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Réunis
les 5 et 6 décembre à Berlin, les ministres représentant
les 17 pays membres de l'Agence spatiale européenne, dont
le Canada (ESA) sont parvenus à un accord qualifié
par eux d'«historique» sur l'avenir de l'Agence de 2006
à 2010. Cet accord est également considéré
par les observateurs comme un début de prise en compte par
l'ensemble des pays européens de l'importance stratégique
de l'espace.
Nous
ne serons pas pour notre part aussi optimistes.
Beaucoup reste à faire, non seulement sur le plan budgétaire
mais sur le plan des esprits, pour que les Européens comprennent
que sans une politique affirmée de souveraineté spatiale,
ils ne pèseront guère dans les décennies prochaines
face aux Etats-Unis, plus que jamais décidés à
affirmer leur domination globale. Face également à
la Chine et à l'Inde, nouveaux entrants eux aussi décidés
à faire de l'espace un domaine essentiel de souveraineté.
Certes,
la conférence qui partait très mal aurait pu vraiment
tourner au désastre, abandon ou report à des échéances
indéterminées des projets actuellement en cours. Le
risque existait. La volonté de réduire les budgets
publics consacrés à l'espace est très répandue
en Europe. Elle repose sur l'idée que les dépenses
correspondantes ne doivent pas être considérées
comme prioritaires par les Européens, qui ont d'autres urgences
à financer - ceci d'autant plus, dit-on, que les autres grands
pays, Etats-Unis en tête, s'acquittent très bien de
cette mission d'exploration spatiale.
Il faut bien voir que l'ESA, et avec elle l'Europe spatiale, n'est
vraiment défendue (et encore assez mollement) que par la
France et l'Allemagne, l'Italie venant en troisième. Or la
France pouvait arguer de ses difficultés budgétaires
pour diminuer ses contributions. L'Allemagne, qui a investi principalement
dans le projet de laboratoire Columbus destiné à être
arrimé à la Station Spatiale Internationale, aujourd'hui
en panne faute de navette, semble bouder les autres projets spatiaux.
Quant à l'Italie, l'opinion publique ne semble guère
s'intéresser à l'espace, sinon au projet de petit
lanceur Véga proposé par ses industriels. Les autres
pays européens, d'une façon générale,
ne considèrent pas les enjeux de l'espace comme prioritaires
et leurs contributions au budget de l'ESA, quand ils en sont membres,
sont encore symboliques. Le désintérêt manifesté
par la Grande-Bretagne à l'égard des programmes européens
est particulièrement inexplicable. Faut-il y voir un manque
de vision stratégique ou plutôt la volonté de
ne pas venir en compétition avec les Etats-Unis ? Quoi qu'il
en soit, les faits sont là. Seule la Commission européenne
avait marqué, depuis quelques mois, un intérêt
croissant pour certains projets spatiaux qui seront co-pilotés
avec l'ESA et financés par le Programme Cadre de Recherche
: Galiléo et GMES
Maintien du budget
Quoiqu'il
en soit, la réunion a garanti à l'ESA les ressources
nécessaires, soit 8,4 milliards d'euros sur 3 ans –
pour mener à bien l'essentiel des programmes qu'elle compte
poursuivre ou démarrer dans cette période. Nous en
ferons la liste ci-dessous. Ce budget est à comparer au budget
de la Nasa qui dépasse les 16 milliards de dollars par an
auxquels le spatial militaire américain ajoute plus de 20
milliards par an. Roger Maurice Bonnet, président du COSPAR
et auteur du rapport de 2003 sur la stratégie spatiale européenne,
rappelle qu'aux Etats-Unis les budgets spatiaux civils équivalent
à une dépense de 110 dollars par habitant, pour 15
euros en Europe, soit une différence de 1 à 7 pour
des PNB et des populations voisines. Est-ce admissible? N'importe
quel esprit de bon sens répondra par la négative.
Cependant,
selon le directeur général de l'ESA, Jean-Jacques
Dordain (qui est il est vrai un peu condamné par fonction
à l'optimisme) « La valeur de l'accord est aussi
politique. Les six résolutions adoptées portent, pour
la première fois, sur le long terme, avec le souci de renforcer
la cohérence de nos activités.» Cette cohérence
concerne en particulier la coopération entre l'ESA elle-même,
les Centres spatiaux nationaux existant depuis longtemps, notamment
l'excellent CNES en France, et les décisions de la Commission
européenne en matière de financement des recherches.
Berlin a certes affiché une cohérence, ce qui est
une bonne chose, mais une cohérence a minima. On maintient
l'espace européen en vie, mais sous assistance respiratoire,
ce qui lui interdit de grandes ambitions.
Même pour en arriver là, il a fallu discuter longtemps,
dans les groupes de travail préparatoires et en séances.
Beaucoup de ministres, traduisant le manque d'intérêt
de leur pays pour une politique spatiale européenne autonome,
souligné ci-dessus, s'étaient opposés à
l'idée de réserver les besoins de lancement et de
mise en orbite de satellites aux industriels européens. L'illusion
libérale est encore très répandue, selon laquelle
il faut pour ces projets, grâce à des appels d'offres
ouverts au plan international, prendre le produit le moins cher
(qui n'est d'ailleurs généralement pas le meilleur).
Pratiquer ainsi consiste à se mettre dans la dépendance
de fournisseurs et surtout de gouvernements non européens,
qui ont déjà montré qu'ils privilégiaient
leurs intérêts nationaux avant ceux de leurs partenaires
européens. Aurait-on le plein appui des Etats-Unis quand
il s'agira de lancer les satellites Galiléo destinés
à concurrencer le système américain GMS ? Ceci
à plus forte raison lorsque ces produits seront d'usage dual,
c'est-à-dire utilisables aussi bien pour le civil que pour
le militaire. L'Europe est dans cette situation condamnée
à ne compter que sur elle-même ou sur des partenaires,
tels que la Russie, avec qui il est possible de négocier
sur un plan d'égalité, mais sans garanties de continuité.
L'accord a fini cependant par ce faire sur ce point essentiel de
la préférence européenne. A partir de maintenant,
les Européens seront tenus d'utiliser une fusée européenne
(Ariane 5 déjà opérationnelle et, d'ici à
quelques années, Vega et Soyouz, lancée aussi à
Kourou à partir de 2007) pour placer leurs satellites en
orbite, sous réserve que le prix du lancement ne dépasse
pas une valeur limite préalablement fixée. On sera
dubitatif sur l'effet contraignant de cet accord, sur lequel les
Américains ont commencé à ironiser. Pour la
France cependant, il s'agit d'une décision essentielle, puisque
les industriels européens des lanceurs et des satellites
sont en grande partie implantés en France et impliqués
dans des activités spatiales de défense, non envisagées
dans le cadre de l'ESA, mais qui supposent un maintien de la compétence
technologique. En ce qui concerne la coopération avec la
Russie, faudra-t-il renoncer à suivre l'exemple récent
de l'Allemagne qui vient de commander 4 lancements à l'Agence
russe Rockot ? Pas nécessairement, mais si coopération
il y a, ce devra être dans le cadre d'une politique concertée,
tenant compte des plans de charge des lanceurs européens
et du site de Kourou.
Les
ministres se sont également mis d'accord pour poursuivre
le financement de Colombus, considéré comme incontournable
par l'Allemagne, ceci en dépit du fait que les experts estiment
généralement qu'il s'agit dorénavant d'un programme
sans grand intérêt, trop coûteux (650 millions
d'euros) et surtout fonction de la bonne volonté de la Nasa
à fournir des vols de navette – situation illustrant
clairement le risque de la dépendance à l'égard
des Etats-Unis. Mais la recherche du consensus en Europe impose
l'art du compromis.
Cet accord sur Colombus rend d'autant plus inexplicable le refus
des ministres d'autoriser l'ESA à collaborer avec les Russes
sur le programme Kliper. Il s'agit là du principal point
négatif à inscrire au bilan de la réunion.
L'ESA souhaitait y apporter une contribution préparatoire
modeste mais politiquement significative pour les Russes, de 50
millions d'euros sur les deux prochaines années. Deux fois
plus gros que les actuelles capsules Soyouz, pour un poids de 14,5
tonnes, Kliper doit pouvoir embarquer, à partir de 2012,
six hommes pour des missions vers la station spatiale internationale,
ou plus loin, vers la Lune et Mars. L'Agence considère qu'elle
ne peut pas se doter elle-même d'un tel outil – ce qui
pourrait cependant être envisagé si les gouvernements
prenaient au sérieux le concept de souveraineté spatiale
européenne - et comme elle ne veut pas continuer à
dépendre exclusivement de la navette américaine, l'option
Kliper lui semble inévitable. Il faudra donc sûrement
revenir sur la décision du Conseil des ministres, dans quelques
mois, après avoir mieux préparé le terrain
au plan politique. Encore faudrait-il que les ministres européens
de l'espace reviennent sur leur préjugé, fermement
ancré depuis les affirmations de Claude Allègre, selon
lequel les vols humains n'ont pas d'utilité.
Sur
le programme scientifique, qui fait partie de l'enveloppe obligatoire
à laquelle chaque pays doit souscrire (environ le tiers du
budget de l'ESA), ainsi que sur les programmes optionnels (observation
de la Terre, télécommunications, Galiléo, vols
habités, exploration de Mars par un robot dans le cadre du
programme Aurora, etc.) il a été décidé
d'augmenter les budgets annuels de l'ESA de 2,5% (ce qui consiste
à les stabiliser compte-tenu de l'inflation). Ce n'est donc
pas l'opulence. Beaucoup de petits programmes et sous-programmes
devront être retardés ou supprimés. Ainsi du
télescope Eddington qui devait chercher des planètes
similaires à la Terre autour d'étoiles proches. On
le regrettera.
Ajoutons que la Commission européenne a donné son
accord, pour sa part, à une contribution d'environ 1 md d'euros
par an pour tous les programmes à applications commerciales
auxquels elle s'intéresse.
Nouveau
rendez-vous et lacunes
Un nouveau rendez-vous du conseil des ministres a été
pris pour 2008, qui sera aussi important que celui de Berlin. Il
s'agira de faire le bilan des actions en cours et nouvelles, ainsi
que de décider de nouvelles actions si, comme il apparaît
déjà nécessaire, le renforcement de la compétition
dans le domaine spatial exige que l'Europe confirme et surtout amplifie
sa stratégie.
Un
des points les plus importants concerne la question des vols humains,
évoquée ci-dessus. Ceux-ci ne serviront pas uniquement
à desservir la plate-forme spatiale, mais à préfiguer
des missions sur la Lune et à terme sur Mars. Laissera-t-on
aux Etats-Unis, à la Chine et peut-être à d'autres
la responsabilité et l'honneur de telles opérations?
Pour éviter cette démission collective, il faudrait
dès maintenant développer des lanceurs lourds successeurs
d'Ariane et des modules de type CEV (Crew Exploration Vehicle) permettant
l'envoi et le retour d'équipages en orbite. Une coopération
avec la Russie est possible, nous l'avons dit. Mais l'Europe dispose
d'industriels suffisamment performants pour que les solutions nécessaires
y soient réalisées à des coûts tout à
fait abordable.
On observera aussi, mais ceci était attendu, que les questions
relatives aux systèmes spatiaux de défense : observation,
télécommunications, actions anti-balistiques et autres,
n'ont pas été abordées. Elles devraient dans
l'avenir relever de l'Agence européenne de défense,
ou d'accords multilatéraux entre Etats européens.
Les experts civils et militaires estiment qu'un budget supplémentaire
global d'1 md d'euros par an pourrait permettre de mettre à
niveau le potentiel spatial de défense européen. Mais
aucune décision en ce sens n'est en vue dans les budgets
militaires.
Résumé des principales
décisions
Activités obligatoires de l'Agence
Le niveau de ressources est maintenu pour 2006-2010.
Les programmes en cours seront donc poursuivis et par conséquent
financés sur les bases actuelles :
- Programme d'observation de la Terre (Earth Observation Envelope
Programme)
- Programme d'exploitation de l'ISS (Colombus) Programme Periode
2 and programme ELIPS 2
- Evolution des lanceurs et de la plate-forme de Kourou
- Programme ARTES (Advanced Research in Telecommunications Systems)
Nouveaux programmes
- Financement des composants spatiaux du GMES (Global Monitoring
for Environment and Security) qui représente la participation
européenne à l'initiative internationale GEOSS (Global
Earth Observation System of Systems). Le programme commencera par
le remplacement des satellites Envisat et ERS-2 qui commencent à
vieillir (voir notre article
GMES). Mais ce remplacement ne sera pas immédiat.
Le premier satellite de la série des Sentinels qui bénéficie
d'un soutien financier de l'Union européenne. doté
d'un radar, ne devrait voler qu'en 2011. La continuité des
observations des continents, des océans et des glaces repose
donc sur la bonne santé des satellites en exploitation.
- Premiers financements du programme Aurora, comprenant une mission
d'exploration robotique ExoMars (notre image, à lancer vers
2011) et un programme dit Core visant à préparer de
futures explorations planétaires.
- Financement des premiers travaux nécessaires aux prochaines
générations de lanceurs et de moteurs.
- Premiers financement pour le programme GSTP (General Support Technology
Programme) destiné à mettre au point des composants
électroniques ou des technologies dédiés aux
futurs projets spatiaux. Il s'agit de développer des solutions
indispensables qui ne sont pas en possession des industriels européens.
Or de plus en plus, les Etats-Unis, sous prétexte de protéger
la sécurité nationale, refusent leur exportation ou
leur incorporation dans des produits finis. On cite en particulier
le vol des satellites en formation, destiné à réaliser
des observatoires en orbite utilisant l'interférométrie.
On
ajoutera à cette série de décision le projet
de réalisation de plates-formes satellitaires pour les futures
missions commerciales en orbite géostationnaire (Mission
AlphaSat dans la suite de la structure dite Alphabus déjà
prise en charge par l'ESA et le CNES). ainsi que l'étude
du concept de petits satellites géostationnaires proposés
par les Allemands et les Britanniques.
Enfin le remplacement du satellite Cryosat récemment détruit
a été décidé, à la grande satisfaction
des experts qui comptent sur lui pour étudier l'évolution
de la calotte glaciaire arctique.
Notre
conclusion
Les
ministres, en introduction au communiqué final, se sont félicités
de voir que l'Espace européen trouvait de plus en plus d'audience
dans les opinions publiques, grâce notamment à l'écho
donné à certaines missions, comme Huygens ou Mars
Express. C'est indéniable. Mais la véritable prise
de conscience reste encore à faire. On peut en trouver un
exemple dans le fait que les radios et les télévisions
françaises, sauf erreur, ont passé sous silence, au
soir du 6 et au matin du 7, les résultats de la réunion
de Berlin. Il était plus important pour elles de parler d'Outreau
ou de la greffe de visage.
Le projet de Colloque que nous envisageons pour l'année prochaine,
visant à contribuer à la sensibilisation du monde
politique, reste donc plus que jamais nécessaire.