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Ce
texte est un extrait adapté de la conclusion d'un ouvrage
de Jean-Paul Baquiast à paraître vers la fin de l'année
aux Editions Jean-Paul Bayol, sous le titre "Pour un matérialisme
fort" . Nous remercions l'éditeur d'en autoriser la
publication. A.I.
Le
matérialisme, contrairement à ce que veulent laisser
croire ses ennemis, est riche en valeurs morales. Nous pensons même
qu'il surpasse sur ce point toutes les philosophies idéalistes
et croyances spiritualistes. Mais encore faut-il qu'il les expose
et qu'il accepte d'argumenter à leur propos. Le succès
du matérialisme en tant que doctrine philosophique et d'attitude
morale a toujours été, dès l'apparition de
la science moderne, lié aux découvertes de celle-ci.
Ce processus ne se dément pas. Pour nous, il y a donc un
lien étroit entre matérialisme, matérialisme
scientifique et science moderne.
Mais
alors à quelles valeurs un tel matérialisme moderne
pourrait-il se référer ? La question doit être
posée, puisque le matérialisme refuse d'adopter sans
droit à l'inventaire des valeurs définies en dehors
de lui par les religions ou par de vagues conceptions humanistes
ne reposant pas sur le socle solide des sciences expérimentales.
Celles-ci ne prétendent pas avoir réponse à
tout et laissent une grande part à l'interprétation
philosophique et aux postulats métaphysiques. Elles peuvent
donc retrouver des valeurs communes à d'autres philosophies
et d'autres morales que celles issues du matérialisme. Mais
elles peuvent aussi inciter le matérialisme à renouveler
ses propres valeurs et en proposer d'autres.
Comment
concrètement se pose la question des valeurs pour un scientifique
matérialiste? Depuis que la science existe sous forme d'un
pouvoir organisé, les scientifiques comme les organes de
tutelle et les citoyens eux-mêmes se sont interrogés
sur la meilleure façon de promouvoir auprès des chercheurs
une déontologie d'autant plus nécessaire que ceux-ci
manient des idées ou des objets pouvant présenter
un caractère dangereux. Cette déontologie s'applique
évidemment à tous, quelles que soient leurs croyances
ou leurs philosophies politiques. Mais au-delà, les scientifiques
matérialistes doivent considérer que des prescriptions
supplémentaires s'imposent à eux, précisément
parce qu'ils sont matérialistes, que le matérialisme
est une philosophie se heurtant à de nombreux ennemis et
qu'ils doivent donc l'honorer par une exemplarité incontestable.
Tout ceci paraîtra naïf à ceux qui connaissent
les compromissions et lâchetés auxquelles le souci
de faire carrière ou de réaliser des profits expose
inévitablement les personnalités faibles, lesquelles
se rencontrent aussi bien chez les matérialistes que chez
d'autres. Mais, ici, nous nous devons de le rappeler.
La
défense de la science
La
première valeur que sert un scientifique, sur le plan professionnel
mais aussi humain (sinon il n'aurait pas choisi la recherche et
lui aurait préféré le commerce ou la communication)
est l'augmentation des connaissances. Que signifie ce terme ? Il
postule (aux exceptions près) qu'il existe un corpus mondial
de connaissances scientifiques, que celui-ci est à la disposition
de tous les humains, que ces connaissances sont au plan pratique
globalement utiles à l'humanité, qu'au plan théorique
elles décrivent le monde en termes aussi objectifs que possible
et qu'il est donc moral de chercher à les étendre.
On négligera dans cette première approche le point
de savoir si les « connaissances scientifiques » décrivent
un monde réel existant en soi ou s'il s'agit seulement de
constructions contribuant à l'émergence d'un monde
relatif aux observateurs et acteurs qui y opèrent. L'essentiel
est que le monde décrit soit celui dans lequel vivent les
humains. On négligera de même la question, pourtant
importante, de savoir quels intérêts particuliers financent
les recherches et comptent donc les utiliser à leur profit.
Dans un premier temps, l'impératif est d'accroître
la masse globale et la cohérence des connaissances.
Les
scientifiques, comme tous ceux qui s'intéressent à
leurs travaux et acceptent de les voir financer par l'impôt,
ont donc comme premier devoir de participer aux processus d'avancement
de la science et de soutenir les efforts qui leurs sont consacrés,
qu'il s'agisse de recherche fondamentale, appliquée, technologique
ou qu'il s'agisse aussi d'enseignement et de vulgarisation. Ils
ont donc pour devoir de combattre tous ceux qui, pour des raisons
non scientifiques, par idéologie ou jeu de pouvoir(1),
cherchent à freiner, détourner ou arrêter les
recherches ou la publication de leurs résultats. Evidemment,
cette position de principe doit tenir compte de diverses restrictions
découlant par exemple de la protection de la propriété
intellectuelle ou de la sécurité publique. Mais globalement
elle représente un impératif clair et devrait donc
figurer au premier rang des valeurs morales et professionnelles
que s'assignent les scientifiques matérialistes.
Cette
obligation générale qui s'impose à tous les
scientifiques est encore plus forte à l'égard des
scientifiques matérialistes. Ils doivent repousser les multiples
intrusions et détournements que les intérêts
politiques(2)et
les idéologies religieuses(3)
veulent imposer soit aux recherches soit à la diffusion de
leurs résultats. Les adversaires de l'objectivité
scientifique ne peuvent pas toujours interdire telles ou telles
recherches mais ils s'efforcent d'en présenter les résultats
d'une façon déformée permettant d'en faire
des arguments au service de leurs intérêts. Les scientifiques
matérialistes doivent donc combattre ces actions et ne pas
hésiter à descendre dans l'arène politique
et médiatique pour se faire entendre. Il ne s'agira pas de
verser dans le dogmatisme en refusant toute critique ou tout débat.
Il s'agira seulement d'éviter la récupération
par des dogmatismes opposés.
Au-delà
de cette défense élémentaire du territoire
de la science, que pourraient faire les scientifiques matérialistes
? Voici quelques suggestions :
-
Identifier et éliminer les survivances de ce que l'on pourrait
appeler les interdits judéo-chrétiens qui continuent
à peser sur l'imagination et empêchent de formuler
des hypothèses réellement innovantes. La tâche
est aussi immense que difficile car nous sommes tous empreints de
cette culture judéo-chrétienne, sans même nous
en apercevoir. Tout n'est évidemment pas à rejeter
la concernant, surtout si c'était pour la remplacer par des
métaphysiques tout aussi emprisonnantes provenant d'autres
parties du monde(4).
Il reste que dans des domaines essentiels abordés par les
sciences fondamentales, la vie, la conscience, la cosmologie, de
nombreuses « prescriptions à penser » implicites,
quand il ne s'agit pas d'interdits, pèsent sur l'esprit des
chercheurs ou de ceux qui dans la société financent
ou jugent leurs travaux. Ceci empêche de traiter certains
sujets, d'envisager certaines problématiques et finalement,
de remettre en cause des croyances considérées comme
relevant encore de l'intouchable, sinon du sacré. Les mêmes
interdits se retrouvent dans des domaines plus pratiques, concernant
le corps humain et sa sexualité, les animaux et, bientôt,
les robots(5). Il y
a quelques décennies, certains médecins, psychologues(6),
sociologues, appuyés par les mouvements politiques dits de
gauche, osaient s'élever contre ces persistances du sacré
et de traditions ancestrales dans les sociétés modernes.
Aujourd'hui, au prétexte de ne pas heurter les convictions
intimes de tel ou tel, leur parole est bridée. La même
interdiction pèse aussi sur l'art et la littérature.
Les recours devant les tribunaux de personnes ou de mouvements s'estimant
heurtés dans leurs croyances se multiplient(7).
Plus
généralement, les matérialistes doivent absolument
faire la chasse aux résurgences du Sacré qui, notamment
sous la forme des fausses sciences(8),
continuent à lier la pensée par des interdits se voulant
inaccessibles à la critique rationnelle. Faire la chasse
au Sacré ne signifie pas désenchanter le monde, comme
on l'a dit. Cela signifie proposer d'autres rêves que ceux
cachant en fait de profonds conservatismes ou de profitables commerces.
Nous allons y revenir.
-
Refuser l'espèce de divinisation de l'Homme qui remplace
la référence au divin chez beaucoup de ceux qui par
intérêt ou par peur refusent le changement. La place
exorbitante donnée à ce concept d'Homme, pourtant
vague et se prêtant à tous les abus, montre que l'anthropocentrisme
étroit, lui-même mis au service des religions, qui
avait dominé la pensée scientifique jusqu'aux Lumières,
est loin d'avoir disparu. Certes, politiquement, il est plus que
jamais utile de lutter contre ceux qui violent les droits de l'homme
fondements de nos démocraties européennes. Mais d'une
part les droits de l'homme ne doivent pas nous faire oublier ceux
des autres créatures vivantes et, par extrapolation, faire
pardonner les atteintes irresponsables aux milieux naturels. Ils
ne doivent pas d'autre part être évoqués pour
défendre des intérêts sordides, au nom notamment
des libertés individuelles(9).
Il
faut en fait admettre que le monde décrit par les nouvelles
sciences est tout autant un monde sans l'homme qu'un monde sans
dieux. Il est tout à fait légitime que les humains
veuillent tenter d'y répandre, sur Terre comme à terme
dans le cosmos, des formes futures d'intelligence, de conscience
et de corporéité portant les meilleurs des valeurs
que nous attribuons à l'humain – sous réserve
du nécessaire respect d'autres formes éventuelles
non humaines. Mais pour cela, il faudra faire descendre l'homme
du piédestal où continuent à le mettre les
conservateurs et qu'il ne mérite plus désormais d'occuper.
Il faudra renoncer à diviniser un Homme brutal, ignorant,
destructeur, symbole manipulé par de nouveaux prêtres,
qui prendrait le relais du Dieu féroce dont l'Occident éclairé
cherche à se débarrasser.
-
Oser utiliser systématiquement l'arme de l'étude scientifique
dans les affrontements avec les ennemis du matérialisme,
d'autant plus que beaucoup de ceux-ci ne prennent aucunes précautions
ni ne mettent aucune tolérance dans leurs attaques, en utilisant
souvent de pseudo- arguments scientifiques. Pour les matérialistes,
il est évident que les croyances, les mythologies et leurs
excès relèvent de l'analyse scientifique. Les religions
ont joué un rôle essentiel dans l'histoire humaine,
comme le montre l'étude des civilisations et de leurs productions
artistiques et intellectuelles. A cet égard, elles constituent
le patrimoine de tous, comme d'ailleurs les autres héritages
laissés par les civilisations passées. Etudier leur
rôle, profondément imbriqué dans l'histoire
du monde actuel, représente un objectif de recherche indispensable.
Le matérialiste ne s'en trouvera pas agressé dans
ses convictions – pas davantage qu'il ne l'est lorsqu'il visite
les ruines d'un temple grec ou une église romane. Mais cela
ne donne pas aux croyants d'aujourd'hui le droit de chercher à
imposer sans aucun débat les religions et morales du passé.
Un
tel débat, sous forme de droit d'inventaire, pour employer
à nouveau ce terme, doit être éclairé
par la science, non pas par des scientifiques sous contrôle
des églises ou des sectes (comme il s'en trouve malheureusement)
mais selon les procédures ouvertes et démocratiques
de la communauté scientifique. Or là encore, il faut
bien reconnaître que la critique scientifique de la religion
est devenue quasiment impossible, y compris au sein des universités
européennes financées par l'Etat. L'audacieux qui
s'y livre, dans ses cours ou ses recherches, est vite mis à
l'écart voir poursuivi devant les tribunaux comme coupable
de conduite partisane et d'agression morale. Les oukases intellectuels
des représentants des religions poussent progressivement
à considérer qu'il est sacrilège d'étudier
les comportements religieux de la même façon que d'autres
comportements sociaux(10).
La critique scientifique des religions et des croyances
Nous
pensons que le matérialisme scientifique, au-delà
de l'histoire des religions qui n'est souvent qu'une apologie
déguisée, devrait examiner les questions suivantes
en s'appuyant sur les outils offerts par les nouvelles sciences.
Certains chercheurs l'ont fait à titre individuel,
mais ceci généralement dans l'hostilité
générale.
-
Pourquoi le fait de croire en un autre monde et une autre
vie après la mort (y compris ad absurdum) s'est-il
introduit il y a quelques millénaires (ou dizaines
de millénaires ?) chez les hominiens et pourquoi a-t-il
survécu depuis ? Est-ce vraiment parce que les hommes
devenus conscients de leur propre fin avaient besoin de ceci
pour survivre ?
-
Corrélativement, pourquoi, si ce besoin de croyance
était indispensable à la survie des individus
et des sociétés, des athées ou incroyants
ont-ils pu apparaître et survivre - le cas échant
en transférant leur besoin de croire sur des objectifs
de nature matérielle ?
-
Comment en termes neurologique l'idée de Dieu - et
plus généralement le fait de croire en quelque
chose sur le mode de la foi du charbonnier - se manifestent-ils
dans l'anatomie et la physiologie du cerveau soumis aux moyens
moderne de l'imagerie fonctionnelle et de l'exploration par
drogues psychotropes ?
-
Peut-on considérer que l'idée de Dieu soit un
mème ou un mèmeplexe qui parasiterait nos cerveaux
?
-
Comment les pouvoirs sociaux et politiques utilisent-ils à
leur profit le besoin de croyance ? On sait depuis longtemps
de quelles façons les classes dirigeantes traditionnelles
se sont servies des religions pour aliéner les populations
(l'opium du peuple). Mais il serait intéressant de
voir aujourd'hui quels sont les intérêts précis,
géostratégiques, politiques, commerciaux - qui
sont derrière les fondamentalismes chrétiens
ou islamiques et visent à mettre en tutelle l'esprit
des hommes modernes ? On aimera aussi savoir, sans tomber
dans les fantasmes de la théorie du complot, quels
pouvoirs encouragent la prolifération des sectes au
sein des sociétés occidentales?
-
Ajoutons que la critique scientifique du bouddhisme n'est
pas assez aiguisée, compte tenu notamment de la large
diffusion des religions contemplatives (on y joindra l'hindouisme)
et du fait que ces religions sont en principe reconnues officiellement
par des Etats qui ne refusent pas la science occidentale mais
qui sans doute la détournent de façon subtile.
-
Les religions établies s'indigneraient si l'on affirmait
que les sectes et les superstitions qui ont toujours proliféré
dans les sociétés humaines devraient être
analysées avec les mêmes instruments scientifiques
que ceux appliqués aux religions, ne fut-ce que pour
montrer les points sur lesquels les unes et les autres se
distinguent. Pourtant, nous ne voyons pas de raison de soumettre
les unes à l'observation scientifique et pas les autres.
Anciens et nouveaux impératifs
moraux
La
production d'impératifs moraux censés devoir s'appliquer
à tous parait une activité inséparable de la
vie en société. Elle précède certainement
la définition d'obligations légales sanctionnées
par le juge. Nous avons vu en étudiant les super-organismes
dans d'autres articles de cette Revue que cela n'avait rien d'étonnant.
Les «gardiens de la conformité», au même
titre il est vrai que leurs opposés les «générateurs
de variabilité», sont indispensables à la cohésion
de tout organisation sociale, chez l'homme comme chez la plupart
des espèces vivantes. Les impératifs moraux ainsi
générés peuvent s'appliquer à certains
groupes et pas à d'autres. Mais la volonté de faire
de l'humanité une entité universelle a conduit les
philosophes et les hommes politiques à édicter des
morales de portée générale et, de ce fait,
devant être respectées par tous les humains(11).
Ces impératifs ne sont pas nécessairement liés
aux prescriptions de telle ou telle religion, encore que les uns
et les autres semblent inspirés par un fonds commun de religiosité.
Les
scientifiques matérialistes, face aux impératifs moraux
en vigueur dans la société à laquelle ils appartiennent,
ont le droit le plus strict de les analyser – ou, si l'on
préfère – de les discuter afin le cas échéant
de les faire évoluer(12).
Mais quelle est leur liberté interne face à de tels
impératifs ? Nous voulons dire que toute personne, formée
dans un milieu précis, avec des normes morales données,
éprouve beaucoup de difficultés quand il s'agit de
prendre du recul vis-à-vis de ces normes. Si, dans un mouvement
de révolte propre à la jeunesse, elle s'en est écartée,
elle risque d'y revenir avec la maturité. Les scientifiques
sont comme les autres. Ils ont été élevés
dans certaines valeurs morales qui continuent à les imprégner
tout au long de leur vie. Sont-ils capables d'évaluer scientifiquement
ces valeurs et ne pas les reproduire automatiquement dans leurs
enseignements et leurs pratiques de recherche ? C'est une question
qu'ils doivent se poser à eux-mêmes, à supposer
qu'ils aient la capacité de s'auto-analyse(13).
C'est aussi une question que les citoyens doivent leur poser
Un
scientifique est constamment sollicité pour émettre
des jugements moraux ou de nature morale. C'est d'abord le cas au
sein de sa discipline, quand il y intervient à titre d'expert.
C'est de plus en plus le cas sur n'importe quel problème,
quand il est invité par les médias au prétexte
que certains succès lui ont conféré de la réputation
dans son domaine(14).
Pourquoi pas ? Mieux vaut faire appel aux scientifiques qu'aux représentants
d'associations de défense de tout et de rien, quand ce n'est
pas à l'inévitable représentant de l'épiscopat
et de la communauté islamique, qui se prononcera intrépidement
à propos de questions sur lesquelles il n'a que des préjugés.
Chaque
scientifique matérialiste devrait cependant s'interroger
pour savoir qui «parle en lui» quand il se sent obligé
de prendre la parole ou la plume pour défendre des valeurs
morales ? Doit-il céder à l'urgence qu'il ressent
de s'exprimer ? Doit-il consulter d'autres personnes afin d'élaborer
des propositions moins subjectives et plus proches de l'objectivité
scientifique ? Doit-il, comme certains le font (on le leur reproche
parfois d'ailleurs, au lieu de les en louer) se taire et refuser
les interviews, en estimant que « ce qui parlerait par sa
voix » n'a pas été étudié suffisamment,
ni par lui ni par d'autres, et ne mérite donc pas crédit,
y compris à ses propres yeux.
Cependant,
au-delà d'une nécessaire réserve, les matérialistes
scientifiques peuvent-ils faire plus, c'est-à-dire proposer
des normes morales et plus généralement des valeurs
découlant, non d'un fonds commun dont ils auraient hérité,
mais de l'interprétation qu'ils donneraient eux-mêmes
de leurs sciences, notamment quand celles-ci s'apparentent à
ce que nous avons appelé les nouvelles sciences ?
Dans
ce cas, ils sortiraient des limites strictes de la démarche
scientifique, pour laisser parler leur imagination, leurs sentiments,
leurs rêves. Mais ce faisant, en même temps, ils esquisseraient
de nouvelles valeurs qui pourraient rajeunir, compléter et
le cas échéant transcender complètement ou
remplacer les valeurs sociales actuelles, y compris celle de la
science de demain. Ce travail à la limite entre la métaphysique
et la science fiction aurait le grand avantage de rendre concrètes,
d'humaniser, si l'on peut dire, des perspectives scientifiques et
techniques qui pour beaucoup de personnes restent encore incompréhensibles
et de ce fait effrayantes.
Nous
avons noté dans d'autres articles de notre Revue les efforts
faits en ce sens par les avocats de la Singularité et les
militants du Transhumanisme. Mais de nombreux autres scientifiques,
non encore engagés dans des démarches aussi ambitieuses,
entretiennent pourtant dans leurs disciplines des projets à
plus ou moins long terme, parfois des rêves, qui n'ont pas
besoin des religions pour s'enrichir des plus hautes vertus morales.
Nous avons eu le privilège, depuis que nous éditons
la revue Automates-Intelligents, de connaître de véritables
saints (et saintes) laïcs pour qui l'exploration du cosmos,
le sauvetage de la bio-diversité, la protection des équilibres
naturels, la réalisation de formes de conscience et de vie
artificielles … constituent de véritables apostolats,
dignes des plus grands sacrifices. Ceci, non pas comme on le dit
souvent pour en obtenir des avantages personnels, mais pour servir
à l'émergence d'un monde nouveau, différent
et sans doute meilleur que l'actuel. Ils agissent comme s'ils étaient
intimement convaincus de la pertinence de la belle devise des altermondialistes,
malheureusement souvent détournée : «un autre
monde est possible».
Les
passionnés, scientifiques ou non, qui se consacrent à
ces grands objectifs sont bien peu nombreux par rapport à
tous les autres humains, ceux qui ne se réalisent que dans
les guerres tribales ou les consommations matérielles. Mais
c'est cette infime minorité qui, si notre monde échappe
aux catastrophes que préparent les fanatiques et les jouisseurs,
lui apportera le salut. Ils ne se prennent pas cependant pour des
Messies. Ils se considèrent seulement comme les agents presque
anonymes d'un univers nouveau en train de naître. Leur seul
mérite, pensent-ils, est d'avoir su, ayant bénéficié
de l'enseignement des sciences dispensé dans les écoles
de la république (toutes les écoles de toutes les
républiques), prendre conscience du vaste mouvement qui les
entraîne, afin d'y apporter le meilleur de leur intelligence
et de leur cœur.
Notes (1) Dont nous avons un exemple
récent avec le veto que vient de mettre le président
G.W. Bush (18 juillet 2006) à la décision du Sénat
d'autoriser les recherches sur les cellules-souches embryonnaires.
L'argument (hautement électoral) de G.W. Bush est qu'utiliser
de telles cellules-souches revient à sacrifier des vies humaines
potentielles De nombreux biologistes américains, se déclarant
chrétiens, refusent de soutenir ce point de vue.
(2) L'interdiction de publication imposée
par le gouvernement américain aux climatologues de ce pays
dénonçant le rôle de la consommation des carburants
fossiles dans la production du réchauffement climatique est
un exemple typique.
(3) Mentionnons une nouvelle fois les pressions
des églises évangélistes en faveur de l'enseignement
public de l'hypothèse du Dessein Intelligent. Ces exemples
nous viennent des Etats-Unis, mais de semblables intrusions et pressions
s'exercent aussi en Europe – sans parler de celles existant
dans les pays encore soumis à des dictatures politiques.
(4) Nous pensons ainsi à l'incroyable
ferveur révérencielle dont jouit la «pensée»
du Dalaï-lama dans les cercles intellectuels occidentaux, alors
que cette pensée pourrait être résumée
en trois ou quatre banalités.
(5) On peut pronostiquer que les progrès
prévisibles de la robotique autonome questionnant de plus
en plus les limites prétendues entre l'homme et la machine
seront vécus par certains, fussent-ils matérialistes,
comme de véritables sacrilèges.
(6) Freud lui-même…
(7) Recours devant les tribunaux islamiques dans
les Etats ayant instauré la Charia, devant nos propres tribunaux
en Occident. Mais les consciences sont-elles véritablement
blessées quand par exemple un médecin homme soigne
une femme en l'absence de son conjoint (ou l'inverse) ? Les consciences
se sentent blessées parce que des agitateurs décidés
à prendre le pouvoir dans nos sociétés laïques
et y instaurer leur loi (islamique ou évangélique)
les persuadent qu'elles se doivent de l'être.
(8) Ces fausses sciences, astrologie, médecines
alternatives, prospèrent d'autant plus qu'elles rapportent
beaucoup d'argent à ceux qui les promeuvent en encourageant
le vieux fonds irrationnel des hommes.
(9) Liberté d'abuser du tabac, de l'alcool,
de la vitesse sur la route ; droit aux armes à feu ou à
des prises de risques pénalisant la société
toute entière.
(10) Là encore, nous ne faisons pas seulement
allusion à la situation régnant dans des universités
du Tiers-monde. Aux Etats-Unis, en Europe et même en France,
le même « terrorisme intellectuel » commence à
se répandre, avec la bénédiction, c'est le
cas de le dire, d'autorités politiques voulant éviter
des conflits avec une opinion publique supposée majoritaire
en plan électoral.
(11) Ainsi les impératifs catégoriques
proposés par Emmanuel Kant.
(12) Le même droit est reconnu à
chaque citoyen, dans les démocraties, à l'égard
des impératifs légaux. Les citoyens ont le droit de
discuter la loi pour le cas échéant obtenir sa modification.
Mais, tant qu'elle n'a pas été abrogée, ils
n'ont pas le droit d'y déroger. Ce n'est pas le cas concernant
des impératifs moraux plus généraux, (par exemple
ne pas abuser de situations dominantes) devant lesquels chacun demeure
libre face à sa conscience, selon l'expression consacrée.
(13) Rappelons, en ce qui concerne le libre-arbitre,
c'est-à-dire la liberté de choisir entre un Bien et
un Mal prétendus, que les neurosciences y voient en général
une illusion. Si le Je conscient fait tel choix, même en se
donnant beaucoup de raisons apparemment objectives pour le faire,
il y est déterminé par des chaînes complexes
de causalité qui lui échappent en partie. Le scientifique
qui a admis cela ne s'estimera pas particulièrement méritant
s'il se met au service d'un objectif considéré par
lui ou par d'autres comme une valeur positive. Il admettra qu'il
est « agi » par des forces qui le dépassent.
Il en sera de même s'il choisit ce que d'autres considéreraient
comme un mal. Il se sentirait sans doute légitimé
à le faire…sans cela il ne le ferait pas.
(14) L'Institution Nobel, comme on sait, est
particulièrement fertile dans la production d'émetteurs
d'avis et de conseils.