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1er février 2005
par par Pek van Andel m.v.van.andel@med.rug.nl
Texte t
raduit et adapté du hollandais par Danièle Bourcier, directeur de recherche au CNRS bourcier@msh-paris.fr

Sérendipité, ou de l'art de faire des trouvailles

Ex chercheur et expérimentateur à l'université de Groningue, Pek van Andel possède la plus grande collection mondiale de sérendipités et est considéré aux Pays-Bas comme "sérendipitologue".
L'auteur a proposé aux journaux Le Monde et Le Figaro le texte qui suit - texte d'une communication faite le 1er février 2005 à l'université de Cannes - qui en ont refusé la publication (mais était-ce finalement le bon endroit où le publier ?). Il a alors décidé de l'offrir ici gratuitement, à condition que soient respectés le droit d'auteur et celui de la traduction. Qu'il en soit remercié.
Pek van Andel a introduit le mot Sérendipité aux Pays-Bas avec la transcription "serendipiteit". Le mot existe désormais dans les dictionnaires hollandais.
Combien de temps faudra-t-il avant que le "sérendipité" figure dans les dictionnaires français, le mot existant déjà depuis plus d'un siècle dans les dictionnaires anglais ?

Automates Intelligents


Le mot serendipity ('sérendipité' en transcription) a été forgé il y a 251 ans. La sérendipité est l'art de découvrir, inventer et créer ce à quoi on ne s'attend pas. Les dictionnaires français n'ont pas encore accepté ce terme. Voici l'histoire de ce mot étrange pour l'art crucial de trouver le non-cherché, qui joue un rôle important dans la science, la technique et l'art.

Introduction

Les trois fils du roi de Serendip (mot du perse ancien pour Sri-Lanka) refusèrent après une solide éducation de succéder à leur père. Le roi alors les expulsa.
Il partirent à pied pour voir des pays différents et bien des choses merveilleuses dans le monde. Un jour, ils passèrent sur les traces d'un chameau. L'aîné observa que l'herbe à gauche de la trace était broutée mais que l'herbe de l'autre côté ne l'était pas. Il en conclut que le chameau ne voyait pas de l'oeil droit. Le cadet remarqua sur le bord gauche du chemin des morceaux d'herbes mâchées de la taille d'une dent de chameau. Il réalisa alors que le chameau pouvait avoir perdu une dent. Du fait que les traces d'un pied de chameau était moins marquée dans le sol, le benjamin inféra que le chameau boitait.
Tout en marchant, un des frères observa des colonnes de fourmis ramassant de la nourriture. De l'autre côté, un essaim d'abeilles, de mouches et de guêpes s'activait autour d'une substance transparente et collante. Il en déduisit que le chameau était chargé d'un côté de beurre et de l'autre de miel. Le deuxième frère découvrit des signes de quelqu'un qui s'était accroupi. Il trouva aussi l'empreinte d'un petit pied humain au près d'une flaque humide. Il toucha cet endroit mouillé et il fut aussitôt envahi par un certain désir. Il en conclut qu'il y avait une femme sur le chameau. Le troisième frère remarqua les empreintes des mains, là où elle avait uriné. Il supposa que la femme était enceinte car elle avait utilisé ses mains pour se relever.
Les trois frères rencontrèrent ensuite un conducteur de chameau qui avait perdu son animal. Comme ils avaient déjà relevé beaucoup d'indices, ils lancèrent comme boutade au chamelier qu'ils avaient vu son chameau et, pour crédibiliser leur blague, ils énumérèrent les sept signes qui caractérisaient le chameau. Les caractéristiques s'avérèrent toutes justes.
Accusés de vol, les trois frères furent jetés en prison. Ce ne fut qu'après que le chameau fut retrouvé sain et sauf par un villageois, qu'ils furent libérés.
Après beaucoup d'autres voyages, il rentrèrent dans leur pays pour succéder à leur père.

[Ce texte est un fragment résumé du conte Les pérégrinations des trois fils du roi de Serendip d'Amir Khusrau, un grand poète persan. C'est le premier conte de son recueil Hasht Bihist (Les huit Paradis, 1302). ]

Voltaire écrivait Zadig, ou la destinée, en 1748, inspiré par une version française de l'adaptation italienne Perigrinnaggio de Christophoro (Venice, 1557) du texte original. Mais le mot zadigité n'existe pas en français.

L'histoire

Le mot sérendipity a été crée le 28 janvier 1754. Il est décrit par Horace Walpole comme définissant le talent de ces trois Princes. Dans une lettre adressée à Horace Mann, ambassadeur à Florence, il utilisa pour la première fois ce mot et en donna l'étymologie et la définition. Walpole avait rencontré Mann pendant son 'grand tour' en Italie.
Voici son passage sur la sérendipité :

D'ailleurs je dois te raconter une découverte pénible. [...] Cette découverte est presque du type de ce que j'appelle sérendipité, un mot qui dit beaucoup, que j'essaierai de t'expliquer parce que je n'ai rien de mieux à te dire ; tu le comprendras mieux par l'étymologie que par la définition. Une foi,s je lisais un conte stupide appelé "Les trois Princes de Serendip". Quand les trois dignitaires voyageaient, ils faisaient toujours des découvertes, par accidents et sagacité, des choses qu'ils ne cherchaient pa s; par exemple l'un d'entre eux découvrit qu'un âne borgne était passé par la même route parce que l'herbe avait été broutée seulement du côté gauche où l'herbe était pourtant la moins bonne. Comprends-tu sérendipité maintenant? [..] il faut bien noter qu'aucune découverte d'une chose que tu cherches tombe sous cette description [..].

Ici se termine le passage de la lettre. Walpole souligna l'importance de la sérendipité dans une lettre qu'il a écrit plus tard :

Ni qu'il n'y a aucun danger à commencer un jeu nouveau pour l'invention ; beaucoup de découvertes sont faites par des gens qui étaient à la chasse de quelque chose de très différent. Je ne suis pas totalement sûr si l'art à faire de l'or ou la vie éternelle sont inventés - mais combien de découvertes nobles ont été déjà mises en lumière parce qu'on cherchait ces moyens miraculeux ! Pauvre Chimie si elle n'avait pas eu de motifs aussi glorieux devant les yeux!

Ce n'est qu'en 1833 que le mot sérendipité fut imprimé pour la première fois. C'est à ce moment que la lettre cité ci-dessus fut éditée avec d'autres lettres de Walpole.
Il fallu attendre 1875 pour que ce mot sérendipité soit reprit par quelqu'un d'autre. Le bibliophile et chimiste Edward Solly l'utilisa alors dans le magazine Notes and Queries et le lança dans des cercles littéraires. Walter Cannon, professeur de physiologie au Harvard Medical School, l'importa dans les sciences exactes avec le chapitre Gains from Serendipity de son livre The Way of an Investigator, 1945 [investigare = chercher, chasser, suivre la trace = vestigium (d'un animal)].
L'observation que le hasard joue un rôle quand on fait des découvertes et des inventions est naturellement plus vieux que le mot serendipité. Le célèbre physicien britannique Robert Hooke écrivait déjà en 1679 dans la préface de ses Lectiones Cutlerianae :

[...] (La plus grande partie de l'invention est un peu un accident heureux en dehors de notre pouvoir, et comme le vent, l'Esprit de l'Inventeur souffle si et quand cela est pertinent et nous ne savons presque pas d'où il vient et s'il est parti). À cause de cela, il est préférable d'embrasser l'influence de la Prédestination et d'être diligent pendant la recherche de tout ce que nous rencontrons. Parce que nous réaliserons vite que le nombre des observations importantes et Inventions collectées de cette manière sera cent fois plus grand que ce qui a été trouvé par n'importe quelle anticipation.

Presque un siècle plus tard, en 1775, le pasteur et chercheur anglais Joseph Priestley note dans l'introduction de ses Experiments and observations on different kinds of air [gaz] :

Les sujets de ce tome illustrent la vérité d'une remarque que j'ai faite plus d'une fois dans mes textes philosophiques et qui peut être difficile à répéter trop de fois parce qu'elle encourage fortement des recherches philosophiques : en effet nous devons plus à ce que nous appelons accident, c'est à dire, philosophiquement parlant, à l'observation des événements qui se présentent avec des causes inconnues qu'à n'importe quel bon plan ou théorie préconçue dans cette activité. Cela n'apparaît pas dans les oeuvres de gens qui écrivent synthétiquement sur ces thèmes mais on le voit très bien, je n'en doute pas, chez ceux qui sont plus célèbres par leur sagacité philosophique que s'ils écrivaient de façon analytique et ingénieuse.'

Une remarque - dont la citation a été souvent erronée - sur le rôle du hasard a été faite par le chimiste Louis Pasteur dans son discours d'introduction de doyen de la nouvelle Faculté des Sciences à Lille en 1854 :

C'était dans cette mémorable année 1822. Ørsted, physicien Suédois [Danois], tenait en mains un fils de cuivre réuni par ses extrémités aux deux pôles d'une pile de Volta. Sur sa table se trouvait une aiguille aimantée placée sur son pivot, et tout à coup il vit, (par hasard diriez- vous peut-être, mais souvenez-vous que, dans les sciences d'observation le hasard ne favorise que des esprits préparés) il vit tout à coup l'aiguille se mouvoir et prendre une position très différente de celle que lui assigne le magnétisme terrestre. Un fil traversé par un courant électrique fait dévier de sa position une aiguille aimantée.
Voila, messieurs, la naissance du télégraphe actuel.

Dans son manuscrit, Pasteur écrivit 'des esprits préparés'. Au lieu de cela, fut mprimé 'les esprits préparés', comme Mirko Grmek le remarqua par la suite. Au-dessus d'une porte de la Harvard Medical School, on lit d'ailleurs la citation Chance favors only the prepared mind (Le hasard ne favorise qu'un esprit préparé).
Onze années plus tard, en 1865, Claude Bernard, qui fut dramaturge mais plus connu comme père de la physiologie expérimentale sur notre continent, écrivit à son tour :

J'ai dit, en effet, qu'il ne faut jamais rien négliger dans l'observation des faits, et je regarde comme une règle indispensable de critique expérimentale de ne jamais admettre sans preuve l'existence d'une cause d'erreur dans une expérience, et de chercher toujours à se rendre raison de toutes les circonstances anormales qu'on observe. Il n'y a rien d'accidentel, et ce qui pour nous est accident n'est qu'un fait inconnu qui peut devenir, si on l'explique, l'occasion d'une découverte plus ou moins importante.

Le sociologue des sciences américain Robert Merton souligna en 1976 que les faits empiriques aident au commencement d'une théorie. Il donna alors la définition la plus exacte de la sérendipité :

Le phénomène de sérendipité concerne l'expérience assez générale de l'observation d'une donnée non-anticipée, a-normale et stratégique qui devient l'occasion du développement d'une nouvelle théorie, ou l'extension d'une théorie existante. Chacun des éléments de ce phénomène peut été décrit facilement. D'abord la donnée est non-anticipée. La recherche orientée vers le test d'une hypothèse fournit un produit à côté par hasard, une observation inattendue qui concerne des théories qui n'étaient pas prises en compte au commencement de la recherche.
Deuxième point, l'observation est a-normale, surprenante et incompatible avec les théories courantes, ou avec d'autres faits constatés. Dans les deux cas, l'incompatibilité prima facie éveille la curiosité ; cela incite l'investigateur à rechercher la donnée pour le mettre dans un cadre plus large de connaissance. [..]
Troisièmement, observant que le fait inattendu doit être stratégique, c'est-à-dire qu'il doit permettre des implications qui concernent une théorie généralisée nous parlons naturellement plus de ce que l'observateur fait avec la donnée que sur la donnée même. Parce que cela demande clairement un observateur sensibilisé à la théorie, pour lui
permettre le détecter le général dans le particulier.

Pour Merton, 'sérendipité' est le terme juste pour l'observation d'un fait surprenant qui est suivi par une abduction (explication) correcte. Pour distinguer l'abduction de la déduction et de l'induction, je cite le philosophe pragmatique américain Charles Pierce qui redécouvrait en 1866 l'abduction, comme le philosophe portuguais John Poinsot le fit en 1631 :

Il y a dans la science trois façons de raisonner fondamentalement différentes, la Déduction (appelée par Aristote sunagwgh [ςυναγωγη] ou anagwgh [αναγωγη]), l'Induction (pour Aristote et Platon epagwgh [επαγωγη]), et la Rétroduction (pour Aristote apagwgh [απαγωγη], mais, par erreur souvent traduit par abduction). À côté de ces trois raisonnements, l'Analogie (pour Aristote paradeigma [παραδειγμα]) combine les caractères de l'Induction et de la Rétroduction.

Pierce regarde l'abduction (il utilisait comme synonymes la rétroduction, l'hypothèse et la présomption) comme la seule forme de raisonnement pour découvrir quelque chose de neuf:

[Induction] ne peut jamais produire une idée, quel que soit son type. Et la déduction non plus. Toutes les idées de la science viennent par abduction. L'abduction consiste dans l'étude des faits et dans la conception d'une théorie pour les expliquer.
L'abduction est le processus de l'imagination d'une hypothèse explicative. C'est la seule opération logique qui introduit un idée neuve quelconque; parce que l'induction détermine une valeur, et la déduction dérive seulement les conséquences inévitables d'un hypothèse pure. La déduction prouve que quelque chose doit être. L'induction montre que quelque chose marche de facto. L'abduction suggère seulement que cela serait possible. Sa seule justification est que la déduction peut dériver de sa suggestion un prédiction, qui peut être testée par induction, et qui, si l'on veut apprendre jamais quelque chose, ou expliquer de toute façon des phénomènes, doit être fait via l'abduction.
Le premier phase d'une hypothèse et son développement, comme question simple ou avec un certain mesure de confiance, est une étape dérivée, que j'appelle, comme proposition, l'abduction.

Ici se terminent les citations de Peirce qui est spécialement connu par son travail sur le pragmatisme comme méthode de recherche. Pour cela il est appelé 'pragmaticiste'.

Epilogue

Quand je définis la sérendipité comme le don de faire des trouvailles, c'est à dire de trouver ce que l'on n'a pas cherché, qu'est-ce que j'entends par trouvailles?
Je parle de trouvailles si deux ou plusieurs éléments connus sont combinés originalement aux yeux de l'investigateur, en quelque chose de neuf et vrai (science), de neuf et utile (technique), ou de neuf et fascinant (art). Cogito pour 'je pense' signifie littéralement 'je secoue', comme Jacques Hadamard le remarquait. Et une des traductions possibles pour intelligo est 'je choisis'. Le non-cherché est relié au chercheur qui l'a trouvé mais n'exclut pas qu'il cherchait autre chose à ce moment ou avant (ce qui est souvent le cas). Dans les sciences, on parle de découverte de phénomènes qui existaient déjà, comme les rayons X. Dans la technique, on parle d'invention (in-veno = je viens sur [quelque chose]) de ce qui n'existait pas avant, comme le 'daguerreotype'. Dans l'art, on parle de création liée à l'artiste, et Pablo Picasso dit dans son Étude de femme : 'Je ne cherche pas, je trouve'. Un exemple classique de sérendipité dans l'art est une expérience écrite par le peintre russe Vassily Kandinski qui observait en 1910 quelque chose de miraculeux :

À Münich, un regard inattendu dans mon atelier m'a rendu perplexe. C'était à l'heure du crépuscule. Je rentrai chez moi avec ma valise de peintre. Quand j'aperçus tout d'un coup, une toile incroyablement belle avec une chaleur intense, je m'arrêtais et m'approchais rapidement de ce tableau énigmatique dans lequel je ne voyais rien d'autre que des formes et des couleurs dont le contour restait incompréhensible. Je trouvais la clé de l'énigme immédiatement : c'était un tableau peint par moi qui était posé contre le mur sur un de ses côtés. Le lendemain, j'essayais à la lumière du jour de retrouver l'impression que j'avais reçue du tableau la veille. Mais je n'y réussissais qu'à moitié. De plus, dans ce tableau mis sur le côté, je reconnaissais toujours les objets et l'azur délicat du crépuscule avait disparu. À présent je savais que 'l'objet' nuisait à mes tableaux.

Après cette expérience, Kandinski commença à peindre volontairement de façon complètement abstraite. On peut considérer qu'il s'agit de la première initiative de ce qu'on appelle l'art abstrait (abstraho = j'enlève [la représentation de 'l'objet']).
Si on découvre quelque chose de neuf, il faut des années pour savoir si c'est nouveau et vrai, utile ou fascinant. Rétrospectivement, il existe toujours un risque à ce qu'une légende se forme. La sérendipité d'une trouvaille peut être facilement sous-estimée ou niée, ou surestimée ou inventée. Dans la pratique, la sérendipité joue un rôle de figurant, qui peut être essentiel. La découverte de Christophe Colomb est éclairante à cet égard : si le 'Nouveau Monde' n'avait pas existé, Colomb serait resté inconnu.
L'évolution génétique illustre bien le rôle de la sérendipité. Chaque mutation d'un gène est un événement accidentel, non-cherché, sans but et aveugle. Si la mutation est testée, c'est seulement ensuite qu'on peut savoir à quel problème la réponse a apporté une solution. Ensuite, le gène muté doit encore montrer qu'il a plus de chance de survivre que le gène non muté.
Dans la culture définie comme 'connaissance transférable', l'évolution marche exactement dans l'autre direction : le problème précède la réponse. Mais la sérendipité joue aussi un rôle dans la culture. Plusieurs études indiquent que les innovations sont pour quatre-vingts pour cent des réponses à un problème connu, comme la pilule contraceptive. Dans les vingt pour cent qui restent, la découverte est faite avant que la demande soit connue, par exemple les rayons X.

Mon cabinet de sérendipités m'a appris les dix points suivants :

1. La sérendipité existe comme interprétation juste d'une observation surprenante. C'est une trouvaille, quelque chose qui 'tombe' sur quelqu'un, sine anticipatio mentis (sans anticipation de l'esprit), une expression de Francis Bacon. 'Sans hypothèse a priori', je dirais. Une vraie innovation est toujours 'sérendipiteuse' sinon elle ne serait pas nouvelle. Ce qui est vraiment neuf ne peut être dérivé de ce qui est connu. Si c'était possible, le résultat ne serait pas vraiment neuf. Le totalement nouveau peut être trouvé seulement par surprise et pour cela un événement imprévisible est nécessaire, comme une anomalie bizarre ('Ciel!') ou une illumination soudaine ('Eurêka!'). Ce qui ne surprend pas ne peut pas être vraiment neuf. Par exemple, une invention n'est pas brevetable si elle est évidente, elle doit avoir un élément surprenant. Le droit anglais précise même que la sérendipité d'une invention n'est pas une contre-indication pour un brevet. La volonté d'un dieu, notre inconscient, un plan, une stratégie, une idéologie, un programme de recherche ou d'ordinateur ne peuvent jamais anticiper l'inconnu, l'impossible, le contre-intuitif, l'arrivée des faits, des relations, des points de vue ou des effets pervers, qui sont surprenants. De même, un système expert ne peut pas non plus improviser ou être surpris, il n'a pas de sens de l'humour, il ne peut pas été effrayé et n'est pas capable de (re)connaître ce qui est vraiment nouveau.

2. Dans les disciplines expérimentales, comme la chimie, la physique, la géologie, la médecine, l'astronomie, la technique et les arts, les exemples de sérendipité sont fréquents. Dans ces domaines, il est plus facile de voir et de tester si on a découvert, inventé ou créé quelque chose de non-cherché : on peut expérimenter. Dans les sciences humaines, l'expérimentation est rarement possible parce qu'on ne peut pas isoler complètement la situation dans laquelle le phénomène se manifeste. Personne ne sait jamais a priori si une intervention voulue dans un contexte social a des effets prévus ou non, ou des effets pervers surprenants ou non. À Bruxelles par exemple, l'Office de lutte anti-fraude est chargé de découvrir les effets non-voulus d'un règlement communautaire.

3. La sérendipité joue un rôle secondaire et essentiel, qui ne doit être ni surestimé ni sous-estimé. L'astronome et historien américain Martin Harwit a étudié 43 découvertes de phénomènes cosmiques et remarqua qu'environ la moitié de ces observations était sérendipiteuse. Il commenta ainsi ce résultat : 'Cela jette un peu de doute sur les critères normaux du 'peer review' parce que les critères courants reposent sur une justification théorique du travail que le chercheur veut faire : surtout si on demande du temps pour [utiliser] un télescope ou pour toute autre chose.'

4. La recherche systématique et finalisée et la sérendipité ne s'excluent pas mais sont complémentaires et même se renforcent. Dans la pratique, la sérendipité peut émerger en exécutant un projet planifié : dans la trouvaille de la vulcanisation, un cas de pseudo-sérendipité, Charles Goodyear trouva ce qu'il cherchait mais sur une route imprévue.

5. En général, le rôle de la sérendipité dans les sciences, la technique et les arts est sous-estimé. En effet on rationalise souvent a posteriori sur la recherche expérimentale et ses résultats, quand on publie ses résultats. Les éléments qui ne sont pas rationnels, chronologiques et recherchés, comme les observations accidentelles ou fortuites, les surprises, les erreurs, les choses dont on n'a jamais rêvé, les inconnues qui ont donné des résultats restent alors dans l'ombre ou sont même dissimulés dans les coulisses ou derrière le décor. Ensuite la rationalité pure devient la norme, non seulement quant aux résultats mais aussi quant à la route qui conduisait à ces résultats. Des chercheurs rapportent alors leur conclusions comme s'ils les dérivaient de façon directe et logique de leur première hypothèse, retirant les indices d'une sérendipité éventuelle. Un article sur une expérience réussie est écrit et publié de telle façon que cette expérience soit reproductible. Ainsi un livre de recettes de cuisine ne parle pas de la façon dont elles ont été trouvées. L'inside story, l'histoire derrière la narration, le 'comment se passait réellement la recherche' manquent. Un article de ce type est désigné comme 'fraude', 'prophétie rétrospective' ou 'falsification rétrospective'. Si l'article est lu comme le rapport d'une découverte, il peut conditionner le lecteur dans sa propre recherche à négliger les fleurs du bas-côté de la route qui formaient un bouquet plus beau que les fleurs qu'il a cultivées lui-même dans son parc. Cela peut donner une perte de sérendipité : le plan et le but peuvent gâcher l'aventure et le voyage. Un chercheur aguerri doit garder ses deux yeux ouverts : l'un pour des observations cherchées et l'autre pour des observations non-cherchées. Von Laue, le célèbre chimiste allemand formulait cette idée avec empathie : 'On voit souvent le mérite sans la chance mais jamais la chance sans le mérite.'
Harry Beckers, qui fut la figure centrale de la recherche dans la société Shell avait un oeil ouvert pour la sérendipité et s'opposait à l'approche dite 'Harvard Business School', qui présume que l'on peut planifier la recherche et le développement et que ce secteur doit seulement résoudre des questions sans 'bavarder' à leur sujet :

En tant que coordinateur de la recherche, on doit être le gardien d'un système ouvert, à l'abri de la domination bureaucratique. La planification de la recherche doit été faite
de façon simple. Il faut suivre le planning mais cela ne doit pas devenir un but en tant que tel. Les vraies idées à approfondir surviennent souvent sous la douche et les réelles innovations, les soi-disant quantum jumps, émergent par accident comme quelqu'un qui, lorsqu'il veut verser le liquide d'un gobelet, s'aperçoit que ce liquide est devenu solide. Le bon chercheur se demande alors ce qui se passe... La découverte du polyketon 'Carillon' de Shell est un bon exemple, mais c'est difficile de l'expliquer à ses clients. Quand on souligne trop la planification, trop de gens tournent autour du pot sans être dans le pot lui-même. En
d'autres termes, le bureaucrate devient de plus en plus important et la recherche réelle disparaît.

6. Le Grec Héraclite d'Ephèze (550-475 av. J.C.) aurait écrit : 'Quand on n'attend pas l'inattendu, on ne le découvre pas parce qu'on peut pas le trouver et qu'il reste inaccessible.' Les anciens Grecs avaient même un dieu pour l'inconnu, jusqu'à ce que, dit le Nouveau Testament, les Chrétiens viennent, voient et disent que le dieu grec inconnu était leur Dieu. À ce moment l'histoire prenait, je pense, une fausse direction. C'est pourquoi je veux maintenant faire revivre ce dieu ouvert à l'inconnu pour combattre la routine servile du connu.

7. Les sérendipitistes sont souvent vus dans la littérature comme des observateurs, curieux, facilement distraits, intuitifs, judicieux, flexibles, ayant le sens de l'humour mais étant difficilement gérables car ils ont un esprit indépendant et un comportement imprévisible. Ils ne peuvent pas être encadrés de façon autoritaire car leur motivation est intrinsèque. Un maverick, un serendipity-prone, un Einzelgänger, un 'oiseau libre' défend sa liberté académique et la liberté de la recherche en général. Le fameux physicien américain Irving Langmuir formula cette exigence de cette manière :

Le travail n'était pas planifié. Il pouvait être 'poussé' parce que nous étions curieux et passionnés. On ne peut pas planifier de découvertes mais le travail qui occasionnera les découvertes. On peut organiser un laboratoire de façon à obtenir une plus grande probabilité de résultats utiles. Tout en sauvegardant la flexibilité et la liberté. Nous savons par exemple, qu'on peut faire des choses qui ne peuvent pas arriver en les planifiant. La sérendipité est l'art de profiter de l'inattendu. La liberté de l'opportunité, telle que développée par la démocratie, est la meilleure réaction humaine face à des phénomènes divergents. On peut définir la sérendipité comme l'occasion de profiter de l'inattendu.

Detlev Bronk, ancien président de l'Académie des Sciences aux États-Unis, conseillait : 'Fais tout pour attirer les meilleurs mais ne te met pas sur leur chemin.' Les résultats de la recherche fondamentale sont, on le sait, imprévisibles, parce que la recherche fondamentale étudie aussi les trouvailles qu'elle prend au sérieux. R. Pattle décrit ce phénomène :

Certaines écrivains parlent d'une découverte qui n'était pas cherchée comme 'accidentelle' ou 'non voulue'. Ce qui n'est jamais vrai. Les observations sont faites parce que l'observateur a un oeil pour chaque aberration. La découverte des substances qui abaissent la tension de la surface de l'intérieur du poumon a été faite par un ensemble de circonstances et n'est pas simplement un produit du hasard ou de la fortune.'

8. Quand je définis l'intuition (in-tueri = regarder vers) comme une anticipation que je ne peux pas expliquer ni avant ni après, je suppose que la sérendipité commence au-delà de l'intuition. Mais ce n'est pas aussi simple. Dans la pratique, la sérendipité est une intuition en développement, fondée sur une orientation, expérience ou problème, qui est plus générale que ce qui est étudié par le chercheur. Son esprit est préparé à cela. Son anticipation schématique est fondée sur une intuition orientée par un problème spécifique et/ou fondée sur son expérience. Dès que le chercheur fait une observation surprenante, il interrompt ou arrête, son travail 'normal' pour un moment, en vue de l'exploiter et de l'expliquer par son sens de la sérendipité, son intuition, sa connaissance, sa logique et son expérience. Wilhelm Röntgen est un bel exemple : en sept semaines, il explora et publia ce qu'il appelait rayons X. 'X' est le symbole mathématique - d'origine arabe - pour l'inconnu.
La sérendipité est l'art des oeillères démontables. Aussi un sérendipitiste a besoin d'oeillères, quand il recherche et étudie, mais il peut les enlever, et il le fait aussi quand il observe un fait surprenant, qu'il veut interpréter pour en donner une explication correcte, ou une stratégie émergente. Mais dans ce cas, on a besoin d'espace et d'occasion pour le 'bootlegging' (on escamote des produits, comme de l'alcool, dans le haut de ses bottes), pour 'jouer dans le temps du chef', et pour 'l'expérience du vendredi après-midi'. Dans le laboratoire de recherche et développement de Shell, cette recherche personnelle représente 10% du temps de travail, chez DuPont 20% et à 3M 30%. Presque partout il existe une recherche clandestine, ou 'de tiroir' (comme on l'appelle au Pays-Bas) : on cherche ce qu'on veut, on met les résultats dans un tiroir, on demande de l'argent pour chercher et trouver soi-disant ces résultats et si l'argent est donné, on peut continuer à faire ce qu'on veut. Les résultats 'rêvés' de cette recherche payée sont extraits du tiroir quand le financier les demande. Ainsi, dans la Russie communiste, les plans quinquennaux étaient remplis avec des recherches précédemment réussies, qui n'avaient pas encore été publiées. Cette tradition de 'recherche de tiroir' existe dans toutes les disciplines scientifiques et devient de plus en plus importante, parce que c'est une ruse de chercheurs pour défendre la liberté académique vis-à-vis des bureaucrates qui accordent des crédits de recherche. Cette 'politique de tiroir' est un forme de fraude structurelle, légère mais elle augmente au fur et à mesure que la bureaucratie, qui paye la recherche originale, domine. Elle est aussi une perte de temps du côté des chercheurs et des distributeurs de subventions et donne l'idée fausse que la recherche scientifique originale pourrait être planifiée. Naturellement, dans l'investigation scientifique il faut planifier, mais un plan n'est jamais sacré. Pour souligner cela, la société hollandaise des chimistes a déjà donné un premier prix de sérendipité, en 2003.

9. Un expérimentateur qui teste une hypothèse et observe une anomalie (une anormalité qui ne correspond pas à ses idées, opinions, préjugés, dogmes et connaissances) pense d'abord, naturellement, qu'il a fait une erreur. Quand il a exclu cette possibilité, sa réaction secondaire consiste à expliquer autrement le phénomène aberrant pour comprendre quand même l'anomalie. Si cette explication est suffisamment intéressante, élégante et simple, il peut et veut en faire une nouvelle hypothèse de travail, et la tester expérimentalement, indépendamment de l'anomalie, pour éviter de 'penser en rond'. La recherche scientifique boîte, marche, danse et saute alors sur deux jambes : l'une pour tester une hypothèse et l'autre pour expliquer une anomalie surprenante. Alors la méthode hypothético-déductive et la méthode anomalie-abductive (= sérendipité) ne s'excluent pas, mais alternent, se complètent et sont même en synergie. Naturellement toutes les anomalies n'émergent pas pendant le test des hypothèses, et les hypothèses n'émergent pas toutes comme explications des anomalies. Néanmoins le test d'une nouvelle hypothèse ne fournit pas toujours une anomalie fraîche et une anomalie ne donne pas non plus toujours une nouvelle hypothèse.
Le physicien américain Robert Curl est co-découvreur de la 'bucky ball', une molécule de soixante atomes de carbone qui a la forme du sommet des angles des sutures d'un ballon moderne de football. La découverte de cette molécule est un exemple classique d'une anomalie non-attendue, qui émerge pendant une expérience scientifique et qui a été observée et expliquée correctement par la suite. Après avoir reçu un Prix Nobel (partagé) pour cette découverte, Curl insista, dans son intervention, sur la place et le contexte de l'anomalie comme phénomène :

Dans la science, l'hypothèse conduit l'expérience et la théorie, parce que c'est seulement par l'imagination des hypothèses que nous pouvons diriger nos expériences et théories. Ce n'est que si ceci et cela est vrai, que je serai capable de faire cette expérience, de chercher ce résultat spécial ou d'arriver à cette formulation théorique. À l'inverse, l'expérience et la théorie conduisent aussi l'hypothèse. Quelqu'un fait une observation sensationnelle ou a une illumination soudaine et on commence à spéculer sur ces implications et à imaginer des hypothèses possibles. Mais toutes les hypothèses ne sont pas valables ou utiles.

10. Nous sommes trop éduqués avec l'idée que la connaissance progresse d'une question à une réponse, d'une hypothèse à une thèse. Aussi l'examen des connaissance se fait par un questionnaire à 'choix multiples' dans lequel les questions sont préformulées et suivies de réponses préformulées dont on ne peut extraire qu'une seule réponse juste (en fait c'est un choix singulier et non 'multiple'). Cela peut donner sans le vouloir l'idée que, dans le domaine de la recherche scientifique, la connaissance croît d'une hypothèse juste à une réponse juste. Mais dans la recherche, ni la question juste, ni la réponse juste ne sont données avant. De même on ne sait ni si elles existent, ni si on peut les trouver et comment. En outre, à propos d'une observation sérendipiteuse, la pratique scientifique nous apprend que la route entre la question et la réponse est prise en sens contraire. Cela veut dire non de la question à la réponse, mais d'un fait surprenant à un nouveau problème (= hypothèse). Dans la tradition actuelle de l'enseignement et de l'examen des connaissances, on n'apprend presque pas à chercher, trouver et formuler des questions justes et des réponses correctes. Très rarement, on apprend à aller d'une observation surprenante à un problème original. Par exemple, il n'y a pas de travaux pratiques dans lesquels il émerge un phénomène inattendu et non-annoncé, qui serait soumis à un étudiant pour voir ce qu'il en ferait. Ce qu'on n'enseigne pas explicitement, c'est de dériver des hypothèses fraîches à partir d'un fait bizarre. C'est-à-dire de raisonner de ce qu'on ignore, ne comprend pas, ou ne maîtrise pas, vers un problème neuf, utile et vérifiable.
En 1901, le Français Louis Leprince-Ringuet distinguait clairement le vrai chercheur de l'écolier :

Celui qui trouve ce qu'il cherche fait en général un bon travail d'écolier ; pensant à ce qu'il désire, il néglige souvent les signes, parfois minimes, qui apportent autre chose que l'objet de ses prévisions. Le vrai chercheur doit savoir faire attention aux signes qui révéleront l'existence d'un phénomène auquel il ne s'attend pas.

Conclusions

Des sérendipités, ou des illuminations, sont, comme le psychologue cognitif allemand Otto Selz l'écrivait, le résultat d'une anticipation schématique très générale qui était présente dans l'esprit de l'observateur et qui a été provoquée par un événement externe. La fortune sérendipiteuse peut émerger de façon inattendue mais elle ne survient que dans un esprit préparé par un intérêt, une pensée ou une expérience préexistante. Mais après l'étude de centaines de cas de sérendipité, ce point de vue apparaît néanmoins discutable. Comme pour toutes les opérations intuitives, la sérendipité pure ne peut pas être planifiée, programmée ou générée par un ordinateur. Dès qu'on peut la programmer, on ne peut pas la nommer sérendipité. Ce que je peux seulement programmer c'est que, si quelque chose d'imprévu se passe, l'utilisateur agira par lui-même pour essayer de comprendre l'observation surprenante. Et je peux éventuellement spécifier les conditions nécessaires pour l'émergence de ce fait surprenant. Est-ce accidentel ou structurel et quels sont les élément en jeu? 'Les problèmes non-cherchés se manifestent quand on approfondit l'étude,' écrivait Selz.
Aussi mes exemples de sérendipité pure semblent indiquer que les systèmes experts peuvent assister les experts mais non s'y substituer. La sérendipité est définie comme le talent à faire des trouvailles. On ne peut pas la planifier mais on peut la souhaiter pour le lecteur et moi-même, au-delà de notre fantaisie et de nos paradigmes. Dans ce cas, comme le disait Umberto Eco, il ne faut mépriser aucune source.
'Être préparé, c'est tout,' comme le disait Hamlet : 'Readiness is all.' L'orientaliste néerlandais Snouck Hurgronje, qui avait le courage de visiter la ville interdite de la Mecque avec un déguisement, disait en 1900 : 'Quand je vois la femme Fortuna, je la prends et je la baise'. Ensuite la sérendipité fut définie comme 'rechercher une aiguille dans une botte de foin et en sortir avec la fille du paysan'.

The Travails and Adventures of SerendipityPour finir, le typescript The Travels and Adventures of Serendipity de 1958, par Robert Merton† & Elinor Barber†, jamais encore édité, est publié par les Princeton University Press, en février 2004.
251 années après la naissance du mot serendipity, c'est donc le moment idéal pour incorporer enfin les mots sérendipité, sérendipiteux et sérendipitiste dans les dictionnaires français.
Le mot 'trouvaille' est le plus proche, mais sa connotation est légèrement péjorative. Est-ce un hasard ?


© Automates Intelligents 2005

 





 

 

 

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