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20 Octobre 2006
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Main-mise américaine sur l'Espace
Au
moment où nous préparons, non sans difficultés,
au milieu il faut bien l'avouer de l'indifférence générale,
un Colloque à Toulouse sur les enjeux d'une souveraineté
européenne dans le domaine spatial (programme),
il convient de méditer les récentes déclarations
du président Bush qui semblent constituer une déclaration
de guerre potentielle à toute puissance désireuse
de manifester une présence quelque peu significative dans
l'Espace. La Chine est sans doute particulièrement visée,
mais on sait bien dans les milieux du spatial stratégique
européen que l'Europe l'est aussi.
Nous
nous appuyons ici sur une dépèche de l'AFP reprise
par Yahoo Actualités France.
"
Le président américain George W. Bush vient d'adopter
une nouvelle stratégie spatiale qui prône la "liberté
d'action" des Etats-Unis et leur droit à interdire si
nécessaire l'espace à tout pays "hostile aux
intérêts américains".
"La
sécurité nationale des Etats-Unis est dépendante
de manière cruciale des moyens dans l'espace et cette dépendance
va s'accroître", affirme le document stratégique
publié récemment par la Maison Blanche.
Les
Etats-Unis "prendront les mesures nécessaires pour protéger
leurs moyens dans l'espace et interdiront si nécessaire à
leurs adversaires l'usage de moyens spatiaux hostiles aux intérêts
américains", selon le texte.
"La
liberté d'action dans l'espace est aussi importante pour
les Etats-Unis que la puissance aérienne et maritime",
poursuit le document stratégique.
Le
texte rejette également tout traité interdisant les
armes dans l'espace: "Les Etats-Unis s'opposeront au développement
de nouvelles législations ou de restrictions cherchant à
interdire ou à limiter l'accès des Etats-Unis à
l'espace ou à l'usage de l'espace".
M.
Bush a donné son accord le 31 août à cette nouvelle
stratégie et le document, qui remplace le précédent
remontant à 1996, a été publié discrètement
par la Maison Blanche le 6 octobre.
Le
gouvernement américain assure que cette nouvelle stratégie
n'est pas une première étape vers le développement
et le déploiement d'armes dans l'espace. "Il ne s'agit
pas d'un changement de politique", a déclaré
le porte-parole de la Maison Blanche, Tony Snow à des journalistes
à bord d'Air Force One.
"L'idée
que la défense intervienne dans l'espace est différente
de la notion de militarisation de l'espace", a-t-il ajouté.
Ces
affirmations suscitent le scepticisme des experts. "Même
si cette stratégie ne dit pas explicitement que les Etats-Unis
vont détruire des satellites ou déployer des armes
dans l'espace, il me semble qu'elle ouvre la porte à cela",
a déclaré à l'AFP Theresa Hitchens, directrice
du Centre d'information sur la défense.
Selon
elle, cette analyse est confirmée par une série de
documents publiés par l'armée américaine dans
lesquels celle-ci ne cache pas ses intentions.
D'après
Mme Hitchens, la nouvelle stratégie représente aussi
un important changement par rapport à celle de l'administration
Clinton par sa "vision beaucoup plus unilatéraliste".
"Dans
cette stratégie, les Etats-Unis cherchent à établir
leurs droits mais ne reconnaissent pas les droits des autres pays",
estime-t-elle.
Les
Etats-Unis disposent actuellement d'une véritable suprématie
dans l'espace, alors que la Russie a perdu l'essentiel de ses moyens
et que la Chine en est encore au stade des ambitions.
Les
Américains sont les seuls capables d'utiliser les moyens
satellitaires pour des opérations de combat et le font de
mieux en mieux si l'on compare les guerres du Golfe, des Balkans,
d'Afghanistan et d'Irak, avait souligné Michael O'Hanlon,
expert à la Brookings Institution, lors d'une audition en
juin devant le Congrès.
Mais
la suprématie des Etats-Unis pourrait à l'avenir être
menacée par d'autres pays. "Les Etats-Unis sont en particulier
préoccupés par la Chine", juge Mme Hitchens.
Un
avis partagé par M. O'Hanlon, qui avait toutefois souligné
que les progrès de Pékin étaient pour l'instant
"limités" et le resteraient dans les années
à venir.
"Alors
que la Russie et la Chine soutiennent une interdiction des armes
dans l'espace, il paraît clair que les Chinois en même
temps envisagent des moyens de nuire aux capacités américaines
dans l'espace", estime Mme Hitchens.
Une
menace sur laquelle Donald Rumsfeld avait insisté avant qu'il
ne devienne secrétaire à la Défense. Il avait
appelé à mieux protéger les intérêts
américains pour éviter un possible "Pearl Harbor
de l'espace".
Quelles
premières conclusions retenir de cette décision américaine
et des commentaires cités par l'article?
D'ores et déjà, l'Europe doit considérer que
tous les programmes actuellement en cours ou projetés visant
à lui donner un minimum de présence spatiale sont
considérés comme représentant une menace potentielle
pour les Etats-Unis. Ils peuvent en effet être présentés
comme susceptibles d'être utilisés à des"
fins non amicales". C'est le cas du satellite MetOp
qui vient d'être lancé (et ceci bien qu'il vise à
être exploitée conjointement avec la NOAA américaine).
C'est encore plus le cas concernant Galiléo. On connait à
cet égard le véritable sabotage sous-jacent auquel
se livrent les intérêts américains pour ralentir
ou désosser ce projet.
Ceci est encore plus vrai concernant les satellites militaires (ou
duals) de télécommunication et d'observation mis en
place par la France, en coopération avec certains pays européens.
Ils peuvent être détruits sans avertissement par l'armée
américaine, laissant l'Europe sourde et aveugle.
Les
militaires européens, y compris en ce qui concerne le ministère
français de la défense, considèrent encore
avec scepticisme la possibilité de développer des
systèmes spatiaux de protection, du type "anti-satellites
tueurs". Ils ont tort. Ceci veut dire que l'Europe spatiale,
qu'elle soit civile ou militaire, n'aura jamais aucune crédibilité
face à des menaces venant aussi bien aujourd'hui des Etats-Unis
que plus tard de la Chine ou d'autres puissances de moindre envergure
spatiale, dont la puissance de nuisance pourrait cependant être
grande.