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Les
systèmes sociaux se sont toujours attachés à
attribuer des identifications fiables aux individus. Les raisons
en remontent à la plus ancienne antiquité : notamment
éviter les vols ou substitutions d'identité. Celles-ci
peuvent permettre aussi bien l'usurpation de droits et de biens
que la fuite devant les obligations collectives, impôt ou
service militaire. Plus généralement l'absence de
systèmes fiables d'identification, favorisant l'anonymat,
peut encourager les délits en rendant impossible les sanctions.
Aujourd'hui, inutile de dire que la multiplication des systèmes
administratifs, bancaires, commerciaux, technologiques reposant
sur une identification fiable des ayant droits est devenue telle
que des solutions modernes et efficaces sont requises de toute part.
On peut dire que sans de telles solutions, la société
moderne cesserait de fonctionner.
Les techniques utilisées pour attacher à chacun une
identification unique et stable ont évidemment changé
à travers les âges, depuis l'attribution d'un nom,
généralement associé à un lieu de naissance
et transmis par la simple tradition orale, jusqu'à la délivrance
par une autorité socialement reconnue d'un document religieux
ou civil sur lequel le bénéficiaire s'authentifie
par une marque qui lui est supposée personnelle. C'est la
signature manuscrite, accompagnée plus récemment d'une
empreinte digitale et une photo, qui a joué ce rôle
de marque. Il faut signaler que, très tôt, au titre
d'identité détenu par l'individu a correspondu un
document collectif tenue par une autorité reconnue, la paroisse,
la mairie, qui regroupait les titres distribués au cours
du temps par cette autorité, qui contribuait à leur
authentification en cas de conflit et à leur renouvellement
en cas de perte. Ces fichiers « centraux », comportant
des informations diverses, ont joué dès le début
un rôle important pour les opérations de dénombrement
ou d'investigation, au profit des autorités de police notamment.
Au XXe siècle, ce furent la carte d'identité et le
passeport qui ont été quasiment les seuls titres administratifs
admis à prouver l'identité du porteur. Un certain
nombre de pays, soucieux de ne pas donner à l'Etat de moyens
de contrôle jugés inutiles, avaient même jusqu'à
nos jours refusé la carte d'identité. L'identité
se prouvait par divers moyens plus incertains les uns que les autres.
Cependant le passeport, à peu près normalisé
au plan international, s'est imposé dès que les passages
de frontières ont pris l'ampleur qu'ils ont aujourd'hui.
Il n'intéresse encore de façon universelle que les
seuls voyageurs.
Comme on le sait, les imperfections de tels systèmes traditionnels
étaient nombreuses, encourageant des fraudes multiples elles-mêmes
sévèrement punies, lorsqu'elles étaient découvertes,
ceci dès les origines(1).
Néanmoins, la faible mobilité des individus, le nombre
réduit des actes administratifs et des transactions économiques
ont pu s'accommoder pendant des siècles de ces méthodes
« manuelles ». C'est seulement avec l'irruption de la
société de l'information automatisée, à
la fin du XXe siècle, s'accompagnant d'une plus grande sensibilité
à la criminalité, qui ont poussé les acteurs
administratifs et économiques à rechercher, souvent
dans le désordre, des méthodes plus fiables de fabrication
des titres et de tenue des fichiers.
Un
vaste débat s'est engagé concernant la validité
des nouvelles solutions, de type « numérique »,
proposées par les industriels de l'identification. Ce débat
prend aujourd'hui de plus en plus d'ampleur. Certains ont voulu
le placer, y compris dans nos démocraties européennes,
peu suspectes pourtant d'abus de droit, sur le terrain de la protection
des libertés fondamentales. C'est, selon nous tout au moins,
excessif. Rien ne serait pire que l'anarchie des identités.
En fait, on peut penser que, si aucune solution universelle n'a
encore prévalu, ce que l'on a nommé la révolution
de l'identification (Identity Revolution) imposera prochainement
un consensus tant sur les méthodes admissibles que sur les
précautions à prendre pour garantir du mieux possible
les usagers des conséquences des erreurs, fraudes et abus
divers que l'on ne pourra évidemment pas empêcher totalement.
Nous examinerons sommairement, dans ce court article, ces nouvelles
méthodes et les dispositifs permettant de protéger
les citoyens de leurs dysfonctionnements éventuels.
Les
méthodes numériques d'identification
On
retrouve, sous la variété des solutions techniques
ou des usages, un certain nombre de solutions génériques
qui semblent aujourd'hui devoir s'imposer. En voici une liste sommaire:
La
reconnaissance automatique des formes. Il s'agit des algorithmes
plus ou moins complexes, relevant de l'intelligence artificielle,
qui permettent à des automates de lecture de saisir une image,
de l'analyser et de la comparer à des modèles en mémoire.
Ces automates ne fonctionnent en principe que sous contrôle
d'un agent humain, mais on conçoit que ceux-ci étant
de moins nombreux face à l'augmentation des tâches,
les erreurs éventuelles de l'automate puissent avoir de graves
conséquences. Historiquement, la reconnaissance des formes
a été utilisée pour analyser les empreintes
digitales. On l'applique aujourd'hui aux images fixes (photos d'identité
par exemple) et aux images mobiles, issues par exemple des caméras
de surveillance(2).
La capture de signes corporels manifestes liés indiscutablement
à un individu et à un seul. On désigne cela
du terme de biométrie. Les empreintes digitales jouent encore
un grand rôle à cet égard, mais pour plus de
sécurité, on tend malgré le coût accru
à enregistrer celle de plusieurs doigts plutôt que
celles du seul index. Les photographies de tout ou partie du corps,
essentiellement la face, sont de plus en plus utilisées,
malgré les nombreuses fraudes qu'elles peuvent permettre
(sans mentionner la nécessité de les réactualiser
régulièrement pour tenir compte du vieillissement
des sujets). La 3D donnera de bien meilleurs résultats que
la 2D mais demandera des logiciels plus complexes.
Aujourd'hui,
la technique qui semble avoir toutes les faveurs est la saisie de
l'image de l'iris de l'œil, qui s'avère, au même
titre que l'empreinte digitale, propre à chacun de nous.
De nombreux gouvernements envisagent de la généraliser
dans les futures cartes d'identité 3). A noter que l'utilisation
de la signature a pratiquement perdu toute valeur probante. Elle
est cependant encore requise par de nombreux services publics et
commerciaux. Pour les besoins plus sophistiqués, notamment
en criminologie, la généralisation de méthodes
bon marché d'analyse par spectrographie de masse des empreintes
génériques encourage l'utilisation d'éléments
du génome individuel (ADN). On parle pour l'avenir de saisie
des odeurs personnelles ou autres caractéristiques fines
identifiant les individus, mais pour le moment il s'agit encore
de science fiction. Seuls les animaux sont équipés
pour s'identifier de cette façon…ce qui en dit long
sur l'universalité du besoin.
La conservation
des données personnelles. Celle-ci doit être organisée
au double niveau de l'individu identifié et des fichiers
administratifs ou privés servant de bases de références
aux recherches d'identité. Les contraintes techniques sont
différentes (correspondant à des contraintes politiques
elles-mêmes différentes que nous examinerons dans la
seconde partie de la note). Dans le premier cas, il faut obtenir
un support commode à utiliser, inaltérable, infalsifiable
et, le cas échéant, assurant la confidentialité
d'accès à certaines données, sauf en principe
au porteur. Après la carte d'identité classique (carton)
puis la carte plastique, dite aussi infalsifiable, ne comportant
que peu de données numériques non-encryptées,
les services de police tendent à généraliser
la mémorisation cryptée des données dans une
puce incrustée dans la carte. Cette solution se répand
aussi dans le domaine bancaire et commercial. La carte est lue par
un lecteur classique. Dans le souci de faciliter cette lecture,
la technique plus complexe de la lecture à distance de la
puce (qui fait office d'émetteur-répondeur lorsqu'elle
se trouve à courte distance d'une borne) est de plus en plus
envisagée, aussi bien pour les usages commerciaux (péages)
qu'administratifs (passeports aux filtres aéroportuaires).
L'usager peut par ailleurs, en général, bénéficier
de dispositifs lui permettant de lire exhaustivement les données
dont sa carte est porteuse.
En ce qui concerne les fichiers mémorisant et permettant
de gérer les données inscrites dans les cartes des
particuliers, deux objectifs sont pris en compte par la technique
: permettre (dans les cas autorisés par la loi – voir
ci-dessous) l'interconnexion des fichiers, ce qui suppose des méthodes
parfois complexes de normalisation – assurer la confidentialité
des fichiers au regard d'intrusions de personnes non habilités,
hackers, voleurs d'identités, employés dévoyés…Cette
confidentialité est très difficile à garantir
entièrement, ce qui contribue à la mauvaise réputation
qu'ont parfois encore les techniques d'identification numérique
auprès des usagers.
Concluons
rapidement cette présentation des solutions technologiques
en rappelant que la redondance des méthodes est, autant que
la sophistication de chacune d'elles, un des meilleurs moyens de
garantir la fiabilité et la confidentialité des données
personnelles. Ainsi une carte d'identité comportant à
la fois les empreintes des dix doigts, des images corporelles et
une reproduction de l'iris exclurait presque entièrement
les risques. Mais elle serait coûteuse, tant à établir
qu'à utiliser. Le Royaume Uni semble s'orienter dans cette
voie
La
protection des usagers à l'encontre des disfonctionnements
de l'identification numérique
On
se souvient qu'aux origines de la Loi française de 1978 dite
« Informatique et Liberté », la Commission Nationale
du même nom (CNIL), autorité juridique indépendante,
fort critiquée de par ce statut qui semble la mettre au dessus
des lois, avait obtenu du législateur et des administrations
l'interdiction quasi absolue de l'interconnexion des fichiers à
partir d'un identifiant administratif unique. Ceci s'était
traduit par d'innombrables lourdeurs pénalisant autant les
administrations que les administrés. Ainsi, comme la Cour
des Comptes l'avait ultérieurement montré, l'interdiction
faite au ministère des finances d'utiliser comme identifiant
commun aux services d'assiette et à ceux du recouvrement
de l'impôt le numéro de sécurité sociale
dit numéro de l'Insee, fiable et bien répandu, avait
entraîné pour le Trésor des milliards de francs
de pertes à recouvrer. En effet, les identifiants que la
direction générale des impôts et la comptabilité
publique avaient été obligées de développer
pour leur compte étant bien moins fiables et pas toujours
concordants ont généré de nombreux contentieux
et même des fraudes multiples (ce qui a laissé dire
aux services que les plus influents défenseurs de la Loi
Informatique et Libertés étaient les organisations
criminelles!).
Aujourd'hui,
la protection des usagers ne se pose plus tout à fait dans
les mêmes termes, du fait de la multiplication des solutions
techniques, de la grande diversification des usages et de l'internationalisation
des réseaux utilisant les données personnelles. Il
reste que les nouvelles technologies comportent, nous l'avons vu,
des failles qui supposent que les citoyens de bonne foi soient à
la fois protégés contre les disfonctionnement matériels
des systèmes, contre les nouvelles formes d'usurpation criminelle
des identités et finalement contre les déviances toujours
possibles, même si elles sont exceptionnelles, en provenance
des employés des services administratifs ou des entreprises
privées ayant recours à l'identification numérique.
Ces protections, il ne faut pas se le dissimuler, sont difficiles.
Elles se heurtent à deux principaux obstacles. Le premier
tient au fait que, dans la mesure où ces protections sont
d'ordre juridictionnel, le fait que la victime et l'auteur de l'acte
générateur de dommage soient souvent localisés
dans des pays différents, non liés par des conventions
d'assistance, rend la réparation difficile sinon illusoire.
Les usagers ne peuvent être protégés que par
des systèmes d'assurances privées qui leur coûtent
généralement cher, directement ou indirectement. Le
second obstacle tient au fait que, dans le souci de faire vite,
les usagers eux-mêmes ne prennent pas toutes les précautions
utiles ou acceptent de courir des risques dont ils espèrent
que la probabilité d'occurrence restera faible. Le développement
du commerce en ligne montre ainsi qu'aujourd'hui, de plus en plus
de clients n'hésitent plus à confier à leurs
fournisseurs, même par téléphone, leur numéro
de carte bancaire.
Les
risques courus tiennent à deux types de défaillances
techniques : celles qui provoquent, selon l'expression en vigueur,
soit des faux positifs, soit des faux négatifs. Par faux
positifs, on désigne par exemple le fait qu'un titre attribue
à un usager une identité qui n'est pas la sienne et
qui peut éventuellement avoir été usurpée.
Le faux négatif, au contraire, refuse à l'usager la
reconnaissance de son identité, ce qui lui interdit l'accès
aux services qui lui sont indispensables, y compris l'accès
à sa voiture ou à son logement. Ces deux types de
faux peuvent provenir, soit de défaillances dans les matériels
ou les logiciels,, soit de fraudes de la part de la personne identifiée,
soit de fraudes provenant de tiers. Comme par ailleurs les technologies
et les applications seront de plus en plus nombreuses et diverses,
il est pratiquement illusoire de compter sur des garanties véritablement
efficaces, entrant en jeu systématiquement. Le renforcement
de la guerre contre le terrorisme, impulsée aujourd'hui dans
le monde entier par les Etats menacés, rendra plus difficile
encore la protection des libertés individuelles.
Une
première garantie, qu'il faut sans cesse rappeler aux usagers,
viendra de leur propre prudence. Ils devront toujours prendre préventivement
toutes précautions utiles pour faire face à d'éventuels
disfonctionnements, fraudes et délits divers. Un deuxième
ordre de précaution sera à la charge des Etats : ne
pas essayer de globaliser toutes les identifications sur un seul
support et une seule procédure, prévoir des voies
de recours administratives et juridictionnelles (à condition
que les tribunaux acceptent de s'informer de ces questions), assurer
enfin de larges débats avec le public afin que les nouvelles
techniques soient bien assimilées, y compris par les éléments
défavorisés de la population. Au plan sociétal,
la collectivité devra encourager le secteur économique,
principal bénéficiaire en général des
méthodes nouvelles d'identification, à prendre en
charge lui-même, par des assurances ou offres de dédommagements
diverses, les préjudices imposés aux individus par
des incidents dont ceux-ci ne seront pas responsables. Les associations
de consommateurs auront un rôle important à jouer à
cet égard pour défendre l'usager.
Un dernier point doit être signalé. Le domaine de l'identification
numérique, comme tout ce qui concerne en général
la sécurité électronique, va représenter
des secteurs économiques à la fois importants en terme
de chiffres d'affaires et stratégiques dans la perspective
de la guerre de l'information. Les Etats, notamment européens,
comme l'Union européenne en ce qui la concerne, devront intervenir
pour que ces industries ne soient pas monopolisées, comme
elles tendent à le devenir actuellement, par des entreprises
échappant à un minimum de tutelle. Ceci notamment
quand ces entreprises passeront sous le contrôle de fonds
d'investissements tels que ceux diligentés par la CIA et
le FBI aux Etats-Unis. On se souvient de l'émotion qui avait
à juste titre saisi le gouvernement français lors
des menaces de rachat de la firme Gemplus, spécialiste de
la carte à mémoire, par des intérêts
politiques américains. Le risque, selon les spécialistes
français de l'intelligence économique, est loin d'avoir
disparu, concernant les entreprises européennes du secteur.
***
Ajoutons
que les considérations qui précèdent, portant
essentiellement sur les aspects techniques, devraient être
complétées d'une discussion portant sur les modalités
administratives de l'identification, notamment telles que les envisagent
les principaux Etats Européens, à partir de cartes
d'identités personnelles qui pourraient avoir vocation à
devenir universelles. Plutôt qu'aborder nous-mêmes cette
question, nous préférons laisser la parole au Sénateur
(honoraire) Trégouët, fondateur du Groupe de Prospective
du Sénat, et auteur d'une lettre d'information à laquelle
nous faisons souvent appel, @RT Flash.On trouvera son article à
l'adresse suivante: http://www.tregouet.org/article.php3?id_article=409#Chapo).
Il n'échappera pas au lecteur que l'auteur de l' article
est favorable à l'instauration d'une telle carte, sous réserve
de précautions à prendre pour éviter les abus.
La question a été récemment débattue
dans le cadre du Forum des droits sur l'Internet (Cf. Débat
national sur la carte d'identité électronique http://www.foruminternet.org/forums/list.php?f=16)
.
Notes
(1) Voir par exemple la célèbre
affaire dite du retour de Martin Guerre, plaidée devant le
Parlement de Toulouse en 1565 et évoquée dans notre
article http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/62/gridbiblio.htm.
(2) Le London Underground a été
un des premiers à faire analyser automatiquement et en temps
réel les produits des vidéos, par exemple pour détecter
le comportement caractéristique d'un candidat au suicide
ou d'un pick-pocket. Les systèmes automatiques ont joué
aussi un rôle important pour aider à déchiffrer
les bandes supposées avoir enregistré les images des
terroristes, lors des attentats de Londres.
(3) La saisie de l'image de l'iris se fait par
l'intermédiaire d'un lecteur proche de l'infra-rouge, estimé
inoffensif. L'image est analysé par un algorithme du à
John Doughman, de l'université de Cambridge et convertie
en un code de 2048 bits. Cette saisie n'est pas possible dans toutes
les conditions, notamment lorsque le sujet ne s'y prête pas,
volontairement ou non.
Pour
en savoir plus On
lira sur ce sujet un rapport de février 2005, Biometrics
at the Frontiers, Assessing theImpact on Society, A Report to the
European Parliament Committee on Citizens Freedoms and Rights, Justice
and Home Affairs, émanant du Joint European Research Center,
conseiller de la Commission Européenne. Globalement, ce rapport,
non sans réalisme, considère la révolution
de l'identification numérique à la fois inévitable
et souhaitable, à condition d'être préparée.
http://cybersecurity.jrc.es/pages/ProjectlibestudyBiometrics.htm Sur
l'Iris scan, voir http://ctl.ncsc.dni.us/biomet%20web/BMIris.html.
Cette documentation, ainsi que celles intéressant les autres
méthodes, est produite par le National Center for State Courts
(NCSC) des Etats-Unis. Voir aussi un site d'information privé
dont est extraite l'image ci-dessus http://perso.wanadoo.fr/fingerchip/biometrics/types/iris.htm