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Tirer profit du modèle cognitif humain dans
les recherches en intelligence artificielle
Notice
bio-bibliographique – Nicolas Sarrasin
Après avoir publié un livre
à Paris portant sur le développement de la discipline
médicale au Québec, il s'est spécialisé
dans la synthèse des recherches en sciences cognitives, particulièrement
en psychologie, sur les processus cognitifs supérieurs du
cerveau humain et la représentation des connaissances (concepts
et catégorisation, langage, inférences, mémoire
et métacognition). Ces recherches l'ont mené à
rédiger un livre de vulgarisation portant sur les processus
cognitifs humains et la métacognition. Ce livre est paru
aux Éditions de l'Homme en janvier 2005 et sera disponible
en France dès le mois d'octobre.
En 2003, Nicolas Sarrasin a co-fondé Cognexion inc., une
compagnie visant à maximiser les dimensions humaine et informationnelle
à travers les composantes des organisations. Il est actuellement
associé de recherche pour la compagnie Interdoc inc. Enfin,
il travaille également à temps partiel à la
bibliothèque de bibliothéconomie et des sciences de
l'information à l'Université de Montréal et
prépare un livre qui vise à synthétiser les
grands courants théoriques en gestion des connaissances pour
enrichir ensuite cette perspective des récentes recherches
en sciences cognitives.Site
Internet d'auteur de vulgarisation en psychologie: http://www.nicolassarrasin.com Courriel : info arobase nicolassarrasin.com
Bibliographie
sélective
- « L'évolution du cerveau humain » et «
Comment ne pas faire soi-même son propre malheur »,
magazine Vivre, à paraître en automne 2005.
- Petit traité antidéprime : Quatre saisons dans le
bonheur, Montréal, Éditions de l'Homme, 2005, 368
p.
Ce livre vulgarise les recherches en psychologie cognitive portant
sur les processus cognitifs supérieurs chez l'être
humain. Il présente ensuite une synthèse des limites
cognitives (distorsions cognitives) ainsi qu'un ensemble d'outils
tirant profit de la capacité métacognitive humaine
pour aider à remédier aux conséquences néfastes
qu'engendrent ces distorsions cognitives.
- «Rupture et fragments dans le théâtre de René-Daniel
Dubois : L'échec à créer une représentation
adéquate du monde», Université d'Ottawa, l'Annuaire
théâtral, no 33, 2003, p. 159-179.
- Albert Camus : un Apostolat sanglant, Essai, Brossard, Éditions
Humanitas, 2002, 182 p.
- Archéologie de la médecine au Québec. Lecture
épistémologique d'un développement, Paris,
Éditions de l'Harmattan, 2001, 152 p.
Nous remercions l'auteur de son aimable participation à ce
numéro. C'est toujours avec le plus grand intérêt
que nous accueillons ici les représentants de la pensée
et de la science québécoise. A.I
RÉSUMÉ
Depuis quelques dizaines d'années, les recherches en sciences
cognitives, notamment en psychologie et en neurosciences, dévoilent
progressivement le fonctionnement du cerveau humain. Malheureusement,
le manque de communication entre les disciplines rend encore difficile
l'exploitation de ces nouvelles connaissances dans les recherches
en intelligence artificielle. À partir de l'exemple des réseaux
sémantiques en IA, nous verrons quels enjeux épistémologiques
et quels domaines de la psychologie cognitive pourraient enrichir
une telle perspective.
1.
Introduction
Depuis quelques dizaines d'années, les recherches en sciences
cognitives, notamment en psychologie et en neurosciences, dévoilent
progressivement le fonctionnement du cerveau humain. Malheureusement,
le cloisonnement entre les disciplines scientifiques rend encore
difficile l'exploitation de ces nouvelles connaissances dans les
recherches en intelligence artificielle (IA). Dans cet article,
nous verrons que les connaissances sur la cognition humaine peuvent
suggérer les caractéristiques de capacités
cognitives plus flexibles en IA, notamment dans l'exploitation active
du langage naturel (LN) lors de l'organisation et du transfert des
connaissances (Iwanska et Shapiro, 2000). À partir de l'exemple
des réseaux sémantiques en IA, nous verrons quels
enjeux épistémologiques et quels domaines de la psychologie
cognitive pourraient enrichir une telle perspective. Cette idée
promeut plus généralement un rapprochement entre les
sciences cognitives et l'IA. En effet, une meilleure compréhension
du cerveau est propre à nourrir de nouvelles perspectives
de recherche en IA. Cette position est d'ailleurs celle qu'a présentée
Tom M. Mitchell (2002), l'ancien président de l'Association
américaine pour l'intelligence artificielle. Pour ce faire,
nous emploierons l'exemple des réseaux sémantiques
en intelligence artificielle qui se prête bien à ce
sujet.
Mais avant de commencer, voici une brève description de la
théorie des réseaux sémantiques en IA. Les
réseaux sémantiques formalisent la notion selon laquelle
les connaissances déclaratives, qui ont pour support le langage,
peuvent être organisées en réseaux. Un réseau
sémantique est un graphe, c'est-à-dire un entrecroisement
de lignes et de points formant un réseau, qui représente
les relations sémantiques qu'entretiennent les mots les uns
avec les autres. Le croisement – ou nœud – entre
plusieurs mots permet d'identifier le contenu (sens) de l'un d'entre
eux au sein du réseau.
Selon ce modèle, la signification d'un concept, qu'il s'agisse
d'une idée, d'un objet ou d'une procédure, réfère
toujours à d'autres concepts. Pour construire ces représentations
et référer aux autres mots, on fait habituellement
appel à des flèches et à des étiquettes.
Les relations sont le plus souvent binaires ; des flèches
indiquent le sens de la relation. Les connaissances sémantiques
du système sont ainsi représentées à
travers un réseau de mots, donc ces connaissances sont communicables
à l'aide du langage naturel (LN). Dans un réseau sémantique,
un concept et sa signification est représenté par
un mot et par l'ensemble des liens qui unissent ce mot à
d'autres. Un ouvrage collectif détaillé dirigé
par Lehmann (1992) présente les grandes théories des
réseaux sémantiques qui ont été développées
depuis leurs commencements.
2. Les réseaux sémantiques
en IA
En 1956, une conférence fondatrice pour la recherche en IA
eut lieu à l'université de Darmouth aux États-Unis.
L'année suivante, deux jeunes professeurs, Marvin Minsky
et John McCarthy, lançaient au MIT le projet de recherche
en IA. Depuis cette époque, les recherches en IA ont permis
de constater que des problèmes ardus pour un être humain
sont faciles à résoudre pour les machines alors que
ces dernières ont beaucoup plus de difficulté à
faire face aux problèmes simples. Autrement dit, grâce
aux impressionnantes capacités de calcul des ordinateurs,
il est plus facile de programmer un système expert qui excelle
dans une tâche complexe aux possibilités circonscrites,
comme jouer aux échecs, plutôt que de reproduire les
comportements humains qui composent avec un environnement complexe,
comme saisir un verre d'eau.
En effet, si les capacités linguistiques et les connaissances
du monde d'un enfant de cinq ans dépassent encore celles
des ordinateurs, c'est que l'être humain dispose de systèmes
d'« extraction de la signification » (Bloom et al.,
2003). Ainsi, une grande part des comportements que nous qualifions
d'intelligents implique non seulement des algorithmes de traitement
de l'information mais également un vaste répertoire
de connaissances encyclopédiques sur l'environnement. Ce
sens commun, aucun ordinateur ne le possède encore. Par exemple,
une machine ne peut répondre à des questions comme
« La Terre est-elle plus petite qu'une orange ? » ou
« Est-ce que les murs chantent ? » Elle ne possède
pas les connaissances nécessaires pour inférer les
réponses. L'ordinateur n'accède qu'au premier niveau
de la signification, ce qu'illustre particulièrement le problème
de l'ambiguïté lors du traitement automatique du LN
(Schunn et al., 2005).
Les réseaux sémantiques ont généralement
été développés à partir de deux
paradigmes de recherche aux impératifs bien distincts : la
modélisation pour reproduire et la modélisation pour
expérimenter. Le premier paradigme, qui provient de la recherche
en IA, vise à reproduire artificiellement les processus de
traitement de l'information pour reproduire l'intelligence. Ces
processus n'ont donc pas à correspondre exactement à
ceux de l'être humain. Au contraire, le second paradigme tente
de reproduire les résultats expérimentaux à
l'aide des ordinateurs afin d'enrichir les théories psychologiques
et de fournir de nouvelles hypothèses de recherche. Puisque
le but de cet article est de s'inspirer des résultats expérimentaux
sur la cognition humaine pour enrichir les modèles de l'IA,
nous restreindrons nos préoccupations au premier paradigme.
3.
Incarnation et langage naturel
Les réseaux sémantiques dépendent de deux types
de langage pratiquement universels mais très différents
l'un de l'autre. Le premier, formé des langues naturelles,
constitue le matériau de base des réseaux sémantiques,
tandis que le second, la logique symbolique, sert à organiser
le LN pour reproduire la configuration des connaissances. Chacun
de ces langages est avantageux. Les êtres humains produisent
inconsciemment le LN et la puissance expressive de ce dernier sert
de support à leurs activités. De son côté,
la logique symbolique est assez générale et précise
pour inspirer l'élaboration des langages informatiques. Malgré
ce potentiel et les recherches effectuées à ce jour,
plusieurs facteurs limitent encore les capacités des réseaux
sémantiques.
Par exemple, l'intension d'un mot équivaut à l'ensemble
des extensions (ou référents) possibles pour ce mot.
L'extension correspond au référent, à la partie
du monde réel à laquelle le mot réfère.
Les réseaux sémantiques ont jusqu'à présent
reproduit presque exclusivement des relations intensionnelles. Autrement
dit, ils manipulent des symboles sans entretenir d'autre rapport
à l'environnement qu'à travers leurs programmeurs.
Comment une machine peut-elle apprendre à partir de stimuli
réels lorsqu'elle n'entretient qu'un piètre rapport
à l'environnement ?
Un réseau sémantique n'est pas seulement un reposoir
de données. Les relations entre les concepts qu'il contient
en font plutôt une base de connaissances dynamiques. Or, malgré
la constance de certains phénomènes, l'environnement
est variable. Il manque encore aux réseaux sémantiques
la capacité d'apprendre de façon autonome, c'est-à-dire
la possibilité d'intégrer de nouvelles connaissances,
de les réviser et d'utiliser ces connaissances pour en former
de nouvelles. Pour cette raison, nous croyons que l'apprentissage
qui dépend des interventions humaines n'est pas une méthode
suffisamment efficace. Au contraire, des méthodes comme l'extraction
des connaissances à partir des relations grammaticales permettront
de tirer profit de grandes quantités de texte (voir Iwanska
et Shapiro, 2000).
Chez l'être humain, plusieurs compétences cognitives
courantes impliquent le LN. Par exemple, la capacité de distinguer
des catégories ontologiques (choses, événements,
etc.), de décrire des états et des modalités
(possibilité, nécessité, etc.), de communiquer
des intentions, d'identifier la valeur de vérité de
propositions, de stocker de grandes quantités d'informations
sous forme de prédicats, d'arguments et de propositions pour,
enfin, les réutiliser grâce à différents
actes de langage, comme l'ordre ou l'interrogation (Pinker et Bloom,
1990 : 712-713).
Il ne fait aucun doute que la modélisation des connaissances
qui fait appel aux unités nominales, notamment les réseaux
sémantiques et les autres systèmes de TAL, enrichira
les capacités cognitives artificielles dont bénéficient
déjà les ordinateurs. Ces avancées continueront
de s'effectuer à travers différents domaines, par
exemple :
– de riches interactions avec les utilisateurs, à la
fois efficaces et plus conviviales (Lemon et Gruenstein, 2004) ;
– la capacité accrue d'organiser les connaissances
pour apprendre, classifier et faire des inférences à
partir de données textuelles non structurées (Iwanska,
1997) ;
– la découverte automatisée de nouvelles connaissances,
notamment à partir de vastes bases de données (Wren
et al., 2004) ;
Les ordinateurs gagneront un nouveau type d'intelligence lorsqu'ils
seront capables d'utiliser efficacement le LN, comme le suggère
le test de Turing. Patel et ses collègues (1995) soulignent
combien le diagnostic médical, par exemple, exige non seulement
des activités comme l'identification des connaissances pertinentes,
mais également leur procéduralisation, leur évaluation
et la prise de décision. Ce défi demandera aux ordinateurs
de disposer de capacités telles que la reconnaissance des
intentions (McKevitt et al., 1999), la prise de décision
autonome et même la conscience (voir Cardon, 2004). C'est
la raison pour laquelle les recherches sur la cognition humaine
peuvent être utiles.
4.
Tirer profit des recherches sur la cognition humaine
Malgré ses lacunes, le cerveau humain est naturellement capable
d'apprendre, notamment à travers l'analyse du LN ; de réviser
ses connaissances à la lumière d'informations nouvelles
; de désambiguïser des situations et des contenus linguistiques
grâce à ses capacités inférentielles
et de motiver des comportements proactifs face à ses propres
connaissances. Par exemple, le jugement que nous portons sur notre
apprentissage (jugement sur l'apprentissage, voir Dunlosky et Nelson,
1992) et la connaissance que nous avons des informations dont nous
disposons en mémoire (jugement sur la connaissance, voir
Reder, 1987). Dans cette section, nous procéderons à
une brève revue des processus cognitifs supérieurs
de l'être humain. Nous nous attarderons surtout à ce
qui, dans ces processus, peut intéresser plus spécifiquement
l'IA et les réseaux sémantiques.
4.1
L'association : similarité et contraste
Depuis Aristote jusqu'aux philosophes britanniques du XIXe siècle,
l'associationnisme suggère que le fonctionnement de la pensée
découle de chaînes de relations entre les connaissances.
Mais cette vision s'avère réductrice si l'on se contente
de représenter des informations complexes à travers
de simples associations.
La capacité humaine d'associer une information avec une autre
ne fait aucun doute au niveau conceptuel. Une des propriétés
fondamentales de l'apprentissage et de l'utilisation des connaissances
chez l'être humain consiste à associer entre eux les
stimuli de l'environnement de manière à représenter
les phénomènes, à les analyser et à
les prévoir. Les réseaux de concepts s'organisent
ainsi à partir de leurs similarités sémantiques.
Deux concepts sont similaires s'ils partagent un grand nombre de
propriétés (Collins et Loftus, 1975 : 411). Depuis
sa naissance, chaque individu a été exposé
à un grand nombre de mots. Dans ce contexte, certains mots
sont apparus plus souvent en présence d'autres, et ce sont
ces séquences qui composent leur signification (Boucher et
Dienes, 2003). Comme dans les réseaux sémantiques,
l'association des informations entre elles et leur similarité
sont des composantes importantes des informations stockées
en mémoire.
De plus, le stockage et le traitement mémoriels sont distribués
dans différentes zones du cerveau en fonction du type d'information.
Mais ces parties interagissent entre elles pour interpréter
et intégrer de nouvelles informations. Ce phénomène
correspond au modèle d'activation par propagation : Les informations
seraient donc stockées par groupes selon les réseaux
de neurones qui sont activés simultanément en fonction
du type d'information.
4.2
La catégorisation
L'un des processus cognitif le plus fondamental demeure sans doute
la catégorisation. Sommairement, elle consiste à ordonner
les informations en différentes catégories selon leur
degré de similarité et le nombre d'associations entre
elles. Ce processus constitue une des bases importantes de la plupart
des activités cognitives et se manifeste autant à
travers le langage que le raisonnement (Harnad, 2003). Nous allons
aborder plusieurs caractéristiques de ce processus.
4.2.1
Le niveau de catégorisation
Pour catégoriser les concepts, nous devons les mettre en
relation les uns par rapport aux autres. De ce fait, une hiérarchie
peut se dégager : certaines catégories sont plus générales
et en contiennent d'autres. Ces catégories subordonnées
sont plus spécifiques et leurs concepts possèdent
plus de propriétés ; ils entretiennent plus de liens
avec d'autres concepts. À la différence, les catégories
plus générales sont aussi plus abstraites. Leurs concepts
possèdent donc moins de propriétés (Murphy,
2002). En ce sens, les catégories n'existent pas véritablement
(Sloman, 1998). Elles ne sont que des concepts liés à
un nombre plus ou moins élevé d'autres. C'est la raison
pour laquelle nous pouvons également disposer d'informations
à deux niveaux hiérarchiques différents sans
pour autant disposer d'informations sur la catégorie intermédiaire.
Par exemple, on peut savoir que zébu est un animal sans savoir
qu'il s'agit aussi d'un mammifère. Ce phénomène
est relié au niveau de base de catégorisation.
4.2.2
Le niveau de base de catégorisation
Si la structure hiérarchique des concepts semble se manifester
dans toutes les cultures (Berlin, 1992), les recherches n'ont pas
encore démontré comment elles s'organisaient au niveau
neuronal. Comment décidons-nous du niveau de la catégorie
des concepts à employer dans chaque contexte ? L'une des
hypothèses importantes consiste à dire que les concepts
s'organisent en réseaux à partir de l'emplacement
où ils sont stockés. Selon cette hypothèse,
c'est la forme du réseau qui contingente le choix des concepts.
Il existe ainsi un niveau qui est plus souvent utilisé lors
de l'identification des concepts. Il s'agit du niveau de base de
catégorisation, c'est-à-dire le degré de profondeur
du concept qui est le plus naturellement utilisé dans la
hiérarchie. Par exemple, lorsqu'une personne rencontre un
lévrier, par la suite, elle risque de dire qu'elle a plutôt
vu un chien.
Rosch et ses collègues (1976) ont effectué plusieurs
recherches sur le sujet. Selon eux, le niveau de base de catégorisation
est celui où les membres d'une catégorie partagent
le plus grand nombre de propriétés importantes entre
eux. Ce niveau de base se manifesterait en raison du fait qu'il
maximise le potentiel informatif des concepts. Ainsi, les membres
des catégories superordonnées sont moins utilisés
parce qu'ils possèdent moins d'attributs. En effet, ces catégories
très générales ne sont presque jamais utilisées
pour référer à des objets individuels à
cause du nombre peu élevé de propriétés
de leurs membres. Par exemple, nous n'utiliserons pas le substantif
mammifère pour désigner un chat à cause de
son manque de précision.
Le modèle connexionniste de traitement parallèle distribué
reproduit bien cet effet de différenciation des concepts
en catégories. À mesure que l'apprentissage a lieu,
les stimuli qui sont réitérés dans le réseau
se séparent progressivement les uns des autres en fonction
de leurs propriétés les plus similaires (McClelland
et Rogers, 2003 : 314). Les connexionnistes expliquent ce phénomène
à partir de la covariation cohérente des propriétés
des concepts entre elles. La covarition cohérente réfère
à la récurrence d'un ensemble de propriétés
et non simplement d'une seule. Puisque chaque concept partage un
certain nombre d'attributs avec les autres membres de sa catégorie,
ces attributs covarient entre eux lors de l'apprentissage. Par exemple,
les mammifères possèdent des caractéristiques
qui les distinguent des plantes, mais les chats possèdent
aussi des caractéristiques qui les regroupent pour former
une autre catégorie plus spécifique incluse dans celle
des mammifères.
4.2.3
Amorçage et activation
Les catégories du niveau de base sont plus efficaces que
les autres sur le plan de l'adaptation à l'environnement
parce qu'elles sont plus faciles à amorcer que celles qui
leur sont subordonnées (Rosch et al., 1976). Selon les modalités
de propagation de l'activation, les propriétés stockées
à proximité de celles qui sont activées ont
plus de chances d'être activées à leur tour.
C'est ce qu'illustre le fait que les éléments les
plus représentatifs d'une classe sont appris et reconnus
plus facilement que les autres. Ces capacités adaptatives
s'avèrent très importantes pour faire face aux différents
contextes. Par exemple, le concept PIANO active les informations
qui sont associées à un instrument de musique. Mais
lorsqu'il s'agit de déplacer l'instrument, ce sont la TAILLE
et le POIDS qui deviennent les propriétés les plus
importantes (Barsalou, 1991).
4.3
Les capacités inférentielles
Les capacités inférentielles ont toujours occupé
une place prépondérante dans les recherches en psychologie
autant que dans les modèles visant à les reproduire
artificiellement. La plausibilité et la probabilité
qu'un événement se produise constituent les premières
informations que l'être humain considère pour raisonner
(Rips, 1990). Par exemple, les sujets d'une expérience de
Sloman (1998) ont trouvé plus convaincants les arguments
qui contenaient des éléments typiques plutôt
qu'atypiques, même s'ils étaient tous présentés
selon la même organisation logique.
Nous pouvons décrire l'inférence comme l'activité
d'identification d'un concept à partir d'une liste de relations
à d'autres concepts. Par exemple, l'inférence inductive
vise à identifier un concept appartenant à une catégorie
plus générale que celles auxquelles appartiennent
ses prémisses. Les catégories dont les membres sont
très similaires possèdent d'ailleurs une haute valeur
inductive puisqu'ils réfèrent efficacement aux catégories
superordonnées. À l'opposé, l'inférence
déductive consiste à identifier un concept appartenant
à une catégorie plus spécifique. Par exemple,
une personne saura que son chien FIDO aboie parce qu'elle sait que
les CHIENS, en général, aboient.
Puisque les inférences impliquent la catégorisation
et les types de liens qui unissent les concepts entre eux, elles
intéressent directement la représentation des connaissances.
L'efficacité des inférences effectuées par
les réseaux sémantiques varie d'ailleurs en fonction
de la manière dont les connaissances sont représentées.
L'une des caractéristiques importantes des réseaux
sémantiques réside dans la capacité à
raisonner par inférence en utilisant différents types
de relations entre les concepts. L'inférence joue aussi un
rôle prépondérant dans la désambiguïsation
des catégories sémantique. Pour comprendre le LN,
lorsque les propriétés de deux concepts entrent en
conflit, celles qui possèdent le poids diagnostique le plus
élevé permettent de choisir le concept le plus pertinent.
Les gens utilisent également les connaissances dont ils disposent
dans un domaine pour en désigner les propriétés
critiques (Kalish et Gelman, 1992). Par exemple, le mouvement caractérise
le concept VOITURE puisqu'il est directement associé à
l'utilité du véhicule.
4.4
Concepts et langage
Le rôle du cerveau s'avère primordial dans le développement
et l'utilisation du LN chez l'être humain. Un ensemble de
zones cérébrales qui traitent le sens des mots ont
d'ailleurs été identifiées (par exemple, voir
Pulvermüller, 1999). Ainsi, le langage nous permet d'identifier
des classes d'objets, d'en inférer de nouvelles propriétés
et de communiquer ces informations à d'autres personnes.
Les processus cognitifs supérieurs que nous avons abordés
précédemment sont également impliqués
dans le traitement du langage. Cette relation directe entre le langage
et les connaissances a d'ailleurs été beaucoup étudiée,
ce qui nous permettra d'évoquer des phénomènes
propres à l'organisation des mots en mémoire et à
leur utilisation.
4.4.1
L'amorçage des concepts en mémoire et l'effet des
connaissances
La mémoire sémantique humaine ne contient pas un ensemble
d'informations statiques mais fait varier le sens des mots en fonction
de leur utilisation. Par exemple, les recherches sur l'effet d'amorçage
ont depuis longtemps démontré que les sujets lisaient
plus rapidement un mot s'ils en avaient préalablement lu
un autre qui lui était rattaché au niveau sémantique
(voir Ratcliff et McKoon, 1988). Plusieurs phénomènes
langagiers illustrent ce principe, comme l'instanciation et l'interprétation.
L'instanciation est le phénomène par lequel les informations
contextuelles – les mots dans une phrase, par exemple –
amorcent ou restreignent l'accès à certains concepts.
C'est le cas du mot navet dans les phrases suivantes :
– Jean, en bon agriculteur, récolte ses navets.
– Ce film était un véritable navet !
La nature grammaticale et l'acception du mot changent complètement
d'une phrase à l'autre.
Selon cette perspective, les mots ne possèdent pas un certain
nombre de sens bien définis mais plutôt un ensemble
de significations potentielles (Halff et al., 1976). La signification
des mots peut donc être modifiée de manière
pratiquement illimitée. Le phénomène d'instanciation
suggère que les connaissances jouent un rôle prépondérant
dans l'utilisation du langage. Par exemple, il est impossible d'expliquer
comment on obtient des connaissances plus générales
sur un sujet simplement à partir des termes spécifiques
contenus dans une phrase si l'on ne dispose pas de connaissances
préalables sur le monde ni de capacités inférentielles.
Si les mots sont toujours interprétés d'une manière
plus spécifique que l'ensemble de leurs significations potentielles,
cette sélection ne s'effectue pas au hasard et le processus
de catégorisation se manifeste de nombreuses manières.
Par exemple, les recherches ont démontré que les gens
nomment plus librement les mots à leur niveau de base de
catégorisation (Lin et al., 1997). C'est le signe qu'une
sélection s'effectue à partir du sens des mots au
cours de leur utilisation. Enfin, Murphy (1990) a montré
qu'il est plus facile d'interpréter un adjectif lorsqu'il
modifie le sens d'un substantif tel qu'il le fait typiquement. Par
exemple, pomme rouge (la couleur utilisée dans son acception
typique) sera plus facile à interpréter que rouge
de colère (la couleur utilisée dans une acception
moins courante de relation causale).
4.4.2
Les relations inter-catégorielles
Le processus de catégorisation se manifeste dans les relations
sémantiques qu'entretiennent les mots entre eux, comme les
relations synonymiques. Il a d'ailleurs été observé
que les comparaisons inter-catégorielles de même niveau
(synonymie) sont traitées plus rapidement que les relations
subordonnées ou superordonnées (Chaffin et Herrmann,
1984).
La catégorisation s'exprime également dans le phénomène
de polysémie. L'instanciation montre qu'un concept entretient
des relations avec plusieurs autres catégories, même
celles qui lui sont éloignées sémantiquement.
Comme nous l'avons également vu avec l'inférence,
plusieurs propriétés ne sont pas nécessairement
apprises mais peuvent être dérivées d'autres
catégories (voir Markman et Makin, 1998). Cette caractéristique
s'avère importante dans l'organisation d'un réseau
sémantique car elle souligne la possibilité d'utiliser
les mêmes concepts dans plusieurs contextes différents.
Cela minimise d'ailleurs la redondance et permet une certaine économie
cognitive. En effet, si une information peut être inférée
à partir des liens entre les concepts, nul n'est besoin de
l'encoder une seconde fois (Johnson-Laird et al., 1984). Mais ce
recours à l'inférence plutôt qu'à la
redondance a ses limites puisque, d'une part, il alourdit le traitement
des liens dans le réseau et, d'autre part, son efficacité
varie en fonction de la manière dont on représente
les connaissances. De ce fait, la position des mots dans l'«
espace sémantique » découle du contenu sémantique,
donc des relations entre eux.
5.
Quelques suggestions issues des recherches sur la cognition humaine
Au début de cet article, nous divisions en deux paradigmes
la recherche sur les réseaux sémantiques ; celui,
psychologique, qui vise à reproduire les processus cognitifs
humains pour en comprendre le fonctionnement et celui, issu de l'IA,
dont l'objectif principal est de rendre les machines intelligentes,
qu'elles y parviennent ou non à travers les mêmes processus
que l'être humain. Depuis plusieurs années, les modèles
de traitement parallèle distribué ont reproduit artificiellement
certains modes d'organisation et d'utilisation des concepts par
les êtres humains, allant de l'apprentissage de l'enfant jusqu'à
la dégénérescence neuropathologique (voir Rumelhart
et al., 1986). Mais ces recherches appartiennent davantage au paradigme
de la psychologie expérimentale. Et de son côté,
la recherche en IA n'a aucun avantage à reproduire les lacunes
du traitement cognitif humain, ce dont témoigne d'ailleurs
le recours actuellement limité à la structure du LN
(Iwanska et Shapiro, 2000). C'est la raison pour laquelle les suggestions
de cette ultime section s'intéresseront surtout aux caractéristiques
qui, à partir de l'être humain, pourraient enrichir
les réseaux sémantiques en les rendant plus efficaces
ou plus simples.
Cependant, avant d'aller plus loin, nous croyons important d'évoquer
quelques questions à la base de toute entreprise qui viserait
à reproduire artificiellement l'usage de la signification,
ce qui s'apparente à une théorie psychologique du
sens :
– Quel est le meilleur type de représentation ?
– Quelle est la relation entre les connaissances et le langage
?
– Comment les représentations sont-elles reliées
entre elles, notamment pour effectuer des inférences ?
– De quelle manière un réseau sémantique
peut-il apprendre de façon autonome à partir de l'environnement
et outrepasser les limites des relations uniquement intensionnelles
?
– Est-il possible de tenir véritablement compte du
contexte aux différents niveaux d'utilisation du LN (instanciation,
apprentissage, interactions avec l'utilisateur, etc.) ?
L'objectif de cette dernière section consiste à mettre
l'accent sur certaines informations éventuellement utiles
et ne prétend pas répondre à ces questions.
Nous verrons quelques avantages des processus cognitifs supérieurs
humains que les réseaux sémantiques pourraient exploiter.
5.1
L'apprentissage autonome à partir du LN
Nous mentionnions précédemment l'habituelle absence
de relations extensionnelles. Les réseaux sémantiques
se contentent d'utiliser des concepts tels que les programmeurs
les encodent. S'agit-il réellement d'un problème ?
Cela constitue au moins une limitation. Comme dans le cas du projet
Cyc (voir http://www.cyc.com), la charge de travail est colossale
pour qui tente de programmer une à une les informations qui
fourniraient un sens commun à une machine. Et cette difficulté
s'étend plus loin : puisque le contenu de l'environnement
varie sans cesse, les connaissances changent aussi. Il faut donc
poursuivre sans relâche les corrections et la programmation
des nouveaux faits pour rester à jour pour que les représentations
restent adaptées à l'environnement.
Le LN nous semble une source particulièrement riche d'informations,
surtout lorsqu'il s'agit de créer rapidement d'importantes
bases de connaissances sous forme de réseaux sémantiques.
Les textes contiennent des informations complexes qui impliquent,
entre autres, des relations de conjonction, de disjonction et de
négation. Des efforts pour exploiter la structure du LN dans
l'apprentissage des machines sont déjà manifestes
(voir Iwanska et Shapiro, 2000). Et les avantages sont nombreux.
Le LN implique la redondance et la contradiction logique, ce qui
permet d'intégrer les sens non littéraux et d'identifier
des fausses croyances. Le LN motive également des apprentissages
réels même en l'absence des stimuli initiaux (ex. :
l'apprentissage humain grâce à la lecture) et il fournit
de nombreux avantages informationnels, allant du stockage de la
connaissance à l'échange d'informations entre agents.
Le LN peut représenter la plupart des connaissances et son
utilisation est généralisée chez l'être
humain, ce qui facilite les interactions avec les machines. Enfin,
l'Internet contient une quantité croissante d'informations
sous forme textuelle qui sont encore sous-exploitées.
L'analyse automatique de nombreux types de textes à partir
d'algorithmes inspirés de la structure du LN constituera
un moyen efficace d'apprentissage pour les réseaux sémantiques
(Voir par exemple Church (1988) qui utilise la récurrence
statistique des mots pour leur associer la bonne étiquette
grammaticale lors de l'analyse textuelle.). Des recherches en linguistique
informatique ont également montré qu'il était
possible d'acquérir des informations linguistiques (ex. :
morphologie, classes sémantiques, noms composés, etc.)
à partir de vastes corpus de textes (Joshi, 1999). Sans être
la réponse à tous les problèmes, une plus grande
utilisation du LN pourrait engendrer de réelles améliorations.
Mais même si nous utilisons de grandes quantités de
textes pour l'apprentissage des connaissances, il n'existe aucune
théorie générale sur la manière d'organiser
automatiquement ces concepts dans un réseau. Il n'est donc
pas suffisant de disposer de liens entre des concepts, encore faut-il
rendre ces liens polyvalents pour les exploiter de façon
productive.
5.2
La catégorisation en contexte
Comme nous l'avons vu, la catégorisation est un processus
cognitif fondamental chez l'être humain. Un réseau
sémantique performant devrait catégoriser ses concepts
de manière efficace et pouvoir les consulter de manière
productive. Les concepts les plus efficaces sont ceux qui sont définis
de manière très spécifique, car ils ne sont
pas ambigus. C'est ce que nous retrouvons dans la plupart des réseaux
sémantiques actuels. Mais cette univocité est lourde
à programmer et reste limitée dans ses performances.
Idéalement, il faudrait pouvoir modifier l'activation des
liens entre les concepts selon le contexte, ce qui est une caractéristique
de l'apprentissage humain. Par exemple, si le mode de locomotion
usuel de l'oiseau est le vol, dans le cas du pingouin, il s'agit
de la nage.
Les connaissances représentées de façon plastique
seront celles qui permettront des échanges plus élaborés,
comme une plus grande précision dans l'interaction avec les
utilisateurs (voir par exemple, McKevitt et al., 1999). La plasticité
est l'une des caractéristiques de la catégorisation
telle qu'elle s'observe chez l'être humain. Elle réfère
à la capacité des représentations à
changer de forme ou de fonction selon les altérations de
l'environnement. À la lumière des recherches en psychologie
précédemment citées, nous croyons que les réseaux
sémantiques gagneraient à incorporer plusieurs des
caractéristiques des processus cognitifs humains. Par exemple,
le niveau préféré de catégorisation
donnerait accès aux concepts les plus utiles. Dans un réseau
sémantique, ce niveau préféré dépendrait
évidemment des types de liens entre les concepts et de leur
nombre. Mais ces liens gagneraient aussi à pouvoir varier
facilement, ce qui rendrait leur préprogrammation moins pertinente.
Cet exemple correspond aussi à l'effet des stéréotypes,
c'est-à-dire à la reconnaissance rapide des concepts
les plus typiques dans le réseau. Un avantage indéniable
des stéréotypes consiste à fournir un ensemble
cohérent d'informations, hautement disponibles et caractéristiques
des situations qui, malgré leur complexité, ont le
plus de chances de se produire (Bodenhausen et al., 1999). Les nombreuses
recherches sur les stéréotypes en psychologie illustrent
également l'importance de l'utilisation contextuelle des
stéréotypes entre les individus, ce qui rejoint la
problématique des interactions homme-machine. En effet, il
est possible de postuler que le LN s'est développé
chez l'être humain principalement à travers des actes
de communication (Pinker et Bloom, 1990).
Cependant, comme d'autres caractéristiques de la cognition
humaine, les stéréotypes ne sont qu'une approximation
; ils ne permettent pas d'obtenir toujours un résultat valide.
De telles possibilités aideraient néanmoins les réseaux
sémantiques à composer avec les problèmes classiques
du LN en IA, comme l'ambiguïté sémantique et
la polysémie.
Pour composer avec des informations variables, un système
plus adaptatif devrait donc pouvoir raisonner directement à
partir de ses connaissances et obtenir des conclusions sur le monde,
même si elles sont éventuellement fausses. Un réseau
sémantique qui tirerait profit du modèle humain n'aurait
donc pas à assurer la validité complète de
ses inférences car l'inférence humaine est un dispositif
visant à composer avec des informations essentiellement lacunaires.
Les réseaux sémantiques pourraient ainsi disposer
d'heuristiques rapides et frugales pour raisonner et même
prendre des décisions (voir Gigerenzer et al., 1999).
Un exemple concerne l'évaluation de la validité des
inférences, qui implique souvent des relations éloignées
avec d'autres concepts. La fausseté d'une conclusion peut,
entre autres, être identifiée grâce à
la présence de contre-exemples. Dans ce cas, la proposition
« Tous les mammifères sont des chiens » demande
au système d'identifier une sous-catégorie autre que
chien qui appartient à la catégorie mammifère.
À partir du moment où il découvre qu'une autre
sous-catégorie, comme chat, fait aussi partie de la catégorie
mammifère, il constatera la fausseté de sa conclusion.
Cela revient à identifier une propriété superordonnée
commune mais mutuellement exclusive aux deux concepts subordonnés
(Holyoak et Glass, 1975). Ici, l'exclusion s'avère primordiale
car certaines propriétés peuvent coexister malgré
leurs différences (ex. : on peut à la fois être
comptable et musicien).
En outre, puisque les processus inférentiels identifient
de nouveaux concepts à partir des relations qu'ils entretiennent
avec les autres, l'héritage des propriétés
d'une catégorie à une autre s'avère être
important. Pour comprendre la proposition « Ce film était
excellent », nous devons inférer que l'on parle du
contenu du film, et non de son goût… À la différence,
affirmer que le livre est plutôt laid référera
probablement à sa couverture. L'utilisation du LN ne demande
pas seulement d'accéder aux concepts auxquels les mots réfèrent
mais oblige surtout à activer les liens pertinents en fonction
du contexte. Chez l'être humain, la communication oblige à
compléter constamment les informations qui ne sont pas fournies
dans l'échange linguistique et à désambiguïser
le sens des mots (Sperber et Wilson, 1995). Ainsi, un réseau
sémantique s'inspirant de l'être humain devra transférer
des propriétés d'une catégorie à une
autre suivant certaines contingences contextuelles.
Nous espérons que de nouvelles avenues inspirées des
heuristiques frugales et du LN suggéreront des nouvelles
avenues de recherches plus interdiciplinaires. Ainsi, il ne s'agira
plus seulement d'obtenir des représentations dont les liens
sont valides. Puisque la pondération de ces liens variera
en fonction de la nature et de la quantité des connaissances,
il sera possible de considérer acceptables des conclusions
approximatives qui se fondent sur des liens critiques activés
dans un contexte spécifique.
5.3
De riches interactions avec le contexte
Puisque les réseaux sémantiques visent à représenter
efficacement les connaissances, nous sommes en droit de nous demander
ce qui sous-tend la sémantique en tant que théorie
linguistique de la signification. Une suggestion, simpliste du point
de vue psychologique, consiste à associer un mot à
chaque idée. Malheureusement, nous atteignons rapidement
les limites de cette suggestion puisque toutes les idées
ne possèdent pas toujours un mot qui y réfère
et pratiquement tous les mots impliquent un certain degré
de polysémie. Nous gagnerions donc à considérer
la signification à la lumière de la finalité
communicative du LN : son utilisation (Pinker et Bloom, 1990).
Le LN dépend fondamentalement du contexte parce que son utilisation
est largement sous-spécifiée. Par exemple, une différence
existe entre les membres d'une catégorie et la catégorie
générale (CHIEN). Si une personne appelle son chien
FIDO, elle n'active pas la signification entière de CHIEN,
et active des concepts associés à son expérience
personnelle de FIDO. La majorité des phénomènes
observés chez l'être humain dans l'utilisation du langage
découlent directement du contexte. Cela souligne l'importance
des représentations plastiques pour désambiguïser
le sens des phrases. Il serait d'ailleurs surprenant que toutes
les composantes sémantiques d'un mot soient activées
lorsqu'il est interprété dans une phrase. Chaque mot
oriente plutôt progressivement la définition des relations
et l'ordre d'utilisation des autres mots (McKoon et Ratcliff, 1988).
6.
Conclusion
Dans cet article, nous avons brièvement présenté
la théorie des réseaux sémantiques. Nous avons
ensuite décrit les grands domaines de la recherche sur les
processus cognitifs supérieurs humains et avons noté
certains de leurs résultats. Enfin, nous avons émis
quelques suggestions qui tenaient compte de la recherche sur la
cognition humaine pour voir comment elle pourrait éventuellement
nourrir la recherche en IA, notamment celle sur les réseaux
sémantiques.
En effet, nous croyons qu'il est possible de tirer davantage profit
de la structure du LN, ce qui dotera les ordinateurs de capacités
cognitives plus raffinées, notamment dans leur interaction
avec les êtres humains. Malheureusement, ces améliorations
ne seront pas sans engager certains désavantages, comme l'approximation
et la confusion inter-catégorielle. À la différence
des machines, les êtres humains connaissent intimement le
monde dans lequel ils évoluent, car ils y sont incarnés.
Leurs connaissances ne se limitent pas à des symboles et
à des relations. Il n'existe aucune condition pour circonscrire
universellement et a priori le sens d'un mot. Mais il n'existe pas
davantage de raisons pour limiter le sens des mots à des
relations exclusivement intensionnelles. C'est la raison pour laquelle,
puisqu'elles abordent de près la question de la représentation
et de l'utilisation des connaissances, les recherches futures sur
les réseaux sémantiques devront également se
préoccuper du problème de l'incarnation (Sharkey et
Ziemke, 2001).
Pour ouvrir de nouvelles avenues en IA, il sera utile d'améliorer
la communication au sein des sciences cognitives, particulièrement
entre l'informatique, la linguistique et la psychologie cognitive.
Des initiatives contribuent également à développer
la dimension intelligente associée à la signification
dans le LN. L'Internet et la quantité croissante d'informations
disponibles dans les organisations rendront de plus en plus nécessaire
la capacité de synthétiser des connaissances à
partir de grandes quantités de données textuelles.
L'IA nous réserve des percées impressionnantes, comme
des interactions plus fluides avec des ordinateurs qui parleront
et comprendront le LN à la manière de l'être
humain, qui posséderont des connaissances générales
sur le monde et seront capables de raisonner et de prendre des décisions
autonomes. Mais avant d'obtenir de tels résultats, sans aucun
doute, nous devrons nous attacher à mieux comprendre le fonctionnement
du cerveau humain.
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