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20 septembre 2006
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
La science pourra-t'elle rester neutre ?
La
question surprendra ceux qui ont été formés
aux enseignements de la culture universitaire française pour
qui la science est ou doit être neutre tant vis-à-vis
des religions que des idéologies politiques. L’adjectif
neutre, dans cette question, signifie athée, non impliquée
dans les croyances religieuses, celles-ci concernant un domaine
de pensée que la science ne veut pas aborder et par rapport
auquel elle veut conserver toute son indépendance. Si la
science sait éviter les présupposés ou prolongements
philosophiques, religieux ou politiques, elle pourra prétendre
à être universelle. Les « lois » qu’elle
élabore décriront un monde qui concerne tous les humains,
quels que soient leurs croyances. Ainsi de la météorologie
(notre photo)
Remettre
en question ce postulat paraîtrait inadmissible, dans la tradition
scientifique occidentale, particulièrement bien représentée
dans la France laïque, où la séparation des Eglises
et de l’Etat est une règle fondamentale, y compris
en ce qui concerne les enseignements et les recherches universitaires.
De plus, elle irait apparemment contre le bon sens le plus immédiat.
La loi de la gravité s’applique à tous, quelles
que soient leurs opinions. Sous le stalinisme soviétique,
la tentative de la génétique d’inspiration lyssenkiste,
pour qui une biologie « socialiste » devait faire appel
à des connaissances différentes de celles élaborées
par la biologie « bourgeoise », s’est traduite
par un échec piteux. Le pouvoir communiste avait dû
lui-même reconnaître que les mêmes règles
commandaient la reproduction végétale, que ce soit
à l’Est ou à l’Ouest.
Ceci
dit, la science moderne découle d’un processus d’élaboration
multiforme, aux ambitions considérables et s’inscrivant
dans des intérêts géostratégiques et
financiers pouvant s’opposer. Les scientifiques qui souhaitent
travailler pour l’universalité des connaissances peuvent-ils
dans ces conditions continuer à le faire ? Une réponse
à cette exigence légitime consiste à distinguer
recherche fondamentale, recherches appliquées et technologies.
La première doit en principe rester universelle ou universaliste,
les autres selon les sociétés et les circonstances,
seront plus ou moins engagées dans les combats politiques,
philosophiques et même religieux marquant les sociétés
contemporaines.
Mais
cette réponse n’est qu’à moitié
satisfaisante. D’une part, les applications de la science
et les technologies en découlant ne sont pas toutes obligatoirement
partisanes. Au contraire. La plupart servent à l’humanité
toute entière. C’est le cas des télécommunications
modernes ou de la production de vaccins. D’autre part, les
recherches dites fondamentales (de plus en plus difficiles d’ailleurs
à distinguer des recherches appliquées) s’insèrent
désormais dans des problématiques philosophiques générales.
La vie, la conscience, la création et l’évolution
de l’univers sont devenues des questions centrales pour la
science contemporaine. Or les religions et parfois les idéologies
politiques en font aussi la base de leurs doctrines Elles y ont
des vues très différentes de celles des sciences et
veulent les préserver de toute contamination par ce qu’elles
appellent avec méfiance « la raison ».
Dans
ce cas, les sciences espèrent sauver leur neutralité
en montrant que les connaissances scientifiques concernent ce que
l’on pourrait appeler en reprenant l’ancien vocabulaire
le domaine séculier, où chacun peut se reconnaître,
quelles que soient ses opinions. Sur ce domaine séculier,
les croyants de toutes obédiences ont le loisir de greffer
leurs propres convictions. Celles-ci s’expriment alors sous
la forme de symboles généraux liés à
des cultures spécifiques plutôt que par des modèles
mathématiques à vocation universaliste. Ainsi un scientifique
croyant en Dieu peut en principe étudier les origines moléculaires
de la vie biologique sans rejeter le message de la Genèse,
dont il ne conserve que les implications morales. Dans ce cas, il
ne s’autorise pas du contenu des Ecritures pour imposer à
ses recherches une orientation susceptible de « prouver »
la validité des « paroles divines ». Les Créationnistes
américains font le contraire lorsqu’ils dépensent
les crédits de leur laboratoire à rechercher des preuves
paléontologiques ou géologiques de l’hypothèse
selon laquelle l’univers aurait été créé
il y a seulement quelques milliers d’années.
Or
un tel compromis entre sciences et croyances, qui semblait aller
de soi jusqu’à ces derniers temps, du moins en Occident,
ne parait plus possible aujourd’hui. Il suscite dorénavant
nombre de discussions voire d’affrontements susceptible de
rendre entièrement caduc le concept de la neutralité
de la science. On le voit à de multiples signes. Le premier
est la dispute de l’Intelligent Design aux Etats-Unis, relayée
dans de nombreux pays occidentaux. Selon elle, le darwinisme n’est
qu’une hypothèse parmi d’autres. Les scientifiques
doivent la confronter à d’autres hypothèses
montrant que l’évolution n’aurait pas eu les
résultats que nous connaissons sans une intervention divine.
Un second signe est l’engagement récent de la papauté
en faveur d’une vue chrétienne de l’évolution
et de l’homme(1). Ce point de
vue ne fait qu'officialiser ce que de nombreux auteurs chrétiens
écrivaient sous une autre forme dans des ouvrages visant
à critiquer le matérialisme scientifique(2).
L’offensive
contre l’objectivité de la science ne vient pas seulement
des religions chrétiennes, évangéliques ou
catholiques. Elle est depuis longtemps sous-jacente aux critiques
portées à la science occidentale par les fondamentalistes
islamiques. Pour ceux-ci, cette dernière serait, dans ses
messages profonds, contraires aux enseignements du Coran, lequel
est lui-même considéré comme l’expression
directe de la parole d’Allah. La science n’est donc
pas enseignée dans les écoles coraniques. Dans les
universités islamiques, le choix des matières est
soumis à des comités religieux.
Le
rejet du concept de science neutre
Ceci n’est encore rien au regard de ce qui se prépare.
Plusieurs articles récents parus dans des publications d’inspiration
théologiques, chrétiennes et islamiques, le montrent.
Leurs auteurs revendiquent désormais que soit rejeté
le principe d’une science athée neutre , au profit
d’une science « théiste » ou plutôt
de plusieurs sciences théistes, inspirées par les
grandes religions monothéistes. Ainsi on aurait une science
islamique et une science chrétienne qui se différencieraient
par leurs contenus et leurs orientations, non seulement l’une
de l’autre mais de la science athée, réservée
aux impies. Pour les auteurs de ces articles, la science ne peut
pas et ne doit pas être neutre idéologiquement.
On se référera sur ce point à un texte en espagnol
paru dans la revue catholique Cátedra CTR sous la signature
de Juan Antonio Roldán, lui-même partisan d’une
science chrétienne au sein de la science occidentale : «
Cuestionada la neutralidad ideológica de la ciencia. Desde
el cristianismo y el Islam surgen voces a favor de una ciencia “teísta”
y “partisana”(3).
L’auteur
de cet article se réfère lui-même à d’autres
articles. Nous citons: “En un reciente artículo,
aparecido en Theology and Science, de Marzo 2005, prestigiosa revista
editada por el CTNC de la Universidad de California en Berkeley,
el profesor en Uppsala University (Suecia), Mikael Stenmark se ha
planteado la pregunta de si la ciencia debe ser religiosamente “partisana”,
es decir, ideológicamente comprometida con una creencia religiosa.
El conocido filósofo americano Alvin Plantinga, del departamento
de filosofía de la religión en Notre Dame University,
en Notre Dame (Indiana), ha defendido, en efecto, la tesis de la
necesidad de una “ciencia cristiana”. Lo mismo ha hecho
desde el punto de vista islámico Mehdi Golshani, profesor
de física en la Sharif University of Technology (Teherán),
que ha defendido también la necesidad de que la ciencia sea
una “ciencia islámica”.
Juan Antonio Roldán remarque d’ailleurs justement que,
dans la société américaine, des minorités
ne s’estimant pas suffisamment reconnues par les sciences
« officielles », minorités féministes,
ethniques, sexuelles notamment, veulent aussi développer
des sciences où se retrouveraient leurs valeurs spécifiques.
Que signifient dans ces conditions les concepts de science chrétienne,
de science islamique, voire de science féministe ? Selon
Stenmark, la science se réfère inévitablement
aux valeurs de la société dont elle émane.
Ce sont elles qui déterminent qui peut avoir le titre de
scientifique, comment la science est organisée en interne
et dans ses relations avec les autres institutions, quelles méthodes
elle doit appliquer et quels objectifs elle doit poursuivre. Il
existe ainsi un ensemble de règles définissant comment
faire de la science, valoriser ses résultats et les appliquer
à la société. Cet ensemble de règles,
rapprochées de valeurs sociales plus générales,
permet alors de distinguer entre « bonnes » et «
mauvaises » sciences.
Que sera une science théiste?
Une science théiste, pour les auteurs Plantinga et Golshani,
se définit par rapport aux concepts de « science neutre
» et de « science partisane ». La science neutre
se veut indépendante de toute religion ou idéologie,
ainsi que des définitions contingentes du bien et du mal.
Au contraire, une science partisane accepte de s’aligner sur
une religion, une idéologie ou une conception du bien et
du mal particulières. Elle se soumet à des considérations
métaphysiques ou éthiques. Pour ces auteurs, la science
neutre n’existe pas. La science se voulant neutre porte en
fait toutes les valeurs de la société matérialiste
occidentale qu’ils rejettent.
Qu’en penser ? Nous surprendrons peut-être nos lecteurs
en écrivant que cette affirmation ne nous parait pas tout
à fait inexacte. Certes la science que nous défendons
ne doit pas incarner les valeurs dites à tort matérialistes
d’un capitalisme international conquérant et égoïste,
bien représenté par la super-puissance américaine.
Mais notre matérialisme n’est pas là. Il s’agit
au contraire d’une métaphysique désintéressée.
C’est elle qui inspire le matérialisme scientifique
dans lequel nous nous reconnaissons. Elle est essentiellement moniste.
Elle se refuse à postuler l’existence d’un esprit
qui serait distinct de la matière et dont celle-ci découlerait.
Il s’ensuit que dans un grand nombre de domaines de recherche,
tels que les origines de l’univers, de la vie, de la conscience,
la science matérialiste et moniste refuse les explications
traditionnelles apportées par les religions.
Officiellement, la science en Europe et plus généralement
en Occident demeure encore neutre. Autrement dit, elle accepte que
les scientifiques et les citoyens la déconnectent de leurs
croyances et idéologies. Mais fondamentalement, elle se réfère
au matérialisme philosophique. Cela ne l’empêche
pas de se vouloir universaliste, mais c’est parce qu’elle
estime implicitement, à tord ou à raison, que le matérialisme
philosophique est le mieux à même de rapprocher les
hommes dans l’avenir troublé qui les attend, contrairement
aux religions qui sont des facteurs de conflits.
Jusqu’à présent, ce point essentiel n’était
pas apparu. Le concept de science neutre et universelle paraissaient
admis par tous, quelles que soient les appartenances philosophiques,
religieuses, ethnique ou nationales. Le caractère unanimiste
de la science s’exprimait dans de nombreuses procédures
institutionnelles, la plus réputée étant l’attribution
des prix Nobel. Ainsi le physicien musulman Mohamed Abdus Salam,
recevant le prix de physique en 1979, avait il réaffirmé
que la science était universelle et qu’il n’existait
pas de science chrétienne, musulmane, indoue, non plus que
judaïste ou confucianiste.
Il ne faut pas être naïf cependant. Les scientifiques
croyants se trouvaient ainsi confrontés à un matérialisme
(on dit aussi un physicalisme) inspirant la très grande majorité
des recherches scientifiques occidentales qui ne correspondait pas
à leurs croyances intimes. Ils échappaient à
la contradiction en séparant le plus nettement possible leurs
propres opinions métaphysiques et leurs activités
scientifiques quotidiennes lesquelles dans la plupart des cas ne
présupposent pas de prises de parti métaphysiques.
Mais ils ne se sentaient pas toujours à l’aise dans
cet effort de préservation d’un for intérieur
mystique.
Pour leur part, face à la science matérialiste, les
religions combattaient en retraite. C’est-à-dire que,
sans remettre en cause comme elles le firent sous l’Inquisition
le processus même de la recherche rationaliste, elles se bornaient
à refuser à la science le droit d’aborder des
domaines qu’elles estimaient relever de leurs compétences
exclusives. Il y a quelques mois, par exemple, le pape Jean-Paul
II demandait que la science n’étudiât pas la
question des origines de la vie qu’il affirmait comme d’essence
théologique. Aujourd’hui, elles reprennent l’offensive,
en unissant leur force dans un nouvel œcuménisme de
combat.
Plantinga
et Golshani, partant de point de vue différents, affirment
ainsi que le matérialisme moniste implicite de la science
dite neutre constitue une « philosophie camouflée »
qui, sous prétexte d’exposer des résultats scientifiques
valables pour tous, diffuse des vues agressives à l’égard
des visions du monde religieuses. Ceci au point, se plaignent ces
auteurs, qu’un scientifique affichant sa foi se voit disqualifié
quand il tente d’exposer des faits ou des théories
pouvant remettre en cause les grands paradigmes matérialistes
et déterministes d’une science partisane fonctionnant
au profit d’une minorité athée ayant investi
et monopolisé le domaine de la science.
Dans ces conditions, ces deux auteurs revendiquent pour ceux dont
ils prétendent représenter les valeurs, chrétiens
aussi bien que musulmans, le droit à conduire des sciences
théistes. en l’espèce une science chrétienne
et une science islamique. Les autres religions n’ont pas encore
émis de telles prétentions, mais on peut penser qu’elles
ne tarderont pas. Ils en appellent d’ailleurs clairement à
la constitution d’un front des scientifiques croyants, quelle
que soit leur culte d’appartenance.
En quoi cependant ces sciences théistes se distingueront-elles
de la science athée. Refuseront-elles certains domaines de
recherche ? S’imposeront-elles certaines méthodes aux
dépends d’autres ? Se consacreront-elles essentiellement
à la défense et à l’illustration des
Ecritures ? Golshani définit ainsi la science islamique :
« il s’agit d’une science immergée dans
la vision du monde de l’Islam et qui se caractérise
par le fait qu’elle reconnaît le rôle d’Allah
comme créateur du monde et soutien de l’univers. Elle
ne limite pas l’univers au monde matériel, elle attribue
une finalité à l’évolution, elle accepte
de lui imposer un ordre moral ». Les chrétiens fondamentalistes
ne disent pas autrement. Ils se bornent à substituer Dieu
à Allah.
Ceci peut à juste titre effrayer les défenseurs d’une
science neutre. Mais il ne s’agit encore que de généralités.
Le plus inquiétant reste à venir. Que devront concrètement
étudier ou ne pas étudier les scientifiques se rattachant
à ces croyances ? Respecteront-ils les protocoles scientifiques
de la recherche et de la diffusion des connaissances ? Quelles applications
technologiques en tireront-ils, dans les domaines civils et militaires
? Accepteront-ils que les femmes ou les non-croyants participent
aux recherches? Iront-ils prendre leurs orientations après
des gouvernements islamistes (ou chrétiens, s’il s’en
forment quelques uns) ? Plus précisément encore, refuseront-ils
l’étude de la cosmologie, de la biologie (par exemple
des cellules souches et de leurs applications thérapeutiques),
des neurosciences, de l’intelligence artificielle ? Vont-ils,
sans s’interdire ces grands domaines de recherche, hors desquels
aucun progrès technique ou économique n’est
envisageable, y introduire des hypothèses conformes à
leurs idéologies, qu’ils s’efforceront ensuite
de prouver expérimentalement, sans craindre de déroger
à l’objectivité de la science ?
On peut le penser. On peut aussi penser que ce faisant, ils rejoindront
tous les promoteurs de ce que la science d'aujourd'hui qualifie
de pseudo-sciences sectaires, à qui ils donneront un nouvel
élan. D’une façon générale, ils
renforceront les arguments de ceux qui veulent réduire la
science à des processus expérimentaux neutres sans
prolongements philosophiques et matérialistes. Les scientifiques
ne seront plus que des manipulateurs d’instruments, laissant
les idées générales sur le monde et son avenir
aux théologiens ou aux politiques s’appuyant sur eux.
Les matérialistes doivent se
réveiller
Pour les matérialistes avertis, cette offensive des religions,
suscitée au plus niveau par le pape et par les Etats musulmans,
était prévisible. Dans une perspective darwinienne
évolutionnaire, il n’y a rien d’étonnant
à ce que des super-organismes n’ayant pas su jusqu’ici
profiter de la considérable dynamique de la recherche scientifique
s’efforcent de la re-nationaliser à leur profit. Se
pose seulement la question de ce qu’ils en feront ? En tireront-ils
la capacité de maîtriser les forces naturelles avec
le même succès que la science traditionnelle? On peut
en douter, du moins s’ils refusent les enseignements de l’expérience,
comme le font par exemple en permanence les idéologues des
pseudo-sciences sectaires. Si au contraire, ils reprennent sans
les changer les processus et les résultats des sciences «
matérialistes », en les qualifiant de produits exclusifs
de la science chrétienne ou islamique, le mal sera moindre
pour la science en général, qui pourra continuer à
progresser. Ainsi, les sciences de l’espace ont bénéficié
au 20e siècle des travaux des scientifiques soviétiques,
qui ne se différenciaient en rien de ceux de leurs homologues
occidentaux, même si le parti communiste attribuait leurs
succès à la doctrine marxiste-léniniste.
En fait, plutôt que s’indigner devant les ambitions
politiques des sciences théistes, les matérialistes
devraient se renforcer, en unissant leurs forces de par le monde.
Le catholique Juan Antonion Roldán, dont nous avons cité
ici l’article, propose aux différentes confessions
religieuses et opinions philosophiques de se rapprocher dans une
espèce de consensus mou, qui permettrait à la science
de continuer à se développer pacifiquement en évitant
tous les sujets qui fâchent. Nous estimons que les matérialistes
doivent éviter de tomber dans ce piège, d’autant
plus que leurs adversaires, loin de leur tenir gré d’éventuelles
concessions dans le domaine de la métaphysique, en profiteront
pour répandre davantage encore les leurs et le pouvoir politique
qui va l'accompagne. Il faut plus que jamais se dire matérialiste
et athée afin d’en tirer toutes les conséquences
scientifiques et sociétales possibles.
C’est
pourquoi nous avons évoqué le terme de matérialisme
fort dans un article précédent(4).
S’il faut parler ouvertement d’une science matérialiste
athée renforcée pour s’opposer à des
sciences se voulant théistes, on ne doit pas hésiter
à le faire. Le matérialisme scientifique athée
peut estimer avoir encore les meilleures cartes en mains, car il
hérite de toute la tradition rationaliste mondiale. Mais
cet avantage ne durera pas, face à la montée des idéologies
spiritualistes voulant s’incarner dans des sciences théistes.
En fait, le succès à terme n’est garanti à
personne. Seuls gagneront les plus capables de convaincre du bien
fondé de leur philosophie scientifique des populations encore
ignorantes ou indécises.
Notes (1)
Lors de la Grand messe célébrée
à Munich le 18 septembre 2006, Benoît XVI s’en
est de nouveau pris à la sécularisation des sociétés
occidentales. «Il n'existe pas que
la surdité physique, qui coupe l'homme en grande partie de
la vie sociale. Il existe une faiblesse d'audition à l'égard
de Dieu dont nous souffrons particulièrement en nos temps»,
a regretté le pape allemand. Selon lui, sans les valeurs
morales de la foi catholique, «surviennent bien vite les mécanismes
de la violence, et la capacité de détruire et de tuer
devient la capacité principale pour parvenir au pouvoir».
Benoît XVI s’est également inquiété
de «la science et d’un type de raison qui excluent totalement
Dieu de la vision de l'homme». Et le pape de dénoncer
«le mépris de Dieu et le
cynisme qui voit l'insulte au sacré comme un droit de la
liberté et qui élève l'utilité au rang
de critère suprême moral pour les futurs succès
de la recherche».
Dans son homélie, le souverain pontife a également
abordé le sida, estimant que les «causes
profondes» de la maladie devaient être combattues par
la «diffusion de la foi».
On
sait que par ailleurs le pape vait organisé une réunion
de scientifiques à Rome début septembre, pour traiter
de la question de l'évolution. Les conclusions n'en ont pas
été communiquées. D'après une de nos
sources, il aurait paru très sensible à la nécessité
d'étudier d'autres "théories" que le darwinisme,
autrement dit l'ID. Mais devant les réserves de la Curie,
qui craindrait le renfort apporté à l'anticléricalisme
par une telle position, il y réfléchirait encore.
Le
pape est allé encore plus loin lors de son allocution du
12 septembre à Ratisbonne. Outre qu'il a stigmatisé
l'intégrisme islamique comme "pathologie
de la religion" (ce qui est son droit même
si cela est diplomatiquement maladroit en assimilant de facto islamisme
et islam), il s'en est pris aux "maladies
de la raison". Parmi celle-ci il place l'héritage
des Lumières qui conduit la science à rechercher "une
explication du monde dans laquelle Dieu devient superflu".
Le rationalisme, le positivisme, la science ne répondent
pas aux questions de l'homme sur son origine, sur le sens de sa
vie et de sa mort. L'homme ne peut pas se résoudre à
n'être qu' "résultat
accidentel de l'évolution". L'islamisme,
le darwinisme (le mot honni est prononcé), voilà donc
les ennemis, avec l'athéisme moderne où le pape voit
"une peur de Dieu".
Que
répondre à tant de non-sens et d'incompréhension.
Une chose seulement: la science n'a jamais prétendu donner
un sens à la vie et au destin humain. Encore qu'elle puisse
y contribuer bien plus sûrement que les religions, notamment
sous leurs formes les plus archaïques. Mais il est indéniable
qu'elle veut trouver des explications du monde où Dieu, avec
ses cortèges de fanatismes, devienne superflu. Ce qui est
magnifique en la science est que l'homme ou plutôt la science,
"résultat accidentel de l'évolution" , est
désormais capable de bien mieux comprendre le monde que les
Dogmes martelés dans les esprits faibles par les religions.
(2) Nous trouvons des exemples permanents
d’une telle démarche dans la littérature contemporaine.
Ouvrons un livre paru en 2003, Une critique de la Raison matérialiste.
L’origine du vivant, publié dans une collection
intitulée Sciences et Société par un grand
éditeur, l’Harmattan, qui fait autorité dans
les milieux intellectuels. Les auteurs, Michel Lefeuvre, docteur
en philosophie, se présentant comme spécialisé
dans l’épistémologie et la philosophie des sciences
et Michel Troublé, docteur es sciences, ingénieur,
physicien et industriel, veulent montrer que deux des grands «
mystères » de la science contemporaine, l’émergence
du monde visible à partir du monde quantique et la naissance
de la vie, ne sont pas explicables sans l’intervention d’un
grand opérateur transcendant, faisant des choix et imposant
des valeurs. Ils appellent cet opérateur l’Opérateur
Sigma zéro. Mais sous ce terme apparemment savant, on retrouve
Dieu. Ils en disent par exemple ceci : «
Pour résoudre ce problème fondamental, physiquement
insoluble, de la problématique du choix – choix généralement
aléatoires mais nécessairement thématiques
pour expliquer l’émergence des êtres vivants
– nous serons finalement conduit(s) à conjoncturer
l’existence d’un Operateur Sigma zéro de nature
non physique car devant réduire, c’est-à-dire
choisir , les solutions matérielles originairement en état
de confusion que cet univers produit comme fruit de toute interaction.
A ce titre, l’Opérateur Sigma zéro serait source
de sens. Il serait une dimension d’esprit porteuse d’une
véritable finalité objective et non pas métaphorique…Opérateur
Sigma zéro et conscience ne seraient-ils pas un seul et même
objet de pouvoir ? » .
Les auteurs
ont évidemment le droit de penser et d’écrire
ceci. Ils n’innovent d’ailleurs pas, car, dans un cadre
de connaissances et avec un vocabulaire un peu différent,
on retrouve dans ce texte les arguments présentés
depuis deux siècles par tous les adversaires de la science
matérialiste. Mais les matérialistes scientifiques
leur refusent le droit de présenter de telles affirmations
comme scientifiques. En effet, rechercher des solutions scientifiques
aux problèmes aujourd’hui difficiles mais sans doute
non insolubles évoqués par eux constitue précisément
l’objectif de la science matérialiste et athée
contemporaine. Faire intervenir un grand Opérateur, quelque
soit le nom qui lui est donné, signifie qu’il n’est
plus nécessaire de procéder à de telles recherches
puisque nécessairement la solution sera affaire de croyance
et non de travail. Encore une fois, les matérialistes reconnaissent
bien volontiers qu’ils n’ont pas réponse à
tout, mais ils n’appellent pas Dieu au secours pour combler
leurs lacunes de connaissances. Ils incitent plutôt les citoyens
à encourager la recherche scientifique et à la pratiquer
eux-mêmes, quand ils le peuvent.