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Le rapport de l'Inserm sur les troubles de conduite
chez l'enfant et l'adolescent
Ce
rapport fait grand bruit, surtout tenant au fait qu'il provient
d'un Institut réputé aussi respectable qu'est l'Inserm.
Il est caricaturé comme donnant la fiche d'identité
du "bébé pré-délinquant",
sinon du bébé délinquant. Il s'agit d'un
gros document papier de 430 pages, présenté à
la presse le 22 septembre 2005(1).
Un groupe interdisciplinaire d'une vingtaine d'experts a été
constitué, selon la formule des autres rapports présentés
par l'Institut. Les troubles de conduite chez l'enfant, caractérisés
notamment par l'agressivité, sont bien connus, notamment
en milieux scolaires. Ils entraînent de nombreuses conséquences
génantes voire désastreuses, pour les familles comme
pour les institutions. La Canam (Caisse nationale d'assurances
maladies) a demandé fort logiquement à l'Inserm
s'ils pouvaient être identifiés et prévenus
chez le jeune enfant, dès avant 3 ans, voire au niveau
prénatal. Le rapport identifie les troubles et leurs symptômes,
analyse les facteurs de risques, génétiques et environnementaux,
propose des actions permettant de prévenir, détecter
et traiter les troubles. Ceux-ci sont censés s'appliquer
dès la petite enfance (de 0 à 3 ans), en liaison
chaque fois que possible avec les parents. Des diagnostics approfondis
et des traitements thérapeutiques peuvent s'ensuivre, notamment
au plan pharmacologique.
Besoins
et risques de l'étude
On
voit à la fois le besoin et les risques d’un tel
travail. Le besoin est évident. Quand on croise de jeunes
enfants hyper-agités, tyranniques, destructeurs, on ne
peut pas ne pas chercher à comprendre et surtout à
réagir. Mieux vaut le faire de bonne heure qu’attendre
d’avait en face de soi des délinquants. Un seul perturbateur
peut « contaminer » une crèche ou une classe
de maternelle. Mais les risques sont immenses. Le premier est
d’imputer aux enfants des responsabilités découlant
des parents et, au-delà des parents, des milieux sociaux.
Les enfants à problèmes se rencontrent dans toutes
les familles, mais il est évident qu’ils sont particulièrement
fréquents dans les milieux dits défavorisés.
Les gangs d’enfants dits maras que l’on dit fréquents
en Amérique centrale en donnent un exemple poussé
à l’extrême. Nul ne peut sérieusement
nier qu’ils sont le produit d’un sous-développement
poussé. Comment alors prétendre traiter enfants
et parents si rien ou peu n’est fait pour améliorer
le cadre social où vivent ceux-ci.
Mais
comme la lutte contre les inégalités (droit au logement,
au travail, à l’éducation) n’agit que
très lentement, à supposer qu’elle soit engagée
autrement que pour préparer les échéances
électorales, les positions politiques favorable à
l’autorité, voire à l’autoritarisme,
surtout quand appliqués aux classes et milieux jugés
marginaux ou immigrés, ont vite fait de prôner la
répression (la tolérance zéro) sans chercher
à comprendre ou prévenir. Malheureusement, l’autoritarisme,
la répression du jeune ou du très jeune trouvent
vite leurs limites. Cela débouche souvent sur des enchaînements
délictuels et répressifs se poursuivant pendant
toute la vie du sujet.
L’autre
risque, relevant du discours scientifique ou, pour parler plus
doctement, de l’épistémologie des connaissances,
est devenu récurrent dans toutes les études sociologiques.
Il consiste à ne pas pouvoir faire le partage entre les
causes supposées déterminantes : d’abord le
terrain, c’est-à-dire pour simplifier l’héritage
génétique(2), ensuite
les influences culturelles : exemples, propos, impressions diverses.
Concernant
l’héritage génétique, on sera logiquement
tenté de l’étudier, soit chez le seul enfant
(une déficience caractérielle innée mais
accidentelle, c’est-à-dire non transmise par l’ascendant,
par exemple), soit chez la famille, voire le groupe social. On
retrouve dans ces divers cas les critiques faites depuis bientôt
60 ans au déterminisme génétique découlant
de l’abus de la sociobiologie. Mais ces critiques justifient-elles
le refus d’analyser le terrain génétique,
ses traductions en termes d’héritages corporels et
cérébraux, son influence?
Concernant
les influences culturelles, deux approches s’opposent dorénavant.
En simplifiant, on distinguera les analyses psychologiques ou
psychanalytiques « classiques » qui insistent sur
l’écoute et le diagnostic personnalisé, et
les analyses inspirées de la récente mémétique(3).
Pour celles-ci, qui réintroduisent un certain déterminisme,
les comportements individuels et collectifs sont pilotés
par des mèmes, c’est-à-dire par des réplicateurs
culturels : images, slogans, concepts circulant dans la société
et se reproduisant selon des logiques propres.
La
difficulté est que toutes les causes d’un comportement
humain s’enchevêtrent. Il n'est pas aisé de
dire laquelle est prédominante et donc de prévenir
les déviances. Nous avions déjà signalé
ce problème en étudiant les travaux des sociobiologistes
et des méméticiens. La violence dans une collectivité
urbaine, par exemple, peut être attribuée à
des comportements très anciens, hérités des
chasseurs-cueilleurs voire du monde animal (protection du territoire,
par exemple) tout autant qu’à la contagion d’exemples
diffusés par les médias (télévision
et jeux vidéo violents). Dans les deux cas, il est difficile
d’intervenir. On ne change pas les gènes des humains,
jusqu’à ce jour, et la censure de la violence visuelle
ne peut s’exercer que dans certaines limites.
La
difficulté s’accroît dans le cas des très
jeunes enfants, voire des nourrissons. Les pédiatres peuvent
généralement déceler des comportements anormaux
(par rapport à la moyenne) mais à quoi les attribuer
? Dans la plupart des cas, il existe des pathologies répertoriées
plus ou moins susceptibles de thérapies. Mais dans beaucoup
d’autres cas, les comportements ne sont pas symptomatiques.
Les tenants des diverses sciences humaines préconisent
le recours aux outils qui leur sont propres, à l’exclusive
des autres : par exemple l’analyse psychologique (des parents
ou même du nourrisson), l’intervention socio-économique
(éloigner l’enfant d’un milieu supposé
destructeur…) ou la pharmacopée. Cette dernière,
qui se traduit par l’administration de drogues inhibantes
ou déstressantes, est la plus facile, puisqu’il suffit
de rédiger une ordonnance, mais aussi la plus dangereuse
car elle peut laisser des traces durables dans l’organisme.
On
pourrait aussi – c’est ce qui avait généralement
été fait dans la plupart des sociétés
traditionnelles – ne pas intervenir, ou laisser les parents
juger seuls de l’attitude adéquate. La non-intervention
résulterait alors d’une option quasi philosophique
: laisser faire la nature et éviter la médicalisation
à tous propos, génératrices de coûts
sociaux vite insupportables. Mais les deux choix sont désormais
difficiles. La non intervention sera de plus en plus refusée,
partant du principe qu’un mal détecté tôt
est plus facilement curable. Quant aux interventions des parents
et notamment des punitions parentales, on a dit qu’elles
pouvaient être néfastes, débouchant dans le
pire des cas, par exemple, sur le syndrome mortel du bébé
secoué. Mais l'absence de punition, le laissez-faire et
la démission devant l'enfant-tyran, sont certainement encore
plus dommageables.
Ce
que nous venons d’exposer en quelques paragraphes parait
relever du simple bon sens et ne pas prêter le flanc à
des conflits idéologiques ou professionnels. Dans ces conditions,
il n’était pas anormal que la Canam et que l’Inserm,
via les spécialistes de diverses disciplines mandatés
par l'Institut, produisent et diffusent le rapport objet de cet
article. Les jugements et les propositions du rapport ne sont
pas censés entraîner des conséquences administratives
ou législatives immédiates. Chacun peut en prendre
connaissance et en discuter: éducateurs, pédiatres,
parents, simples citoyens. Ne rien dire, faire comme si le sujet
des jeunes enfants turbulents ou violents ne se posait pas aurait
relevé du politiquement correct trop souvent en vigueur
en France(4). Pourquoi alors toute
cette émotion, ce scandale (ou petit scandale)?
Les
vrais problèmes
Ayons
la charité de ne pas supposer derrière l’agitation
médiatique (le nourrisson fliqué) des activismes
professionnels en lutte les uns contre les autres, et que l’on
a depuis longtemps identifiés à l’occasion
d’autres rapports ou d’autres projets de lois qui
firent également beaucoup de bruit : les psychothérapeutes
non médecins contre les médecins, les psychologues
contre les psychiatres, les partisans de la psychiatrie ouverte
à ceux de la psychiatrie médicamenteuse. Evitons
aussi de penser qu’il s’agit d’une querelle
opportuniste de la gauche contre la droite.
Trois
vraies questions se posent, que le rapport n’a peut-être
pas suffisamment identifiées et moins encore traitées.
La première est celle de la normalité.
Qu’est-ce qu’un enfant anormalement agité ?
A plus forte raison, qu'est-ce qu'un enfant pré-délinquant?
Chaque milieu social en a sa propre définition. Celle-ci,
quand il s’agit des très jeunes enfants, n’est
pas nécessairement la bonne. On peut attribuer à
l’agitation ce qui n’est qu’un apprentissage
du geste et de la parole chez un sujet normalement (exceptionnellement
) curieux et éveillé. De même les définitions
ont évolué dans le temps. Il reste que, dans le
domaine de la normalité, qu’il s’agisse d’enfants
ou d’adultes, les sociétés génèrent
des normes plus ou moins impératives qu’il est bon
de discuter, voire de transgresser(5),
mais qu’il faut quand même connaître à
moins de s’obliger à vivre dans un univers virtuel.
Les poètes le peuvent, les éducateurs moins. On
peut qualifier ces normes en termes statistiques ou probabilistes,
ce qui leur enlève en principe toutes références
morales. Il est peu probable de rencontrer un homme nu dans la
rue à Paris. Il est donc normal d’obliger un jeune
enfant à ne pas déchirer ses habits et courir tout
nu. Celui qui continue à le faire pose un problème
qu’il faut étudier, voire traiter. On ne voit pas
comment éviter cela sauf à renoncer à tout
apprentissage, toute éducation. Les animaux, si l’on
en croit les films naturalistes, ne se posent pas ces questions.
La
question de la normalité entraîne inévitablement
celle de la validité des divers tests
censés signaler les déviances. On sait que les tests,
exprimant nécessairement un point de vue subjectif et souvent
partial sur ce qui doit être ou ne pas être, sont
souvent dénoncés comme une forme d’oppression
sociale. Ils sont cependant couramment utilisés et relativement
utiles, que ce soit lors des recrutements ou en diagnostic prépsychiatrique.
Il parait difficile de les refuser, même quand il s’agit
de jeunes enfants. Mais il faudrait au moins qu’il soient
connus et discutés par ceux à qui ils s’appliquent
ou à leurs représentants.
Une
deuxième question est celle du déterminisme.
L’enfant de 2 ans est-il déterminé à
devenir à 20 ans ce qu’il est à 2 ans ? Lui
mettre une étiquette à 2 ans n’aura-t-il pas
la conséquence de lui imposer cette même étiquette,
et les comportements qui en découlent, tout au long de
sa vie ? Là, nous pensons que les enseignements des sciences
de l’évolution, au niveau des individus (phénotypes)
pour ne pas parler des génomes (génotypes) montrent
que les organes et les comportements ont une bien plus grande
plasticité ou adaptativité qu’on ne croit.
C’est le cas chez les adultes, voire les vieillards, c’est
encore plus le cas chez les enfants. Mais les déterminismes
prétendus sont en fait imposés par des pouvoirs
politiques ou sociaux qui refusent à l’individu –
ou aux individus de telle catégorie ou origine –
la possibilité d’évoluer, afin de protéger
leurs divers monopoles. Eviter qu’un déterminisme
ne se transforme en prédiction auto-réalisatrice
n’est donc pas facile. Il faut déployer des moyens
considérables pour faire « dérailler »
l’individu des chemins tous tracés que l’ordre
social lui destine. Est-ce à la portée des éducateurs
ou de soignants plus ou moins occasionnels ? On peut en douter.
Il
faut évidemment mettre des nuances quand on aborde la question
du déterminisme ou du non-déterminisme des comportements
violents ou criminels. Un livre récent de Martin Monestier,
"Les enfants assassins, des tueurs de 5 à 15 ans"
(Le Cherche-Midi) montre que les enfants tueurs ne se rencontrent
pas exclusivement dans les milieux pauvres ou déjà
criminels. Martin Monestier rappelle que, dans l'Antiquité
et jusqu'au 19e siècle, l'enfant était considéré
comme foncièrement mauvais, pervers polymorphe selon le
mot de Freund. D'où la nécessité, pensait-on,
d'une éducation très socialisante (pour ne pas dire
sévèrement correctrice) dès le plus jeune
âge. Nous pouvons retenir à ce sujet une idée
de bon sens. Le "terrain" du très jeune enfant,
s'il n'est pas éduqué (formaté) le plus tôt
possible, donnera un individu associal. Il n'en émergera
pas spontanément un bienfaiteur de l'humanité. C'est
la même chose dans toutes les espèces animales.
Une
troisième question est celle de la médicalisation
et du médicament. Inviter les professions de santé
à un dépistage précoce des futurs troubles,
dès la maternelle, voire dès la crèche, à
partir d’éléments de diagnostics aussi incertains
que ceux énumérés par le rapport, risque
de se traduire par le soupçon généralisé.
Les experts se multiplieront et la sécurité sociale
ne pourra pas les rémunérer sans prélever
sur des financements bien plus utiles ailleurs. Traiter ensuite
les troubles précoces ainsi dépistés, nous
l’avons vu, ne peut pas se faire économiquement,
sinon par l’administration de médicaments. On ne
peut pas envisager de maisons de correction pour bébés.
Or ces médicaments ne pourront pas ne pas avoir d’effets
pervers insoupçonnés. On devrait donc réserver
les traitements médicamentaux, surtout s'ils sont forts,
aux cas extrêmes.
Que
conclure?
Le rapport de l’Inserm est-il utile ? Si on ne l’avait
pas fait, qu’aurait-on fait ? Il est certain que la conjonction
au moins temporelle de la production de ce rapport avec un plan
gouvernemental de prévention de la délinquance qui
prône notamment une détection très précoce
des « troubles comportementaux chez l’enfant, censés
annoncer un parcours vers la délinquance », peut
faire craindre le pire. D’autant plus que le rapport de
l’Inserm cautionnera de fait d’autres rapports ou
études, déjà publiés ou en préparation,
qui sont moins anodins et s’inspirent de la politique du
tout répressif en l’honneur dans l’Amérique
de Bush. On comprend que de nombreux éducateurs, pédopsychiatres
et autres psychologues appellent à signer un manifeste
de protestation(6).
On
peut toujours signer ce manifeste, cela ne fera de mal à
personne. Mais pour aller plus loin et pour notre part, nous ne
pouvons que conseiller aux professionnels et universitaires de
se procurer et d’étudier le rapport, dans sa version
complète. Ceci à la lumière des différentes
disciplines concernées ou s’estimant concernées
par le sujet. Si cela pouvait faire progresser la modélisation
interdisciplinaire des phénomènes sociaux et individuels
en cause, ce serait déjà une très bonne chose.
Les « experts » ne pourraient plus dire n’importe
quoi, notamment devant les tribunaux.
Notes
(1) On trouve le dossier de presse sur le site
de l'Inserm à l'adresse http://www.inserm.fr/fr/presse/dossiers_presse/att00000407/...
(2) Etant entendu que l’équivalence
[1 gène – 1 comportement] n’a pas de sens.
Les comportements notamment humains sont sous contrôle de
gènes multiples, généralement non identifiés
à ce jour. Ceci n'empêche pas que, notamment aux
Etats-Unis, de nombreux généticiens cherchent encore
à identifier le "gène du crime", lequel
n'existe évidemment pas sous cette formulation simpliste..
(3) * mème: terme,
inventé par le généticien britannique Richard
Dawkins, désignant des unités de sens ou de symbolisation
produites par les comportements animaux et humains (par exemple
un geste agressif); se diffusant, se reproduisant et mutant au
travers des réseaux de communication naturels (par exemple
la parole) ou artificiels (par exemple) les médias. *mémétique: étude scientifique
des mèmes et de leurs rôles sociaux. On associe dorénavant
la mémétique à la psychologie et à
la génétique quand il s'agit de comprendre des comportements
humains complexes comme le goût pour les arts, les sports
ou la guerre. Les phénomènes de bandes, notamment
de bandes d'enfants criminels, relèvent de ces trois types
d'explications.
(4) Alors qu’il ne se passe pas de mois
sans que la télévision ne montre des cas détaillant
complaisamment la terreur que sèment de jeunes enfants
dans leur entourage – analogue à celle que répandent
les animaux domestiques mal éduqués dont cette même
télévision se plaît à énumérer
–voire encourager – les nuisances.
(5) Pensons à la prétendue «
normalité sexuelle ».
(6)http://www.pasde0deconduite.ras.eu.org