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La construction du monde macroscopique à
partir du monde quantique
La
Méthode de Conceptualisation Relativisée (MCR) proposée
par Mme Mioara Mugur-Schächter (MMS) nous propose d’analyser
la démarche de construction de connaissances du physicien
qui veut décrire des microétats (des états
de microsystèmes), et d’étendre cette démarche
à l’ensemble de la conceptualisation. (voir
notre présentation). MMS montre que les bases
épistémologiques de la mécanique quantique
descendent jusqu’à une profondeur plus grande que celle
des sciences macroscopiques, en s’enracinant directement dans
le factuel physique. A partir de cet enracinement de départ,
est ensuite construite une toute première strate de connaissances
concernant les microétats. Le livre tout entier vise à
mettre en évidence que cette strate est dotée d’universalité,
que – plus ou moins explicitement et en une version plus ou
moins complètement « déployée »
– cette strate se trouve à la base de tout processus
de conceptualisation.
Nous pensons cependant que l'adhésion du lecteur (relative
à la nécessité d’étendre à
l’ensemble de la connaissance la démarche de construction
des connaissances du physicien quantique) sera d’autant mieux
établie qu’auront été clairement mises
en évidences certaines questions que MMS traite allusivement.
La principale de ces questions est relative à la position
de la physique quantique par rapport aux autres sciences. S’agit-il
d’un domaine séparé, voire différent
des autres ? Ne doit-on pas au contraire considérer que la
physique quantique est si l’on peut dire la mère de
toutes les sciences, pour une raison simple : les sciences macroscopiques
traitent d’entités qui sont fondamentalement quantiques.
La réponse qui se dégage du livre à ce sujet
est particulièrement importante.
La mécanique quantique a une importance pratique fondamentale
par le fait que tout ce qui existe physiquement est constitué
d’objets microscopiques. Cela est bien connu depuis l’apparition
même de cette théorie. Mais en outre la mécanique
quantique a également une importance fondamentale pour l’entière
théorie de la connaissance, c’est-à-dire pour
l’épistémologie, parce qu’elle met en
possession d’un schéma méthodologique général
d’élaboration de processus de conceptualisation. Cela
était resté entièrement inconnu. C’est
l’investigation de MMS qui l’a mis en évidence.
Le fait que tout objet physique est constitué de microsystème
et le fait que la théorie quantique contient le germe d’une
épistémologie générale fondée
dans la microphysique, sont deux faits foncièrement distincts
même s’ils sont reliés. Or la méthode
générale de conceptualisation relativisée (MCR)
développée par MMS à partir de l’analyse
épistémologique de la mécanique quantique,
pourrait s’avérer très importante en elle-même,
peut-être plus importante en un certain sens que la physique
dans son ensemble.
L’exposé du livre de MMS fait apparaît clairement
que ce qui décide du mode de description possible pour une
entité-objet de description donnée n’est pas
la constitution physique interne de cette entité-objet, mais
la situation cognitive dans laquelle l’observateur-concepteur
se trouve relativement à l’entité-objet considérée.
Ceux qui, vers les années 1900, ont commencé de tenter
de décrire des microétats, se sont trouvés
dans une situation cognitive foncièrement nouvelle et tellement
contraignante qu’elle a engendré un formalisme d’un
type sans précédent dans l’histoire des théories
physiques. Dans les sciences macroscopiques la situation cognitive
entre les objets d’étude et l’observateur-concepteur,
a été beaucoup plus immédiate. Elle a permis
de fonder les démarches de construction de connaissances,
dans la manière courante de penser et de parler en termes
d’« objets ». On suppose alors que ces objets
sont réellement tels qu’on les perçoit, dotés
de propriétés permanentes qui leurs sont propres et
qui sont indépendantes de nos actions pour les connaître.
Or il est désormais bien établi par les recherches
de neurophysiologie, de psychologie et d’épistémologie
philosophique, que cette manière de penser et de parler est
illusoire, que c’est l’esprit de l’homme qui crée
les « objets » que nous percevons, que ceux-ci ne sont
que des modèles construits par le corps de l’homme
avec son cerveau et ses sens biologiques et qui par conséquent
doivent autant aux sens de l’homme qu’aux données
physiques extérieures qui interagissent avec ces sens.
Mais les recherches et les conclusions des neurophysiologistes,
des psychologues et des épistémologues modernes, valent
pour les données physiques qui rencontrent directement et
spontanément les appareils sensoriels de l’homme. Dans
ce cas l’organisme humain travaille d’une manière
réflexe qui reste cachée à la conscience, donc
à la connaissance intuitive. Or le cas des entités
microphysiques, comme par exemple les électrons, protons,
etc., est différent. Ces entités ne touchent pas directement
et spontanément les appareils sensoriels de l’homme.
Alors comment se créent les « objets » de la
microphysique ?
Le livre de MMS met en évidence que dans le cas des entités
microscopiques, le processus de construction de connaissances à
leur égard doit se dérouler d’une manière
entièrement délibérée, méthodique,
précisément parce qu’il n’est plus l’effet
réflexe d’interactions sensorielles directes et spontanées.
Le processus délibéré et méthodique
de connaissances qui fonde le formalisme quantique est explicité
dans ce livre, et c’est à partir de lui qu’est
ensuite élaborée la méthode générale
de conceptualisation relativisée dénotée MCR.
A l’intérieur de cette méthode générale,
s’éclaire aussi la structure particulière des
processus spontanés et réflexes qui engendre les «
objets » macroscopiques. Mais cet éclairage procède
d’un point de vue nouveau, spécifiquement épistémologique,
pas neurophysiologique, ni psychologique, et qui ne peut pas être
subsumé non plus à l’épistémologie
philosophique actuelle.
Ceci permet d’établir, à l’intérieur
de MCR, une connexion explicitement exprimée entre les représentations
classiques des connaissances et la représentation universelle
de la première strate de la connaissance, celle explicitée
à partir de la mécanique quantique et généralisée
dans MCR. Il en découle, en particulier, qu' il devient désormais
possible de relier d’une façon claire et contrôlée
les descriptions de la physique classique ou celles de la biologie,
aux descriptions quantiques de microétats. On comprend l’intérêt
d’une telle possibilité :
Les couches de complexité superposées selon lesquelles
s’organisent les entités macroscopiques, peuvent être
étudiées sans nécessairement descendre jusqu’à
l’origine quantique de ces entités. Ainsi la biologie
n’a pas besoin de se poser la question de savoir si les molécules
biologiques ont on non des rapports avec les micro-états
quantiques sous-jacents. L’étude de l’immense
diversité des systèmes biologiques se suffit à
elle-même.
Cependant l’évolution contemporaine de la connaissance
scientifique conduit de plus en plus couramment à des questions
intéressant les sciences et technologies macroscopiques mais
qui ne peuvent trouver une réponse précise que si
le chercheur descend jusqu’aux aux origines quantiques des
entités étudiées. Ainsi c’est du côté
de la physique quantique que de plus en plus de biologistes cherchent
aujourd’hui des explications à des phénomènes
considérés encore comme mystérieux : les origines
de la vie ou les mécanismes profonds de l’évolution.
Plus superficiellement, en matière de technologies, les informaticiens
sont dorénavant persuadés que la cryptologie quantique
et le calcul quantique apporteront des solutions aux difficultés
rencontrées dans l’amélioration des solutions
informatiques actuelles.
MCR permet d’accomplir de telles descentes ainsi que les connexions
de représentation recherchées, dans le cadre d’une
méthodologie générale de représentation,
sous le contrôle explicite des normes de cette méthodologie.
On peut savoir en quelles circonstances le type particulier «
dégénéré » de description classique
reste pertinent et en quelles circonstances il cesse de l’être
et doit être remplacé par le schéma complet
de représentation non-« dégénérée
» induit dans MCR à partir de l’analyse de l’infrastructure
épistémologique du formalisme quantique. On peut savoir
quand le postulat naïvement réaliste selon lequel "nous
connaissons des « objets » tels qu’ils sont vraiment
en eux-mêmes", conduit à une approximation satisfaisante
et pragmatiquement économique, et en quelles circonstances
au contraire cette approximation cesse d’être utilisable
et oblige à admettre que « connaître des modes
d’être du réel-en-soi » est un non-sens
d’un point de vue épistémologique rigoureux.
Ceci permet, si l’on veut analyser les fondements quantiques
des entités macroscopiques, de discerner jusqu’où
l’on peut encore transporter avec soi le postulat «
réaliste » naïf, qui n’apparaît pas
gênant si l’on s’en tient à l’étude
macroscopique du monde. Ainsi, en biologie, on ne pourra pas parler
de l’éventuelle influence d’une particule quantique
sur une molécule biochimique comme si cette particule quantique
« existait » dans le monde biologique dans le même
sens, représentable de la même manière qu’un
atome de carbone de la chimie macroscopique. Il faudra en permanence
traiter la question de la relation entre l’entité macroscopique
et ses correspondants quantiques. Il faudra donc traiter dans le
cadre d’une méthode unique l’ensemble des situations-frontière
où l’interaction entre une particule macroscopique
et un micro-état quantique conduit à des représentations
qui posent des problèmes d’interprétation, comme
désignés par les expressions « réduction
de la fonction d’état », décohérence,
etc.. L’on pourra distinguer les faux problèmes d’interprétation,
de ceux qui sont véritablement des problèmes.
Une méthode qui concerne le
processus « fondamental » de construction de connaissances
?
D’où une seconde question qui s’impose suite
à la lecture du livre de MMS. MCR n’est sans doute
pas une méthode réservée aux recherches conduites
dans les laboratoires de physique. Il s’agit en fait d’une
méthode générale qui permet de contrôler
et de discipliner l’éclosion récente spontanée
de façons de s’exprimer concernant les divers processus
physiques. Il devient possible d’examiner en quelle mesure
il est pertinent ou simplement utile de parler de particules (essentiellement
atomes et molécules) qui « observent » en permanence
le monde quantique. Il paraîtra peut-être convenable
de faire l’hypothèse qu’une molécule biochimique
« observe » son environnement quantique et interagit
avec celui-ci selon les mêmes modes, impliquant les mêmes
postulats épistémologiques non-réalistes, qu’un
physicien quantique humain. Ou bien, peut-être, cela apparaîtra
comme inadéquat à la lumière d’une analyse
MCR. Il faudra en tout cas préciser en quel sens la molécule
peut-être considérée comme accomplissant la
séquence générale d’opérations
épistémologiques spécifiée par MMS :
introduire une entité-objet, introduire une grille de qualification
ou regard, etc.…?
La molécule peut difficilement procéder effectivement
ainsi, puisqu’elle est dépourvue d’une conscience.
Mais à la réflexion, il n’y pas de raisons de
différencier d’une façon forte les représentations
des opérations cognitives délibérées
des observateurs humains, des représentations applicables
d’une manière utile, par une certaine voie analogique,
aux innombrables « observateurs » du monde physique,
molécules chimiques ou biochimiques, cellules et organismes
vivants, voire robots. On pourra facilement montrer, à notre
avis, que la molécule ‘génère des entités-objets
et des angles de vue’, de façon totalement inconsciente
mais tout aussi efficace qu’un observateur humain. Il ne faut
pas alors considérer une molécule isolée, mais
de nombreuses molécules de la même formule chimique
se présentant dans l’espace de façon légèrement
différente. Ces variantes matérialisent des distributions
statistiques reliées à des « répétitions
d’une expérience donnée », comme dans
la description quantique.
Aussi bien MMS insiste à juste titre sur le fait que ce terme
d’observateur n’est pas suffisant. Il faut le remplacer
par celui d’observateur acteur ou même simplement d’acteur.
En tout cas, on se trouve tout naturellement introduit dans le domaine
de validité d’une hypothèse constructive, de
plus en plus prédominante dans la science occidentale. Le
monde macroscopique se construit en permanence par l’action
d’entités qui construisent des structures appelant
des hypothèses théoriques et des tests expérimentaux.
Dans un environnement inconnu, ces processus constructifs continuels
rencontrent certaines réactions ou réponses, et pas
d’autres. Il en résulte des "émergences"
d’entités et configurations qui auparavant ne s ‘étaient
pas réalisées : il y a complexification.
Mais alors plusieurs questions supplémentaires se posent.
La première concerne l’unité apparente du monde
macroscopique. Pourquoi, lorsqu’on observe un système
physique composé d’un très grand nombre de microsystèmes
en microétats quantiques, ne perçoit-on pas constamment
des fluctuations entre des versions différentes ? Pourquoi,
autrement dit, percevons-nous une réalité physique
stable au lieu d’une dispersion d’observations toutes
différentes ? Cette question, qui n’avait apparemment
pas été posée jusqu’à ce jour,
fait l’objet de travaux récents proposant des solutions.
On explique que la multiplication des observations fait apparaître
par sélection des états dominants du monde quantique
(pointer states) qui sont suffisamment solides pour s’imposer
à chaque nouvel observateur, lequel n’en observe qu’une
toute petite partie et ne peut donc à lui seul changer l’état
dominant global. [(Wojciech Zurek et collègues du Los Alamos
National Laboratory à New Mexico, Nature http://www.nature.com/news/2004/041220/full/041220-12.html]
Une seconde question concerne le sens de l’évolution.
Telle que celle-ci est postulée, elle va du quantique au
macroscopique. Le monde quantique a donné naissance, dans
des conditions qui restent à déterminer (fluctuations
du vide quantique ?) à des particules macroscopiques énergétiques
qui de proche en proche se complexifient. Ainsi se construit un
monde macroscopique stable face aux observations macroscopiques.
Sommes-nous en train de vérifier une hypothèse cosmologique
selon laquelle, à partir du vide quantique se construiraient
des univers tous différents, dont le nôtre, au sein
d’un multivers encore plus global ? Mais l’évolution
ne peut-elle s’inverser ? Autrement dit, des particules macroscopiques
pourraient–elles redevenir quantiques pour agir dans le monde
quantique. On ne voit pas très bien comment cela pourrait
se faire et, si cela se faisait, de quelle façon nous en
serions avertis.
Il existe pourtant une possibilité, liée au phénomène
de l’intrication (entanglement). Certains physiciens font
actuellement l’hypothèse que des particules macroscopiques
pourraient se trouver intriquées avec des particules quantiques
et explorer ainsi le monde quantique, en échappant aux contraintes
d’espace-temps qui sont les nôtres (voir notre article:
Intrication).
Il ne s’agirait pas d’un véritable retour en
arrière, puisque les lois temporelles macroscopiques ne seraient
plus un critère de spécification de l’observation.
Il s’agirait si l’on peut dire d’un retour (partiel)
aux possibilités illimitées du monde quantique. Quelles
conséquences pratiques pourrait-on en tirer, applicables
au monde macroscopique ? On pense aux calculateurs quantiques, mais
cette perspective parait bien étroite, et d’ailleurs
encore lointaine.
Un retour à une certaine sorte
de réalisme ?
Ceci étant, une question encore plus fondamentale vient à
l’esprit des lecteurs séduits par la méthode
MCR. Ils seront tentés d’y voir une description «
réaliste » de la façon dont se comporte ou plutôt
devraient se comporter, dans un « monde en soi », des
observateurs acteurs du domaine macroscopique s’adressant
à la « réalité » sous-jacente du
domaine quantique. Il faut créer, nous dit MMS, une entité
objet, la mesurer (ce qui la change), la remesurer et …finalement
on obtient une description relativisée (probabiliste) de
ce qu’est l’entité quantique correspondante.
Pour MMS, cette façon de faire qui a toujours été
celle, dès les origines, de la mécanique quantique,
est tellement valable, tellement « fondée »,
qu’elle peut être exportée à l’ensemble
des processus heuristiques dans n’importe quelle discipline
scientifique que ce soit. Elle doit même être exportée
à l’ensemble des procédés par lesquels
le langage découpe dans notre environnement des objets et
des qualités.
Nous en sommes bien d’accord, nous lecteurs. C’est ainsi
que nous pourrons relativiser le processus d’acquisition de
connaissances et nous libérer des blocages imposés
à l’imagination constructive par de prétendus
absolus inspirés par des philosophies se persuadant d’accéder
à un réel en soi. Mais nous restons ce faisant dans
le domaine des choix philosophiques profonds, qu’aucune preuve
scientifique ne nous permettra jamais de justifier en termes rationnels.
Nous « croyons » en la méthode MCR de même
que nous ne « croyons pas » en l’hypothèse
solipsiste ou en l’hypothèse réaliste forte
ou en l’hypothèse théologique. C’est sans
doute inévitable, à ce niveau d’abstraction,
de faire tel choix et non tels autres, Mais pourquoi cependant faisons
nous – et avec finalement tellement d’enthousiasme -
le choix philosophique proposé par MCR ?
On pourrait tenter de proposer une réponse à cette
question, bien qu’elle ait on va le voir l’inconvénient
(peut-être mineur, après tout) de nous faire revenir
d’une certaine façon au réalisme. La réponse
serait la suivante. Ce n’est pas nous qui faisons le choix
d’appliquer MRC et de « croire » en l’efficacité
supérieure de cette méthode. Ce choix est fait en
dehors de nous et nous sommes obligés de nous y soumettre.
Prenons un exemple. Nous ne faisons pas le choix de croire à
la vie, malgré ses mystères. Nous sommes obligés
d’y croire, du fait même que nous vivons. Nous concrétisons
par notre existence certaines qualités que nous attribuons
à un phénomène que nous appelons la vie. Le
concept de vie s’impose à nous sans ambiguïtés,
de l’intérieur, parce que nous sommes vivants. Si nous
voulions nier cette « réalité » de la
vie - ce que peut-être auraient tenté de faire jadis
certains solipsistes absolutistes - nous nous obligerions à
nier notre existence même. De même, nous sommes conduits
à adopter la méthode MCR parce qu’elle généralise
d’une manière très surveillée et élaborée
la méthode explicitée dans les substrats épistémologiques
de la mécanique quantique, qui régit l’entier
monde microscopique. Et parce que MCR conduit le processus de généralisation
d’une manière qui l’impose universellement pour
tout processus de conceptualisation, impliquant toute entité-objet,
quelle que soit sa taille. En somme, parce que MCR permet de représenter
dans un cadre unifiant tous les processus de conceptualisation,
ceux qui concernent le monde macroscopique (le nôtre), autant
que ceux qui concernent le monde microphysique, ou encore, cosmologique.
Il serait intéressant de se demander si, pour Wojciech
Zurek précité, l’ensemble de représentations
constituant la vue du monde découlant de MRC ne constituerait
pas un « pointer state » actuellement dominant s’étant
imposé, après une compétition darwinienne avec
d’autres « pointer states » moins adaptés,
à un nombre considérable d’observateurs aux
prises via la décohérence avec des entités
quantiques sous-jacentes.
Commentaires
Appelons
monde macroscopique tout ce qui est fait d’atomes et
systèmes d’atomes tels que définis par
la physique, la chimie, la biologie non-quantiques. Dans ce
monde macroscopique, nous pouvons identifier des systèmes
de nature et tailles différentes. Par exemple la cellule
vivante, l’organisme vivant complexe doté d’un
système sensori-moteur et d’un cerveau, le système
symbolique de connaissances produits par plusieurs de ces
cerveaux travaillant en commun. On pourra y ajouter les systèmes
robotiques et leurs constructions de connaissances «
artificielles » qui sont des versions non-biologiques
des organismes vivants et de leurs systèmes de connaissances
biologiques.
Appelons monde quantique tout ce qui se trouve « en
dessous » du monde macroscopique et qui lui fournit
les ressources nécessaires à sa construction.
On pourra éventuellement distinguer entre des micro-états
quantiques correspondants aux atomes macroscopiques, mais
dotés des propriétés caractérisant
le quantique (superposition, intrication, etc. ) et un monde
infra-quantique encore plus fondamental, correspondant à
l’univers hypothétique de la gravitation quantique
(cordes, etc.).
Posons l’hypothèse que du monde quantique (et
infra-quantique) on ne peut rien dire sauf quand il se manifeste
dans le monde macroscopique par des phénomènes
qui ne peuvent être expliqués par les théories
de la science macroscopique. Allons plus loin et posons l’hypothèse
que le monde macroscopique est « construit » par
des interactions entre les atomes macroscopique et les micro-états
quantiques. Ces deux catégories d’hypothèses
font partie des systèmes symboliques de connaissances
construits dans le monde macroscopique par les sociétés
occidentales.
Comment ces interactions peuvent-elles construire des atomes
macroscopiques aux propriétés bien définies
et stables à partir de micro-états quantiques
« dilués » dans le monde quantique, c’est-à-dire
dotés de propriétés quantiques ne permettant
pas de les identifier et de les localiser en utilisant des
paramètres du monde macroscopique ? Pour répondre
à cette question fondamentale, il faut poser une nouvelle
hypothèse. C’est celle de la décohérence.
Au contact d’un atome du monde macroscopique, un micro-état
quantique perd ses propriétés quantiques et
se matérialise. On pourra dire cela autrement en posant
l’hypothèse que l’atome macroscopique «
observe » le micro-état quantique et «
effondre « ou « résout » (collapse)
sa fonction d’onde.
Mais ce que l’atome (ou autrement dit, le système)
macroscopique « observe » alors, ce n’est
pas le micro-état quantique, c’est une construction
macroscopique l’associant (lui et ses semblables du
monde macroscopique) avec un micro-état quantique «
matérialisé » dans les conditions précises
ayant permis l’observation, c’est-à-dire
ayant permis la décohérence ou la non-décohérence.
Pour que cette construction se réalise, il aura fallu
que le système macroscopique mette en place un dispositif
expérimental macroscopique capable de réagir
avec un micro-état quantique supposé, en provoquant
sa décohérence. C’est cette décohérence,
et le nouveau système macroscopique en résultant,
qui constitue la réponse positive du monde quantique
à l’hypothèse posée par le système
macroscopique.
Le dispositif expérimental macroscopique obtiendra-t-il
toujours une réponse du monde quantique, en provoquant
la décohérence d’un de ses micro-états
? Autrement dit, toute hypothèse formulée par
un physicien du monde macroscopique s’adressant au monde
quantique (et sub-quantique) trouvera-t-elle une réponse
? On serait tenté de répondre par la négative,
considérant les écarts qui séparent par
exemple la physique théorique de la physique expérimentale.
Mais on pourrait faire une réponse différente.
Si tel dispositif expérimental ne provoque pas, ici
et maintenant, de réponse du monde quantique, c’est
parce qu’il n’est pas bien conçu. Autrement
dit, il se révèle incapable de provoquer la
décohérence du micro-état quantique qui
lui correspondrait virtuellement au sein des infinies possibilités
de réponse du monde quantique. On dira cela autrement
en posant l’hypothèse que notre monde macroscopique
constitue une matérialisation et une seule parmi les
infinies autres possibilités du monde quantique. Cette
matérialisation écrit une histoire comportant
ses limites. Autrement dit, elle ne peut pas observer (provoquer
la décohérence de) n’importe quel micro-état
quantique. Elle est condamnée à évoluer
dans les contraintes résultant du passé même
de son évolution, c’est-à-dire par ses
matérialisations antérieures.
Mais on constate que, du fait des progrès permanent
de la connaissance du monde quantique par la science microscopique,
le monde macroscopique ne cesse de s’enrichir. Ainsi
on espère bientôt fabriquer un calculateur quantique
à partir de composants physiques, voire biologiques.
Que faut-il en conclure ? C’est que de nouvelles hypothèses
scientifiques « macroscopiques » entraînant
la fabrication de nouveaux systèmes expérimentaux
macroscopiques, élargissent sans arrêt ce que
l’on pourrait appeler la pêche à la décohérence,
c’est-à-dire la pêche à des micro-états
quantiques « acceptant » de se matérialiser.
Il se construit donc de façon continue un monde macroscopique
matérialisé à partir des virtualités
infinies du monde quantique sous-jacent. Et ce sont les hypothèses
élaborées par les systèmes macroscopiques
qui permettent cette construction, quand elles reposent elles-mêmes
sur des systèmes expérimentaux macroscopiques
capables d’obtenir des réponses macroscopiquement
visibles (des décohérences) du monde quantique.
N’existerait-il alors aucune limitation à la
possibilité de construire de nouveaux systèmes
macroscopiques ? On pourrait répondre qu’en théorie,
il n’y en a pas. Ces limitations tiennent seulement
à la lenteur évolutive des systèmes macroscopiques,
qui ne peuvent émettre des hypothèses et fabriquer
des instruments qu’à l’intérieur
des pesanteurs imposées par le monde macroscopique
en général à toute émergence de
nouveauté en son sein.
D’où l’importance d’une prise de
conscience par le monde macroscopique (par les entités
du monde macroscopique) des conditions dans lesquelles il
formule ses connaissances scientifiques, afin de s’affranchir
des lourdeurs méthodologiques héritées
du passé. C’est l’intérêt
du travail de recherche épistémologique conduit
par MMS. Si l’on regarde ce travail comme une émergence
physique, celle-ci nous aide à comprendre que ce sont
finalement nos hypothèses et actions scientifiques
de construction de connaissances qui, en interaction avec
un monde quantique aux possibilités virtuellement illimitées,
élargit notre domaine d’action macroscopique.
Ces hypothèses et instruments n’ont d’ailleurs
pas pour ce faire l’obligation de ne porter que sur
les concepts et méthodes de la physique quantique.
Ils peuvent obtenir le même résultat dans n’importe
quelle discipline scientifique macroscopique car celle-ci,
à un moment ou un autre, conduit à interagir
avec le monde quantique, substrat de toute « réalité
» macroscopique. Ainsi, si je construis par hypothèse
un modèle de la cellule biologique, je me trouve obligé
de ce fait de prendre ensuite en considération les
relations entre le monde biologique et le monde quantique
.
Cette observation, appliquée au monde macroscopique
biologique, nous ouvre d’ailleurs une perspective d’une
très grande richesse. Jusqu’ici nous avons tenté
de nous représenter la façon dont le monde macroscopique
peut ou non se construire en interagissant par la voie de
mécanismes hypothético-expérimentaux
macroscopiques avec tel ou tel micro-état quantique.
Autrement dit, dans cette façon de voir les choses,
c’est le monde physique lui-même qui engendre
sa propre complexifiction à partir du substrat aux
infinies possibilités du monde quantique.
Mais des
processus beaucoup plus ouverts, explosifs en termes de création,
ne seraient-ils pas envisageables ? Certains modèles
cosmologiques suggèrent que ce sont des « fluctuations
du vide quantique » qui provoquent l’émergence
des systèmes macroscopiques, d’ailleurs tous
plus ou moins différents, qui constituent le multivers.
Ce concept de fluctuations du vide quantique reste très
vague, mais il suggère cependant que l’émergence
des formes macroscopiques se produit à partir de phénomènes
intrinsèques à une forme d’univers plus
fondamental. Dans ce cas, pourrait-on les mettre en évidence
(en fait les « recréer sinon les créer)
par de nouvelles hypothèses et de nouveaux dispositifs
expérimentaux macroscopiques s’affranchissant
de plus en plus des contraintes imposées par les premières
matérialisations ?
La réponse
pourrait être affirmative, s’il s’avérait
possible de montrer l’influence de particules quantiques
sur des systèmes d’atomes macroscopiques, appartenant
au monde minéral et mieux encore, au monde biologique.
Différents travaux sont en cours que nous évoquons
dans un article de ce même numéro.
Que pourrait-on
déduire d’hypothèses suivies d’expériences
montrant qu’un micro-état quantique peut influencer
un système atomique ou moléculaire du monde
macroscopique ? C’est que ce que nous pourrions faire
(ou plutôt créer) dans un cadre expérimental,
au niveau de nos propres systèmes, constitue sans doute
l’application d’une procédure banale au
niveau du monde physique fondamental : l’énergie
du vide trouve moyen (on ne sait comment) de générer
des particules quantiques qui trouvent moyen (on ne sait toujours
pas comment) de générer en interagissant des
particules de notre monde macroscopique (ou d’un monde
macroscopique plus ou moins semblable). A partir de là,
le noyau de particules classiques ainsi constitué provoque
la décohérence en chaîne de nouvelles
particules quantiques, selon des modalités différentes
selon les systèmes macroscopiques considérés.
On pourrait aussi envisager que des états de superposition
ou plutôt d’intrication entre particules quantiques
et particules macroscopiques permettent, dans certaines conditions,
à des systèmes macroscopiques d’explorer
les possibilités du monde quantique, en procédant
par exemple à des calculs quantiques analogues à
celles que l’on cherche aujourd’hui à réaliser
dans les calculateurs du même nom. Cette propriété
aiderait à comprendre les processus fondamentaux de
la vie, au niveau de la cellule comme au niveau de certaines
cellules spécialisées comme les neurones quand
il s’agit de la génération de ce que l’on
appelle dans la science macroscopique les faits de conscience.
On pourrait aussi, avec de bonnes hypothèses et de
bons moyens d’observations, « recréer »
les processus ayant fait apparaître l’auto-évolution
réplicative dans les premières molécules
prébiotiques.
Quels rapports les considérations qui précèdent
(dont on ne cachera pas le caractère hautement problématique,
à ce jour tout au moins), peuvent-elles cependant avoir
avec les travaux de MMS visant à élaborer à
partir des processus heuristiques de la mécanique quantique
une épistémologie générale de
la connaissance ? Voici comment. MMS postule que ce qu’elle
appelle l’esprit humain crée de la connaissance
non pas en observant passivement un réel en soi préexistant,
mais en « créant » à partir d’un
niveau préacquis de connaissances, des micro-états
quantiques autour desquels on mettra de la chair de connu
en multipliant des expérimentations faisant à
l’aide d’instruments macroscopiques. Le monde
quantique sous-jacent répond alors à ces expérimentations
d’une certaine façon, caractéristiques
non de ce qu’il « est » (tel qu’il
est en soi il échappe à la connaissance) mais
de la façon dont les expérimentations interagissent
avec lui.
MMS ne le dit pas explicitement, mais on peut penser que ces
interactions pourraient être amenées à
provoquer des phénomènes qui nous reconduisent
dans les conditions évoquées au début
de cet article : les hypothèses d’abord, les
expériences ensuite génèrent certaines
séries d’émergences, dont les résultats
sont fonction des caractéristiques spécifiques
à ces systèmes macroscopiques particuliers qui,
suite à l’évolution des systèmes
biologiques dans notre univers, ont abouti aux contenus de
notre esprit et aux processus physiques déclenchés
par notre « esprit » muni de nos sens prolongés
des appareils de la physique moderne.
Autrement dit, on aurait là une réponse à
la question fondamentale que l’on ne peut éviter
de se poser en étudiant les hypothèses de MMS
: d’où proviennent les processus exploratoires
initialisés il y a bientôt un siècle par
la mécanique quantique et de quelle autorité
peuvent-ils se targuer pour, comme le propose MMS et des disciples,
servir de modèle à l’ensemble des processus
d’élaboration de connaissances dans l’ensemble
des sciences du domaine macroscopique ?
La réponse pourrait être très simple.
Si ces processus sont apparus, à un certain moment
de l’histoire de la science humaine, c’est parce
qu’ils caractérisent un processus beaucoup plus
général de création de mondes macroscopiques
à partir de l’énergie du vide quantique
(ou des états quantiques que l'on désigne par
ce nom) . Et pourquoi certains des systèmes macroscopiques
que nous représentons, nous, avec nos hypothèses
scientifiques générées dans nos cerveaux
et testées par nos sens, en prennent-ils conscience,
au point de proposer d’en faire une épistémologie
générale des connaissances ? C’est parce
que ces prises de conscience constituent une méthode
efficace de reproduction darwinienne des processus de matérialisation
entrepris dans notre univers particulier à partir des
premières matérialisations ayant donné
naissance aux premières molécules biologiques
réplicatives. Celles-ci ayant réussi il est
logique que la suite lointaine de leur histoire évolutive
se traduise par l’émergence de processus d’acquisition
de connaissance à une très grande échelle.
Mais le monde quantique est-il darwinien ? Ou plutôt
les univers différents générés
à tous moments par les fluctuations du vide quantique
entrent-ils en compétition darwinienne les uns avec
les autres ? Certains cosmologistes en ont fait l’hypothèse.
Mais nous ne les suivrons pas jusque là car il faudrait
démonter que des systèmes macroscopiques appartenant
à des univers différents puissent interférer
pour entrer en compétition. La démonstration
est loin d’être faite, même lorsque l’on
fait appel à des micro-états quantiques qui
pourraient servir d’interfaces communes entre ces univers,
en étant intriqués à tel atome de tel
univers macroscopique et simultanément à tel
atome d’un autre univers macroscopique.
Observations de Mme Mugur-Schächter
(reçues le 5 février 2005)
Il
se trouve que je pense que tout le "problème"
de réduction de la fonction d'état est un faux
problème qui dans mon traitement se dissout (je le
montre en détail dans le livre que je prépare
pour le CNRS). Quant à ce qu'on appelle décohérence,
selon moi il y a là une énorme confusion à
la base.
Le phénomène de décohérence d'un
microétat de superposition physique de plusieurs microsystèmes
(par exemple deux atomes), existe incontestablement, et son
étude - très importante sur un plan pragmatique-technique
- a valu le prix Nobel à Claude Cohen-Tannoudji.
Mais ce phénomène ne se produit PAS dans le
cours des processus de mesure. Là il s'agit d'une décohérence
sur le papier, entre des éléments de la représentation
mathématique employée, et qui est mal comprise.
L'affirmation dans ce cadre là d'un "phénomène"
physique de décohérence, n'est que fiction.
Elle n'explique rien. Ce n'est qu'une complexification du
faux problème de la mesure, dans le cadre d'une représentation
des mesures (celle de von Neumann) qui n'est ni justifiée
ni nécessaire (mais employée par tout le monde.
Dieu sait pourquoi, en vertu de cet espèce de soumission
et inertie qui s'installent si facilement face aux formulations
mathématiques.
Je suis donc conduite à refuser d'associer le mot décohérence
à des processus de mesure. Mais je suis bien consciente
que ce refus m'est propre. Vous pouvez évidemment le
refuser et suivre l'opinion largement majoritaire, qui n'est
pas la mienne mais est celle que vous citez et à laquelle
il me semble que vous adhérez sans réserves
et fortement.
Je souhaite cependant exclure autant que possible les
références à la décohérence
lors d'interactions de mesures, lorsqu'elles sont en relation
expresse avec MCR.