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Les nanotechnologies inaugurent-elles une nouvelle
course aux armements ?
Le
magazine américain SIGNAL est dédié aux informations
et réflexions intéressant l'évolution des systèmes
d'armes et des stratégies de défense. Il est incontestablement
une des formes d'expression les plus lues de ce que l'on appelle
encore en France le lobby militaro-industriel américain.
Sa bonne réputation incite à prendre au sérieux
ses articles. Ils ne sont certainement pas exempts de tentatives
de manipulation de l'opinion, notamment en ce qui concerne l'appel
aux crédits publics pour soutenir les recherches/développements
dans le secteur militaire. Mais il se garde de tout sensationnalisme.
On lira donc avec intérêt l'article qu'il vient de
consacrer, sous la plume de Maryann Lawlor, à l'avenir des
nanotechnologies dans la perspective des futurs affrontements entre
les Etats-Unis et leurs rivaux dans le monde. C'est un débat
initialisé par le Foresight Institute qui lui sert de prétexte.
Le Foresight Institute, de Palo Alto, Californie, peut être
considéré comme le représentant « scientifique
» des milieux industriels et académiques militant pour
le développement des applications à base de nanosystèmes
et, bien entendu, pour l'augmentation des ressources humaines et
budgétaires dédiées aux recherches correspondantes.
Le
Foresight a souhaité poser la question des nanotechnologies
dans la perspective de leurs applications militaires, applications
pouvant être mises en œuvre par les Etats-Unis, à
l'initiative du Pentagone, mais aussi pouvant apparaître dans
des pays potentiellement hostiles voire entre les mains de groupes
terroristes. Pour clarifier le débat, Christine Petersen,
vice-présidente de l'Institut, a proposé à
ses interlocuteurs de la défense de distinguer les technologies
prévisibles à court terme, soit 5 ans, à moyen
terme, soit 10/15 ans, et au-delà. C'est en effet indispensable
car beaucoup de fantasmes circulent concernant notamment les promesses
et risques des nanotechnologies moléculaires, capables de
se reproduire seules comme l'avait prédit Eric Drexler, fondateur
de l'Institut. Celles-ci sont pour le moment considérées
par les experts comme relevant du long terme, tel que défini
ci-dessus.
Pour
le court terme, les nanoproduits pouvant intéresser les militaires
concernent des matériaux susceptibles d'alléger et
rendre plus résistants les équipements existants.
Pour le moyen terme, selon notamment le Dr. Edwin L. Thomas, directeur
de l'Institute for Soldier Nanotechnologies au MIT, il faudra considérer
des systèmes plus avancés, capables par exemple de
se réparer eux-mêmes, qui constitueront l'environnement
complexe dans lequel le soldat abordera le champ de bataille, en
coordination avec toutes les aides électroniques dont il
pourra disposer. Mais les vraies révolutions n'apparaîtront
qu'à plus long terme encore. Ce seront alors de nouvelles
armes intelligentes disposant de moyens chimiques de contamination
qui seront disponibles. On verra aussi apparaître des matériels
reconfigurables, qui changeront de forme selon les besoins. Les
armes conventionnelles en bénéficieront aussi. Ainsi
la production d'armements atomiques utilisant les techniques de
la nano-ingénierie deviendra beaucoup plus aisée,
quasiment réalisable « sur le bureau ».
Cela,
selon les experts, oblige à envisager l'apparition de nouvelles
courses aux armements, car les nanotechnologies ne resteront pas
le monopole des Etats-Unis, même si ceux-ci font tout leur
possible pour conserver en ce domaine comme dans les autres une
supériorité suffisante sur leurs rivaux. Il n'y a
pas de raison pour que la Chine et l'Inde, notamment, ne développent
pas elles-mêmes leurs propres solutions. Elles seront très
certainement à finalité militaire dès le début,
car c'est ainsi que la recherche scientifique progresse dans ces
pays encore peu libéraux. Il faut donc que les Etats-Unis
se mettent vraiment dans la course et la gagnent. Or, selon Christine
Petersen, ce n'est pas le cas actuellement. Certes, l'Administration
a lancé la National Nanotechnology Initiative (NNI), mais
celle-ci est très dispersée. Elle finance des projets
hétéroclites et n'est pas orientée, comme avaient
pu l'être jadis des programmes stratégiques tels que
le Projet Manhattan ou même le programme Apollo, vers la réalisation
d'objectifs précis visant à doter les armées
d'outils opérationnels à échéance prévisible.
Mme Petersen milite donc pour la mise en place de programmes d'armement
bien définis, utilisant toutes les ressources des technologies
émergentes, y compris les nanotechnologies “What
we want is something that has the destructive chemical action of
a chemical weapon, which is really easy to do, combined with sensing
and computation, so that when it lands on an object or on a person
it can identify that object or person. If it's a person, [it can]
even read their DNA—and then decide whether to implement the
weapon or not.” Est-il nécessaire de traduire?
Cet
avis, assez terrifiant car il consiste à remettre dans les
mains des militaires l'avenir des nanotechnologies, n'a pas été
entièrement partagé par d'autres experts. Lawrence
Gasman, co-fondateur d'une firme de conseil en matière de
nanotechnologies, NanoMarkets Limited Company, Sterling, Virginia,
admet que les possibilités de ces dernières sont considérables
mais que le gouvernement fédéral n'est sans doute
pas le mieux à même de définir les objectifs
et les moyens de les obtenir. Gasman ferait beaucoup plus confiance
aux entreprises et à leurs laboratoires de recherche pour
ce faire. Laisser jouer librement les initiatives, même si
c'est dans le désordre, est le plus sûr moyen de découvrir
réellement des éléments nouveaux que des recherches
pré-ciblées risqueraient de ne pas apercevoir. De
plus, un contrôle militaire trop étroit sur de telles
recherches serait la meilleure façon de provoquer le rejet
de l'opinion publique, déjà très prévenue
contre les risques pouvant en découler. Il ne croit pas non
plus à la possibilité qu'auraient des pays éventuellement
rivaux des Etats-Unis de rattraper ceux-ci dans des domaines où
ces derniers disposent déjà d'une avance certaine.
Certes, les militaires doivent veiller, aussi bien pour l'offensive
que pour la défensive, à l'évolution du secteur,
mais tout placer dans la perspective d'une course aux armements
mondiale serait une erreur.
Quoi
qu'il en soit, ce débat, pour nous Européens, devrait
être instructif. Nous sommes loin, que ce soit dans le domaine
militaire ou dans le domaine civil, de prendre suffisamment au sérieux
les perspectives des nanotechnologies. Les pôles de compétitivité
récemment mis en place en France, par exemple à Grenoble,
n'aborderont encore que des aspects très limités et
très immédiats de cet immense domaine.