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La
glace qui brûle
Dégazage et combustion de méthane à partir
de cristaux
d'hydrate de méthane, cauchemar des climatologues (image
Wikipedia)
Le Tyndall Centre & Environment Agency, situé à
Norwich (UK) est un organisme multidisciplinaire qui rassemble
une dizaine d’universités britanniques. Son objectif
est d’étudier les changements climatiques et les
meilleures solutions permettant d’y faire face. Les projets
qu’il met en œuvre peuvent être ouverts à
d’autres organismes de recherche européens. C’est
le cas notamment du projet ADAM, Adaptation and Mitigation
strategies for Europe financé par la Commission européenne,
qui étudie les décisions à prendre en Europe
pour donner suite au Protocole de Kyoto. Le Centre tient son nom
de John Tyndall, physicien britannique considéré
comme un des découvreurs de l’effet de serre, vers
1860. Il avait mis en évidence le fait que de faibles variations
dans la composition atmosphérique pouvaient avoir des conséquences
considérables sur les températures.
Le Centre Tyndall vient de terminer une étude associant
une dizaine de partenaires universitaires et portant sur l’étude
des variations climatiques probables sur la durée du millénaire
(2.000 – 3.000) : Climate Change on the Millennial Timescale.
Cette étude, publiée sur Internet parait avoir bénéficié
des meilleures conditions possibles à ce jour en matière
d’objectivité. Ses résultats en sont d’autant
plus inquiétants. Ils montrent que si les générations
actuelles ne font pas un effort majeur sur les consommations de
carburants fossiles, afin de réduire drastiquement les
émissions de gaz à effet de serre, l’héritage
légué aux générations à venir
sera difficilement supportable. Les conséquences n’attendront
pas 1000 ans pour se faire sentir, car l’essentiel se produira
avant la fin du présent siècle. Ceci même
si de nouvelles technologies permettent à l’époque
de faire face à certaines des conséquences prévisibles(1).
Si les terriens brûlent toutes les réserves de combustibles
fossiles connues à ce jour, l’augmentation globale
de température sera de 13° C à partir de 2100.
Ceci entraînera la disparition de toutes les forêts
pluviales, détruira la fertilité de nombreux sols
et fera fondre l’ensemble des glaces arctiques. La température
de l’Europe sera celle de l’Egypte, mais l’ensemble
des zones littorales très actives économiquement
aura été submergé par une hausse des océans
d’environ 10 mètres, alimentée principalement
par la fonte des glaciers du Greenland et de l’Antarctique.
On
se rassurera en pensant que les gisements de pétrole tirent
à leur fin. Mais ce n'est pas le cas. Les réserves
de carbone accessibles pour la production d’énergie
sont malheureusement beaucoup plus élevées qu’il
n’est pronostiqué quand on parle de la fin de l’ère
du pétrole. Selon l’équipe du Tyndall, l’humanité
a déjà rejeté 400 milliards de tonnes de
CO2 dans l’atmosphère, entraînant
une hausse moyenne de température de 0,6° C. Mais 10
fois plus de réserves demeurent accessibles, sous forme
de pétrole profond, gaz naturel et charbon. De plus les
combustibles non conventionnels, goudrons, sables bitumineux,
clathrates de méthane sous-océaniques contiendraient
encore la masse considérable de 10.000 milliards de tonnes
de CO2.
La
grande question politique actuellement posée est donc de
savoir si l’humanité sera capable de ne pas franchir
le point de non-retour (tipping point) au-delà
duquel le changement climatique sera non seulement irréversible
mais accéléré. Pour certains, comme le distingué
James Hansen, directeur du Goddard Institute for Space Studies
de la Nasa et conseiller climatologique de G.W. Bush(2),
ce point sera atteint dans la décennie. On sait que G.W.Bush
a tenté de faire taire son conseiller, en le menaçant
de renvoi. Mais Hansen (notre photo, ci-contre, en honneur d'un
esprit libre) continue à publier des articles et prononcer
des conférences faisant part de ses observations alarmantes,
notamment dans le cadre de l’université Columbia
http://www.columbia.edu/~jeh1/).
Pour l’équipe du Tyndall, si l’humanité
avait la sagesse de se borner à consommer les combustibles
conventionnels, la hausse de la température globale serait
« seulement » de 7°, ce qui est déjà
considérable. Mais ce n’est pas du tout la direction
prise par les pétroliers et par les gouvernements qui les
soutiennent, notamment l’administration américaine
actuelle. On sait en effet que G.W.Bush, en appelant l’Amérique
à se désengager progressivement des gisements du
Moyen Orient, vient d’encourager l’exploitation des
sources non conventionnelles résidant en Amérique
du Nord, par exemple les sables bitumineux de l’Alberta
(Canada) présentés dorénavant comme des réserves
stratégiques vitales. Comme l’exploitation des pétroles
du Moyen Orient ne cessera pas, sous la pression de la demande
asiatique, c’est donc bien la 2e réserve, celle qu’il
ne faudrait en aucun cas mettre en exploitation, qui commence
dès maintenant à faire l’objet de «
mise en valeur ». On devine que les convoitises sont telles
que les protestations des écologistes, américains
ou canadiens, n’auront aucun effet sur les pétroliers
et les administrations concernées.
Pour se justifier, les lobbies politico-pétroliers continuent
à faire valoir que les études climatologiques sont
faussées par des scientifiques non objectifs. C’est
l’argument qu’avait popularisé Michaël
Chrichton dans son roman State of Fear, véritable
atteinte à la raison, qui malheureusement s’est très
bien vendu. Mais aucun élément sérieux pouvant
démontrer que les variations actuelles soient en fait liées
à des cycles climatologiques millénaires, comme
le prétendent les "Climate Sceptics" n’a
pu être retenu par les scientifiques du rapport Climate
Change on the Millennial Timescale. Ils ne voient pas survenir
un nouveau petit âge glaciaire dans les années 3000.
Tout au plus risquerait-on un blocage du Gulf Stream (North
Atlantic Conveyor) par les irruptions d’eaux froides
de l’Arctique, mais il s’agirait alors d’une
catastrophe supplémentaire qui s’ajouterait aux autres,
notamment à la montée des eaux, rendant l’Europe
de l’époque complètement invivable.
On est donc conduit à se poser, en termes systémiques,
une question politique de simple bon sens. Les civilisations réputées
les plus intelligentes, les plus capables de prévision
à terme, sont-elles aussi dépourvues de moyens d’auto-contrôle
que les populations animales impuissantes devant les causes d’extinction
majeure. Plus exactement, les super-organismes que sont ces civilisations,
malgré leurs capacités à générer
des représentations collectives à fort contenu cognitif,
restent-ils soumis au gouvernement de brutes insensibles à
toute réflexion rationnelle, comme le sont les Bush et
ses homologues.3) Les scientifiques qui voient
venir les dangers et qui essayent d’alerter les opinions
publiques continueront-ils, pour leur part, à être
réduits au silence par ces mêmes brutes ? C’est
la question posée très directement aujourd’hui
par des clubs de pensée comme Scientists for Global Responsibility
– que peu de gens écoutent, il faut bien le constater.
Qu’attendons nous, en ce qui nous concerne, pour rejoindre
les écologistes dans leurs combats ? Mais ceux-ci ne préfèrent
ils pas s’en prendre aux cibles faciles qu’aux puissants
intérêts qui dirigent l’Amérique du
Nord et risquent de sceller le destin de l’humanité
toute entière? Je fais un peu de polémique, j’en
suis conscient, mais il semble bien que le sujet en vaille la
peine(4).
Notes
(1) On peut se demander cependant si l'étude
n'aurait pas gagné en crédibilité en ne prétendant
pas pronostiquer ce qui se passera dans 1.000 ans. Le délai
est si long que peu de gens y attacheront de l'importance. Le
siècle aurait suffi, d'autant plus que les catastrophes
majeures se produiront vers 2100 sinon auparavant.
(2)
Voir notre éditorial.
Nous devons confesser une erreur à ce sujet car nous y
avions confondu James E. Hansen http://www.giss.nasa.gov/staff/jhansen.html
avec un autre climatologue, Jim Hansen http://wind.mit.edu/~hansen/.
(3)Dans ce lot, il convient désormais
d'inclure
le premier Ministre australien qui fait tout ce qu’il peut,
lui aussi, pour faire taire les océanographes qui dénoncent
la destruction de la Grande Barrière de corail par le réchauffement
des océans.
(4) Il ne faut pas désespérer cependant
de retours d'opinion dans le bon sens. Ainsi le succès
que semble aujourd'hui rencontrer le film Syriana,
de Steven Gaghan et Georges Clooney, ce dernier reconverti du
métier de play- boy dans celui consistant à dénoncer
les lobbies du pétrole et les manigances de la CIA. A quand
la reconversion subséquente de Michaël Chrichton?