industriel
français Bull, rescapé du Plan calcul et qui a maintenu
une compétence en propre comparable à celle des meilleurs
compétiteurs américains. On doit aussi noter que le
CEA et le ministère de la défense ont pris le parti
d‘utiliser des logiciels scientifiques libres, qui leur évitent
de dépendre d’éditeurs tels que Microsoft développant
une politique de produits propriétaires défendus par
des brevets. Nous allons voir que cet effort exceptionnel, dans
un paysage européen caractérisé par l’abandon,
peut fournir les voies du renouveau évoqué en introduction.
C
Confirmer le rôle des Etats dans la mise en place des politiques
scientifiques et industrielles permettant l’indépendance
en matière de calcul.
Pour
les Etats-Unis, la Chine et l’Inde, ce rôle n’a
pas besoin d‘être confirmé puisque c’est
lui qui, depuis l’invention des premiers ordinateurs puis
la mise en place des grands centres de calcul, constitue le moteur
quasi exclusif. Les budgets publics, difficiles d'ailleurs à
comptabiliser précisément, dépassent les 500
millions de dollars par an. Nous n’y reviendrons pas. En Europe
au contraire, nous l’avons vu, il paraît encore aberrant
que les Etats puissent se mêler de ces questions, puisque
dit-on l’initiative privée (américaine s’entend)
répond efficacement aux besoins des clients. L’intervention
de l’Etat est encore assimilée à la réalisation
de mécanos industriels inviables ou de produits inutilisables,
imposés à grands frais à des utilisateurs qui
en sortent pénalisés à vie.
Mais nous avons vu qu'un modèle français nouveau,
reprenant en partie l'esprit du premier Plan Calcul, celui de l'époque
des réussites, semble se faire jour et pourrait même
être envisagé au niveau de l'Europe tout entière.
Il s'agit d'un modèle associant de façon originale
les trois partenaires de toute politique stratégique réussie,
des administrations du secteur régalien, des entreprises
technologiques et des laboratoires universitaires. Mais commenter
ce supposé modèle français n'aura de sens qu'à
l'intention de décideurs et d'opinions publiques décidés
à revenir sur ce qu'Eric Le Boucher, dans un article tristement
significatif du journal Le Monde [25/26 décembre 2005, p.
2] nomme l'« Effacement de l'Europe». Cet effacement
se mesure notamment à ce que les budgets de recherche des
Etats et de l'Union restent à leur niveau actuel ou décroissent,
alors qu'ils devraient croître d'au moins 1% du PIB pour assurer
notre avenir à tous. Si l'Europe ne fait plus de recherche,
elle n'a effectivement plus besoin de moyens de calcul scientifique.
Ceci dit, que pourrait être le nouveau modèle européen
permettant à notre continent de se doter d'un potentiel informatique
correspondant à ce que devraient être ses ambitions
stratégiques. Un début de prise de conscience a déjà
eu lieu et s'est traduit par l'initiative DEISA [voir
in fine notre encadré]. Mais on ne saurait se satisfaire
de ce seul projet, qui repose essentiellement sur des machines IBM.
Nous pensons que les Européens doivent s'appuyer sur des
principes bien affirmés, rompant avec le manque d'ambition,
pour ne pas dire la démission, des décennies précédentes.
Nous avons dit que le numéro spécial du mensuel La
Recherche-CEA de janvier 2006 donne une esquisse de ce que devrait
être cette véritable révolution culturelle.
Elle comporterait les éléments suivants :
-
Se débarrasser définitivement de l’illusion
que le libéralisme, l’ouverture des achats publics
à la concurrence internationale, l’absence d’intervention
de l’Etat constituent les trois piliers indispensables au
développement de l’industrie informatique. On affirmera
au contraire que la volonté étatique s’exerçant
dans des domaines volontairement réservés à
des «champions industriels européens» représente
la seule façon permettant à un pays ou à un
continent économiquement dominé de récupérer
quelques éléments de puissance. C’est ainsi
que, outre les Etats-Unis qui n’ont jamais pratique le libéralisme
pour leur compte, se comportent tous les Etats émergents.
- Mettre en place des contre-pouvoirs internes permettant à
la politique régalienne non sanctionnée par le marché
d’échapper à l’hubris toujours possible
de certains décideurs publics. Ces contre-pouvoirs viendront
du fait que les décisions des administrations militaires
et civiles en charge de la politique de développement des
moyens de calcul seront négociées, quasiment sur un
pied d’égalité, avec les industriels chargés
de l’appliquer et avec les scientifiques chargés de
l’utiliser – le tout dans une grande transparence communicationnelle.
Ceci se fera de diverses façons, la plus efficace aujourd’hui
semblant être de créer des clusters ou regroupements
de laboratoires et d’entreprises autour de puissants moyens
de calcul et de simulations mis en réseaux et offrant des
solutions diversifiées, accessibles sous forme de calcul
à la demande. Il faudra créer autant de tels centres
de calculs réticulés qu'il y aura de technopoles ou
pôles de compétitivité regroupant des communautés
significatives d'intérêts organisées en réseaux
au plan national et européen. C’est le cas de la technopole
Ter@tec, installée dans l’Essonne, et dotée
de la première machine Tera. On pourrait envisager qu’à
terme, les principales technopoles européennes soient équipées
de tels centres et réseaux de calcul, commandés bien
entendus pour l’essentiel à des industriels européens(7).
Tera-10 est, lui, réalisé par Bull (notons que
si cette machine était aujourd'hui homologuée dans
la liste du TOP 500 des superordinateurs - ce qui sera fait au mois
de juin, date du prochain palmarès, elle se classerait en
5 ème position du top mondial ! ).
Dans l'immédiat, des Grilles (ou Grids) de calcul associant
des machines en réseau commencent à se mettre en place.
On citera GRID 5000 (5.000 processeurs répartis sur 9 sites),
une initiative de l'ACI GRID du ministère de la recherche.
L'ACI GRID est soutenue par l'INRIA, le CNRS et RENATER, 8 universités
et une grande-école, des conseils généraux
et régionaux . Dans la suite, l'Agence Nationale de la Recherche
vient de lancer un appel à projets sur le thème "Calcul
intensif et grilles de calcul". pour leur part, le 6e Programme
Cadre européen, suivi du 7e, s'intéressent évidemment
au thème, sous l'intitulé Grid Initiative.
Mais quel que soit l'intérêt des Grids, ceux-ci ne
dispensent pas de développer des super-ordinateurs. Si la
course au pétaflop (1mllion de milliards d'opérations
par seconde) est lancée dans le monde, ce n'est pas sans
raisons.
-
Encourager ou faire naître des champions industriels
et scientifiques européens. C'est là qu'une
véritable rupture avec 30 ans de démission industrielle
s'impose à l'Europe. Les gouvernements français successifs
ont su maintenir, malgré les difficultés politiques,
un rôle de maître d’ouvrage et de maître
d’œuvre au CEA (Commissariat à l’Energie
Atomique), notamment sous la maîtrise d’ouvrage du ministère
de la défense dans le domaine des applications militaires.
D’autres pays européens ne disposent pas d’organismes
équivalents mais ils pourraient s’en doter. Pour ce
qui concerne la France, plutôt que repartir à zéro,
il faudrait capitaliser sur le CEA et ses équipes(8).
En ce qui concerne les industriels proprement dits, la France bénéficie
encore de la présence de Bull, dont l’expérience
dans le domaine des grands calculateurs est grande et vient d’être
confirmée par la commande de la machine Tera-10 destinée
à compléter les moyens à la disposition du
CEA et du ministère de la Défense. Téra-10
devrait croître et devenir Tera-100 vers 2009. Bull et le
CEA vont d'ailleurs coopérer pour lancer la gamme de serveurs
FAME2 destinés au calcul intensif et aux traitements de données
multimédias. Nos voisins européens ont aussi de bons
industriels qui pourraient être requalifiés pour compléter
le dispositif d’entreprises capables de concurrencer efficacement
leurs rivales d’outre atlantique.
- Mais comment faire pour que ces champions ne soient pas trop protégés
par des commandes publiques préférentielles et ne
perdent pas leur compétitivité. Il faut qu’ils
soient incités à réutiliser dans le secteur
concurrentiel les technologies et produits développés
en tout ou partie avec les moyens des Etats. C’est ce que
font sans complexes les industriels américains, dont la compétitivité
tient en grande partie au confortable appui de commandes publiques
qu’ils reçoivent en permanence. Pour sa part, Bull
pourra réutiliser au profit de sa gamme Novascale et FAME2
l'expérience acquise dans Tera-10.
- On ajoutera que, pour tout ce qui concerne les logiciels,
les maîtrises d’ouvrage publiques administratives et
industrielles devront imposer la procédure du développement
en Open Source ou Libre Accès (logiciels libres) sauf dans
des cas extrêmes où s’imposeraient des formats
propriétaires. Mais même en ce cas, on évitera
de retenir comme développeurs des éditeurs qui manifestement
ne jouent pas la carte du Libre.
Nous avons précédemment suggéré, pour
rendre l’accès à Linux et aux autres sources
libres plus systématique, de lancer au niveau des institutions
européennes une European Open Source Initiative,
analogue à celle inaugurée en Asie il y a deux ans,
laquelle a considérablement encouragé la production
de logiciels par des programmeurs et éditeurs locaux.
- On posera la question des composants. Dans ce
domaine, la dépendance européenne est presque totale.
Nous y consacrerons un article dans notre prochain numéro.
- Ajoutons pour terminer que l’Europe ne devrait pas laisser,
à un horizon un peu plus lointain, la recherche en matière
d’ordinateurs quantiques et d’ordinateurs à
ADN aux entreprises américaines, telles IBM et Microsoft,
qui semblent y consacrer les seuls crédits un peu importants
affectés à de telles recherches. On rappellera par
exemple la compétence du CEA en France et du Quantum Computer
Center en Grande Bretagne dans le domaine de la téléportation
quantique.
Conclusion
Nous
pensons que tout ce qui précède, convenablement critiqué
et précisé, donnerait matière à une
initiative politique de grande ampleur que l'on pourrait intituler
«Initiative pour des réseaux européens de calcul
à haute performance». Elle pourrait être proposée
par la France aux gouvernements de l'Union et à la Commission.
Afin de préciser
l'idée, pourquoi ne pas organiser un colloque ?
Notes (1)
Notamment au sein de l’entreprise européenne Unidata
(associant la Compagnie Internationale de l’Informatique,
Siemens et Philips), qui fut sabordée en pleine ascension
par le retrait français de 1973.
(2) Dans le domaine des industries culturelles
et de loisirs, les Etats-Unis ont réussi également
à convaincre une grande partie du monde que les produits
de ses industries suffisaient parfaitement aux besoins des populations.
(3) Les trois colloques consacrés en Europe
à la souveraineté technologique, à Paris en
2004 [http://www.pan-europe.org],
à Madrid et à Augsbourg en 2005, ont fait ce même
constat accablant.
(4) Nous avons trouvé beaucoup d’éléments
pour illustrer cette note dans le Hors Série La Recherche-CEA
de janvier 2006, Le calcul haute performance. Ce numéro
vient à son heure, sans doute parce que de plus en plus de
scientifiques et d’industriels prennent conscience qu’il
n’est plus possible aujourd’hui de laisser l’Europe
continuer à s’illusionner sur l’état de
sa dépendance mortelle à l’égard de l’informatique
étrangère.
(5) On sait mal, en Europe, que Microsoft est
engagée dans une lutte sévère avec d’autres
entreprises de gestion des référencements et des données,
notamment Google, pour maîtriser ce marché et ses retombées
en termes d’acquisition des compétences (des autres).
Cette lutte perceptible dans le domaine de l’Internet, est
encore plus sévère pour ce qui concerne le traitement
des données scientifiques. D’où le fait que
le partenariat de l’INRA avec Microsoft a pu être dénoncé,
dans l’optique de la guerre économique, comme l’introduction
du loup dans la bergerie (voir sur la stratégie de Microsoft
l’article de Bernard Ourghanlian, directeur technique, Microsoft
France, p. 45, La Recherche CEA, op.cit, sous le titre (anodin)
de « Un flot ininterrompu de données ».
(6) Pour en savoir plus sur les perspectives
techno-scientifiques, on se référera aux travaux véritablement
fondateurs du futurologue Ray Kurzweil. Son dernier ouvrage, la
Singularité, montre clairement les changements sociétaux
considérables qui résulteront de l’augmentation
exponentielle des puissances de calcul avec la diminution corrélative
de leurs coûts. Malheureusement pour l’Europe, comme
elle ne disposera pas de tels moyens, aucun ou presque de ces changements
ne se produira sur son territoire et dans sa mouvance socio-politique.
(7) Rappelons qu'aux Etats-Unis, les appels d'offres
pour les équipements informatiques pilotés par le
Département de l'Energie, le Département de la Défense,
la NSF et la Darpa ne sont accessibles qu'aux seuls industriels
américains.
(8) Nous pensons qu’une faute majeur du
Plan Calcul fut, par préjugé libéral, de ne
pas confier les développements industriels de l’informatique
au CEA de l’époque, au lieu de chercher l’appui,
qui se révéla évanescent, des industriels privés
Thomson et CGE, maisons-mères de la Compagnie Internationale
de l’Informatique. Il ne serait pas trop tard pour réparer
cette erreur, vu notamment le rôle que le CEA sera appelé
à jouer dans le domaine de l’atome civil (4e génération
et fusion).Rappelons qu'aux Etats-Unis, les appels d'offres pour
les équipements informatiques pilotés par le Département
de l'Energie, le Département de la Défense, la NSF
et la Darpa ne sont accessibles qu'aux seuls industriels américains.
DEISA
: un supercalculateur virtuel pour l'Europe
Christophe Jacquemin (25/11/04)
Six
pays européens(1) mettent
en commun leurs moyens de calcul afin de déployer
un environnement de calcul distribué supra-national,
avec pour objectif d'améliorer la compétitivité
de l'Europe dans tous les domaines des sciences et des technologies
qui nécessitent des calculs intenses. Une belle initiative
donc que ce projet baptisé DEISA(2),
constatant que jusqu'à présent seuls les centres
de calcul nationaux mettaient à disposition des chercheurs
leurs ressources informatiques. Or, la concurrence croissante
entre l'Europe, les USA et le Japon impose de disposer de
toujours plus de puissance de calcul.
Piloté
par la France (via le CNRS-IDRIS(3)),
le projet est financé pour 5 ans dans le cadre du
6eme Programme Cadre de Recherche et de Développement
Technologique (PCRD) de la Commission Européenne.
Dans une première phase, le supercalculateur réparti
résultera de l'intégration en réseau
de quatre calculateurs IBM français, allemands et
italiens. La plate-forme ainsi créée est un
super cluster (grappe) de noeuds de calcul, situés
dans différents endroits et dans différents
pays mais qui apparaissent comme n'étant qu'une seule
et même machine pour les utilisateurs. Le système
final regroupera 4000 processeurs ainsi qu'une énorme
capacité mémoire pour une puissance totale
de 22 Teraflops(4),
plaçant ce supercalculateur en quatrième position
mondiale(5).
Dans une seconde phase, d'autres systèmes IBM seront
intégrés, notamment ceux provenant de Finlande,
permettant d'atteindre rapidement les 30 Teraflops et plus.
Architecture
du système
La future
architecture du supercalculateur DEISA a été
conçue pour fournir une interface simple aux utilisateurs
finaux. Elle se compose de deux couches applicatives. Au
niveau de la couche interne, des plates-formes de calcul
distribuées semblables (même
architecture, même système d'exploitation)
forment ensemble un supercalculateur virtuel distribué.
La plate-forme ainsi créée est un super cluster
de noeuds de calcul, situés dans différents
endroits et dans différents pays mais qui apparaissent
comme n'étant qu'une seule et même machine
pour les utilisateurs.
Cette première couche applicative bénéficie
du système de fichier IBM Global Parallel File System
(GFPS), qui permet de fédérer des systèmes
de données distants de manière dynamique.
Il permet de redistribuer aisément les tâches
de calcul d'un noeud du réseau afin de le libérer
rapidement, le rendant de nouveau opérationnel pour
des opérations de calcul nationales.
La deuxième
couche applicative permet de connecter différents
autres types de ressources de calcul (ordinateurs vectoriels,
clusters Linux, etc.) au cluster IBM central, parachevant
ainsi la création d'une grille de calcul hétérogène.
La première plate-forme ainsi intégrée
est le superordinateur ALTIX du centre néerlandais
SARA Computing and Networking Services, fabrique par SGI,
et équipé de 416 processeurs Itanium. La grille
hétérogène du projet DEISA sera administrée
grâce au middleware* UNICORE, qui gérera la
répartition des charges de calcul et de mémoire
de façon transparente pour les utilisateurs finaux
via une interface Web unifiée.
* Ou
encore intergiciel, en français : terme qui désigne
l'ensemble des services qui étendent les systèmes
d'exploitation pour fournir aux applications des fonctions
de gestion de la distribution (désignation, exécution
répartie, sécurité...) et de gestion
des ressources distribuées (fichiers, mémoires,
objets...).
(1)
France (pilote du projet), Allemagne, Italie, Royaume-Uni,
Finlande, Pays-Bas. Signalons que grâce à son
architecture ouverte, le programme peut s'étendre
à tout moment à de nouveaux partenariats.
(2) Distribued European Infrastructure for Supercompution
Applications.
(3) Institut du Développement et des Ressources en
Informatique Scientifique, situé en France, à
Orsay.
(4) Un teraflop = mille millards d'opération (en
virgule flottante) par seconde.
(5) En se référant à la liste Top 500
des ordinateurs les plus rapides du monde.