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Affirmer la puissance, assurer la cohésion
: les objectifs d'une politique européenne volontariste en
matière de transports
Aujourd'hui
et demain - Images LTF Liaison Lyon Turin Ferroviaire
Pour
beaucoup d’hommes politiques, américains et britanniques,
l’Europe n’est rien qu’un territoire sans frontières,
non structuré et donc incapable de se comporter en puissance
politique et économique. Ce serait en partie vrai si l’Europe
ne s’était pas organisée depuis longtemps autour
de réseaux de transports d’une qualité unique
au monde, en plein développement et capables d’apporter
à l’Europe des prochaines décennies l’indispensable
cohésion qui en feront une vraie puissance.
Les
transports en Europe donnent cependant l’impression d’une
grande anarchie et de multiples contradictions : entre la route
omniprésente et les autres modes, entre les Etats et régions
bien desservis et les autres, entre les interventions publiques
en faveur des infrastructures lourdes et les initiatives privées
jouant la carte de la rentabilité immédiate aux dépends
des intérêts européens à long terme.
C’est indéniable. Cependant, quand on compare la situation
des transports en Europe et celle des transports dans les autres
continents, y compris dans la « riche » Amérique
du Nord, l’avance européenne est indiscutable. Il suffirait
de peu de choses pour la transformer en un avantage décisif
dans la compétition mondiale.
Nous pensons que ce peu de choses – qui représenterait
en fait une mutation considérable des esprits contaminés
par les pensées uniques libérales – est à
la portée des Européens. Ce "peu de choses"
serait en effet dans la ligne des traditions historiques ayant fait,
depuis l’Empire romain, de l’intervention de la puissance
publique en faveur des voies de communication la base même
de la puissance impériale. Certes, aujourd’hui, une
politique de puissance en matière de transports ne suffira
pas. Elle ne remplacera pas l’effort considérable en
recherche développement qu’il faut mener par ailleurs
pour que l’Europe se tienne à la hauteur des grands
concurrents américains et asiatiques. Mais elle y contribuera
directement, car les technologies nécessaires à une
politique de puissance en matière de transports ne seront
pas obtenues sans précisément un effort de recherche/développement
considérable – dont heureusement les Européens
possèdent déjà certaines des bases, grâce
à des industries et des laboratoires très concurrentiels.
Mais
comment définir une telle politique de puissance au profit
des transports européens. Nous voudrions présenter
dans cet article quelques points qui nous semblent devoir en constituer
les préalables.
1.
Le cadre géographique
L’Europe
concernée ne se limitera pas aux pays de l’Union. Elle
comprendra d’abord la Confédération helvétique,
déjà bien engagée pour sa part dans une politique
intelligente de modernisation des infrastructures, au profit notamment
du rail, et qu’il faudra convaincre de rejoindre une démarche
géopolitique commune. Elle visera aussi à impliquer,
même s’ils ne font pas partie politiquement de l’Europe,
les pays voisins générateurs de flux entrants et sortants
et donc intéressés à leur rationalisation :
Russie, Turquie et autres pays frontaliers.
On
ajoutera au domaine terrestre le domaine maritime de la zone exclusive
des 200 miles. Cet espace doit être repris en main par les
Etats européens, avec l’imposition de mesure de surveillance
et de protection s’imposant à tous navires, de quelque
nationalité qu’ils soient. Les Etats-Unis l’ont
décidé pour ce qui concerne leurs eaux territoriales
de façon unilatérale et tout le monde a du en tenir
compte. L’Europe doit faire de même. Cela supposera
notamment la mise en place de corps et flottes de garde-côtes
efficaces, ainsi que sans doute le pilotage obligatoire dans les
détroits et chenaux à risque, tant en Manche et mer
du Nord qu’en Méditerranée.
2. Les types de transports
La
politique concernera les transports de marchandises, en priorité
(les plus lourds et les plus polluants), mais aussi les transports
de voyageurs. Elle inclura aussi les transports « dématérialisés
» à base de réseaux numériques, compléments
et de plus en plus alternatives crédibles aux précédents.
De tels réseaux seront généralement satellitaires
et nécessiteront donc une politique spatiale européenne
active. On mettra notamment en place, plus vite qu’actuellement
prévu, le système de géolocalisation européen
Galiléo destiné à remplacer l’américain
GPS. Ce serait une erreur de faire de la politique spatiale l’objet
d’investissements non coordonnés distincts des précédents.
Cependant; dans ces divers domaines, les investissements les plus
lourds concerneront les infrastructures assurant un maillage convenable
de l’espace européen (voies de communication ferroviaires
et plates-formes logistiques ou d’entreposage).
Dans
le même esprit, la politique européenne à élaborer
ne se limitera pas aux infrastructures. Elle comportera une politique
dynamique de développement de véhicules adaptés
aux nouvelles infrastructures et aux nouveaux enjeux économiques
: matériels roulants ferroviaires, navires de divers types,
moteurs et réseaux de distribution d’énergie
faisant appel aux énergies appelées à remplacer
le pétrole.
Mentionnons
ici le cas particulier du transport aérien à destination
des aéroports européens ou en provenant. La réforme
de l'Agence Eurocontrol, toujours envisagée, jamais encore
entreprise, devrait devenir une priorité, afin de permettre
un suivi paneuropéen des trafics, plutôt qu’un
éclatement des contrôles au sein des espaces aériens
nationaux.
3.
La prise en compte des évolutions économiques, technologiques
et de protection de l’environnement à prévoir
sur le quart de siècle, sinon sur le demi-siècle
Il
est difficile de prévoir sur de telles durées, vu
la rapidité des évolutions technologiques et de celles
des contraintes. Néanmoins le transport implique le long
terme, ce qui en fait précisément le domaine par excellence
des politiques publiques visant l‘intérêt général
de longue période.
Dressons
ici une courte liste des évolutions à intégrer
dans des politiques échelonnées sur un quart de siècle
et sur un demi-siècle :
- la diminution des réserves accessibles et le coût
croissant des carburants fossiles. Ceci impose de les remplacer
sans attendre, grâce à des actions volontaristes d’incitation
(notamment fiscales), par des énergie de remplacement : traction
électrique, hydrogène d’origine nucléaire,
bio-carburants (dans certains limites à ne pas dépasser).
- le refus croissant des accidents et gaspillages de toutes sortes
dus aux transports routiers, même si ceux-ci consomment d’autres
carburants que le pétrole. Le transport routier demeurera
utile pour les liaisons courtes mais devrait progressivement être
condamné pour les liaisons longues et les frets lourds. La
reconversion des métiers de la route devra être organisée
au profit de nouvelles activités, notamment dans le groupage-dégroupage
de proximité, le multi-modal, etc. Plus généralement,
la politique européenne des transports devra intégrer
des normes élevées de sécurité, pour
les personnes comme pour l’environnement.
- la volonté de plus en plus affirmée de protection
des sites urbains ou touristiques. Celle-ci ne pourra pas être
assurée en toutes circonstances. Le ferroutage et le merroutage
consommeront des espaces de service qu’il faudra bien trouver
quelque part autour des points d’éclatement. Mais la
pire des pollutions est celle provoquée par le trafic de
poids lourds dont, si rien n’est fait, la croissance sera
exponentielle et destructive. C’est donc ce trafic qu’il
faut viser à réduire rapidement, en mettant en place,
beaucoup plus vite que prévu, de nouvelles liaisons ferroviaires,
maritimes et accessoirement fluviales. L'utilisation d'avions, même
gros porteurs, sur des liaisons intra-européennes ne devrait
pas par contre être encouragée.
- le développement des procédures de gestion des marchandises
et des personnes faisant appel aux solutions télé-électroniques
: échanges de données informatisées, étiquettes
radio, géolocalisation par satellites, etc. Ceci supposera,
à l’initiative principalement des Etats, en liaison
avec les professions, un grand effort de normalisation des documents,
des données (data) et des échanges. Le web sémantique
sera généralisé. En amont, les procédures
administratives et commerciales, déjà en bonne voie
d’harmonisation, devront l’être encore davantage.
On évitera ce faisant de laisser l’Europe continuer
à se laisser imposer les normes techniques, commerciales,
financières et juridiques définies par les opérateurs
américains. L’espace de transport européen,
tel que défini ici, aura un poids suffisant pour obliger
ceux qui veulent y commercer d’adopter ses propres normes
et procédures. Encore faudra-t-il coordonner ces dernières,
entre Etats-membres et Etats voisins.
4.
L’adoption de procédures de décision et de financement
faisant un large appel à une régulation intergouvernementale
émanant des Etats et de l’Union européenne
On
fera valoir que les objectifs énumérés ci-dessus,
aussi souhaitables soient-ils, se heurteront d’une part au
manque de ressources financières, d’autre part à
la concurrence et au refus de coopérer des Etats –
sans parler de l’opposition de groupes d’intérêt
capables de bloquer la vie économique et de défaire
des majorités parlementaires en cas d’affrontements
directs.
C’est
bien pourquoi ceux qui, comme nous, défendent le concept
d’une Europe souveraine, indépendante et solidaire
doivent faire d’une politique des transports telle que résumée
ici un élément majeur de la construction d’une
telle Europe, à « vendre » en priorité
aux citoyens conscients de la nécessité de faire face
aux changements qu’imposera le siècle. Il faudra convaincre
l’opinion qu’il faut dorénavant anticiper les
mesures à prendre plutôt que réagir aux contraintes,
tardivement et dans le désordre.
La
question des financements ne sera pas résolue si on ne change
pas radicalement les perspectives. Aujourd’hui, le transport
routier prélève sur les économies et les sociétés
en général un coût au moins 10 à 20 fois
supérieur aux gains qu’il rapporte. Mais, pour le montrer,
il faudrait généraliser les procédures d’évaluation
publique autour de principes de comptabilité analytique admis
par tous les partenaires. Ces coûts mis en évidence,
le transfert progressif des ressources consacrés indûment
aux formes de transport obsolètes pourra se faire avec des
mécanismes mixant l’impôt (taxations et détaxations)
et les financements bancaires de moyen et long terme.
D’une
façon générale, le projet présenté
ci-dessus repose sur le concept général d’optimisation,
en temps aussi réel que possible. Généralisée
dans les systèmes vivants (par exemple au sein des échanges
se produisant dans les cellules et dans les organismes) cette optimisation
permet de proportionner exactement les solutions tant aux ressources
qu’aux besoins de survie. Utilisant ces exemples, des modèles
biomimétiques de l’espace européen, accessibles
par Internet à l’ensemble des citoyens, devraient concrétiser
les handicaps actuels et les réformes à entreprendre.
Même les entreprises privées axées sur la concurrence
sans freins et le profit immédiat pourraient sans doute se
convaincre de la nécessité d’entrer dans un
système global auto-organisateur et auto-optimisateur tel
qu’esquissé ici.
Quant
aux institutions nécessaires à la définition
et à la conduite d’une telle politique, n’en
parlons pas ici. Elles apparaîtront d’elles-mêmes
si le nouvel état d’esprit se répand. Elles
associeront les gouvernements (ceux des Etats-membres et les autres),
les institutions de l’Union européenne et, sans doute,
des associations et fondations à créer pour populariser
la démarche. 02/08/06
Note
Aujourd'hui, la volonté politique pour mener à bien
les stratégies présentées dans cet article
est bien timide, sinon parfois inexistante. Comme le rapporte Jean
Sivardière, président de l'Association Nationale des
associations d'usagers des transports dans Le Monde du 3 août
2006, p. 16:
"Le projet de liaison ferroviaire
transalpine Lyon-Turin est ambitieux : il comporte une section internationale
constituée d'un tunnel à grand gabarit de basse altitude,
long de 53 km, entre Saint-Jean-de-Maurienne et l'Italie, complétée
côté français par un nouvel itinéraire
ferroviaire entre Ambérieu-en-Bugey, Lyon et la Maurienne.
L'objectif essentiel est de reporter sur le rail une part importante
du trafic routier franco-italien : 25 millions de tonnes par an
transitent par les tunnels du Mont-Blanc et du Fréjus et
18 par Vintimille (8 seulement passent sur le rail) ; les trafics
Nord-Sud stagnent depuis dix ans mais leur croissance future ne
peut être exclue et les trafics Est-Ouest se développent
rapidement. Objectif secondaire : faciliter les relations ferroviaires
des voyageurs, aujourd'hui déplorables, entre la France et
l'Italie.
....Vu
son coût (près de 7 milliards d'euros pour la seule
section internationale), le projet n'a de sens que s'il associe
une volonté politique forte de transférer massivement
le trafic routier sur le rail à un investissement ferroviaire
dimensionné en conséquence. Or cette volonté
est aujourd'hui absente. L'Etat continue ainsi à pousser
les projets d'autoroute A48 Ambérieu-Bourgoin et de rocade
autoroutière de Chambéry, qui faciliteraient l'accès
des poids lourds au Fréjus. Une politique compatible avec
le projet Lyon-Turin suppose au contraire :
- l'abandon définitif des projets routiers directement concurrents,
en accord avec la Convention alpine signée par notre pays;
- un assainissement du trafic routier en luttant contre la fraude
(vitesses, charges, temps de conduite des chauffeurs) pratiquée
par de nombreux transporteurs ;
- enfin l'instauration d'une redevance écologique sur le
trafic routier, dont le produit serait affecté au financement
du projet ferroviaire, selon le modèle adopté en Suisse
il y a déjà douze ans. Cette troisième condition
est essentielle : une redevance routière permettrait à
la fois de dégager un financement spécifique du Lyon-Turin
sans peser sur les possibilités de financement des autres
projets ferroviaires, et de le rentabiliser en relevant le prix
du transport routier. Seule une politique cohérente, en France
comme en Italie, peut assurer le succès économique
et environnemental du projet Lyon-Turin..."