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Un article récent de Mason Inman, dans le
NewScientist du 18 août 2007, p. 20 (voir Spooks in
Space ) soulève un curieux problème, qui ne semble
intéresser que quelques rares cosmologistes théoriciens
du multivers, tels Don Page et Andrei Linde. Il sagit dune
hypothèse selon laquelle les fluctuations de lénergie
du vide pourraient faire apparaître de façon aléatoire
des « observateurs » dits Boltzmann Brains, lesquels
pourraient venir en concurrence avec les observateurs humains dans
lobservation de lunivers.
Ludwig Eduard Boltzmann
Le concept de cerveau de Boltzmann, ou Boltzmann
Brain, dénommé aussi paradoxe du cerveau de Boltzmann
(quil ne faut pas confondre avec le concept de machine de
Boltzmann désignant un certain type de réseaux de
neurones) a été développé récemment
à partir dune intuition déjà ancienne
due à Ludwig Boltzmann (1844-1906).
Un cerveau de Boltzmann serait une entité
consciente née dune fluctuation aléatoire provenant
dun état fondamental de chaos thermique. Boltzmann
ne connaissait évidemment pas la physique quantique. Mais
il avait cherché à comprendre pourquoi nous observons
un haut degré dorganisation dans lunivers (ou
bas niveau dentropie) alors que la seconde loi de la thermodynamique
professe que lentropie devrait augmenter sans cesse. Dans
ce cas, létat le plus probable de lunivers devrait
être proche de luniformité, dépourvu dordre
et présentant par conséquent une entropie élevée.
Boltzmann avait formulé lhypothèse
selon laquelle nous-mêmes et notre univers, nous serions les
résultats de fluctuations se produisant au hasard au sein
dun univers à entropie élevée. Même
au sein dun état proche de léquilibre,
on ne peut exclure de telles fluctuations dans le niveau de lentropie.
Les plus fréquentes seraient relativement petites et ne produiraient
que de bas niveau dorganisation. Mais occasionnellement, et
de façon de plus en plus improbable en fonction de lélévation
du niveau dorganisation, des entités plus organisées
pourraient apparaître. Pourquoi nen observons-nous pas
davantage ? Parce que vu les dimensions considérables de
lunivers ces entités hautement organisées sont
très rares à notre échelle despace-temps.
De plus, par un effet de « sélection », nous
ne voyons que le type dunivers hautement improbable qui nous
a donné naissance, et non dautres éventuellement
différents. Il sagit là de lapplication
avant la lettre, par Boltzmann, du principe anthropique faible.
La concurrence de niveaux
dorganisation moins élevés
Ceci conduit au concept de cerveau de Boltzmann.
Si le niveau dorganisation de notre univers, comportant de
nombreuses entités conscientes, est le résultat dune
fluctuation au hasard, son émergence est bien moins probable
que celle de niveaux dorganisation moins élevés,
seulement capables de générer une seule entité
consciente, elle-même plutôt rustique. Ces entités
devraient donc être dautant plus nombreuses que serait
élevée la probabilité de leur apparition. Ainsi
devraient exister des millions de cerveaux de Boltzmann isolés
flottant dans des univers faiblement organisés. Il ne sagirait
pas nécessairement de cerveaux tels que nous les connaissons,
mais seulement de structures suffisamment organisées capables
de jouer le rôle dobservateurs tels que le sont les
humains quand ils observent leur univers.
Cest ici que lon rejoint la science
moderne, notamment la cosmologie. Celle-ci postule que ce que nous
observons, donnant naissance aux lois de la physique, sapplique
à lunivers tout entier. Dans la physique « réaliste
», lunivers « en soi », existant indépendamment
des observateurs, est donc conforme à ce que nous observons.
Pour notre part, dans le présent article, afin prendre en
compte la relation entre lobservateur et lobservé
introduite par la physique quantique, nous dirions que ce que nous
observons décrit un certain type de relations entre lobservateur
et lobservé, typique de lunivers tel quil
nous apparaît. Si nous retenons lhypothèse constructiviste
développée par certains physiciens quantiques, nous
irons plus loin. Nous supposerons que ce que nous observons décrit
un univers créé par la relation entre lobservateur
que nous sommes et lobservé que nos instruments nous
permettent de caractériser. Mais dans tous les cas, la position
unique dobservateur qui est la nôtre devrait nous permettre
daffirmer que lunivers tel que nous lobservons
(ou le construisons) est lui-même unique.
Ce ne serrait plus le cas si, conformément
à lhypothèse des cerveaux de Boltzmann, il existait
des myriades dobservateurs observant un univers plus global
que celui que nous observons. Ceux-ci pourraient être si nombreux,
dans un futur de plusieurs milliards dannées, quils
nous remplaceraient en tant quobservateurs. De ce fait, lunivers
que nous avons cru pouvoir décrire perdrait toute pertinence.
Des visions du cosmos profondément différentes de
celles que nous en avons pourraient remplacer la nôtre. Il
ne sagirait dailleurs pas de simples visions virtuelles
mais en fait dunivers différents qui se substitueraient
au nôtre, si lon retient lhypothèse que
les univers naissent de linteraction entre observé
et observateur.
Des fluctuations dans
lénergie du vide
Selon Andréi Linde, de Stanford, cité
par Mason Inman, ce ne sont plus des fluctuations dans le niveau
dentropie qui généreraient des cerveaux de Boltzmann,
mais des fluctuations dans la force répulsive, qualifiée
dénergie noire, constante cosmologique ou énergie
du vide. On retrouve là les hypothèses déjà
familières relatives à lénergie du vide.
Il est à peu près admis que le vide quantique fluctue
puisque par définition, les « particules » qui
le peuplent ne peuvent être au repos. Il peut en émerger
de façon aléatoire des couples de particules-antiparticules
qui sannihilent, mais aussi des photons voire des atomes qui
interagissent avec la matière ordinaire. Rien ninterdit
de penser que sur une durée de temps suffisante, puisse se
produire une émergence dobjets plus complexes. Il sagirait
de phénomènes très improbables mais non entièrement
impossibles.
La probabilité dapparition dune
entité consciente répondant aux caractéristiques
du cerveau de Boltzmann serait si faible quaucune dentre
elles, dit-on, naurait eu la chance de se matérialiser
pendant les 13,7 milliards dannées correspondant à
lhistoire de notre univers. Mais si celui-ci sétend
indéfiniment sous la pression de lénergie noire,
sa durée de vie sétend elle-même sans
limites et les chances de voir apparaître des cerveaux de
Boltzmann augmentent considérablement. Ces cerveaux, il est
vrai, nobserverait plus un univers tel que nous connaissons,
mais des espaces uniformes, froids et noirs, inhospitaliers pour
nos formes de vie. Alors nos propres intelligences auraient depuis
longtemps disparu et la forme dintelligence incarnée
par ces cerveaux dominerait le cosmos entier.
Nous n'évoquerons pas dans ce court article
les tentatives des cosmologistes pour qui lhypothèse
des cerveaux de Boltzmann mérite dêtre approfondie.
Ils sefforcent de rendre compatible cette hypothèse
avec dautres plus traditionnelles, mettant en scène
linflation (une inflation éventuellement non limitée
dans le temps) et lémergence de bébés-univers
au sein dun multivers plus général. Nous avons
plusieurs fois dans cette revue indiqué notre défiance
vis-à-vis de tels modèles, qui pour le moment ne paraissent
pas pouvoir être testés expérimentalement.
Les cerveaux de Boltzmann
peuvent-ils être déjà parmi nous ?
Mais il nous semble que, plus immédiatement,
des hypothèses exploitant le concept des cerveaux de Boltzmann
mériteraient dêtre formulées. Peut-être
même pourrait on essayer de les vérifier. La possibilité
de voir émerger, dans notre monde matériel, à
partir de lénergie du vide, des objets complexes pouvant
éventuellement prendre la forme dentités intelligentes
ne serait pas à exclure. Le fait que cette émergence
soit hautement improbable, sur la trop courte période de
14 milliards dannées, ninterdit pas en effet
quelle ait pu se produire, au moins une fois. Point naurait
été pour cela besoin dattendre des trilliards
dannées. Ainsi, si mes chances de gagner à la
loterie sont infimes, rien ne minterdit en termes de probabilités
de gagner dès le premier coup, quitte à ce que cette
éventualité ne se reproduise plus avant des millions
dannées.
Autrement dit, un ou plusieurs cerveaux de Boltzmann,
incorporés à des ensembles datomes plus ou moins
organisés, auraient déjà pu apparaître
dans notre monde à partir de lénergie du vide.
Certains dentre eux se sont peut-être développés
dans des parties de lunivers que nous ne connaissons pas ou
que nous ne connaîtrons jamais, compte tenu de lexpansion.
Pourquoi, de la même façon, ne pas faire lhypothèse
que lintelligence des systèmes biologiques dont nous
sommes des composants puisse être née dune émergence
de cette nature. Dans cette même ligne de conjectures, nous
ne pouvons pas exclure la possibilité de voir un cerveau
de Boltzmann se matérialiser dans notre monde sous une forme
et dans des circonstances que nous naurions évidemment
pas pu prévoir. Il serait paradoxal que si ce phénomène
pour le moins surprenant se produisait sous nos yeux, nous lattribuions
à la manifestation dun extra-terrestre voire
pour les esprits religieux à un miracle alors quil
ne sagirait que dune manifestation banale du monde quantique
sous-jacent, monde dont nous ne connaissons encore pratiquement
rien.
Dans larticle sur les lois fondamentales
de la physique, référencé en exergue, nous
évoquions plusieurs hypothèses pouvant justifier le
fait que ces lois sont ce quelles sont. Certaines de ces hypothèses
pourraient utilement être rapprochées de celle des
cerveaux de Boltzmann telle que présentée dans ce
dernier paragraphe du présent article. Lune de ces
hypothèses, qualifiée de darwinisme quantique, saccommoderait
très bien du concept de cerveau de Boltzmann. Nous écrivions
dans cet article : " Autrement dit, des «bulles d'univers»,
dotées de temps et d'espace locaux, sont aléatoirement
créées (à partir du vide quantique). Certaines
sont annihilées, d'autres se développent. On peut
faire l'hypothèse que notre univers a été le
produit d'une de ces fluctuations. Une particule quantique aurait
vu sa fonction d'onde réduite et se serait retrouvée
sous la forme d'une particule matérielle ou macroscopique
dont les propriétés auraient été favorables
à la création de particules plus complexes par «
observation » du monde quantique environnant. Des décohérences
et des computations en chaîne en auraient résulté,
d'où seraient sortis le monde que nous connaissons et les
lois d'organisation des objets physiques, biologiques et même
mentaux qui régulent son développement."
Dans lhypothèse du darwinisme quantique,
les décohérences en chaînes se seraient produites
à partir de l « observation » des entités
quantiques fondamentales quaurait réalisé une
première particule matérialisée. On comprendrait
mieux les pouvoirs générateurs de cette observation
si, à la place dune particule unique, ceut été
un cerveau de Boltzmann tout armé, cest-à-dire
un observateur disposant déjà dune organisation
matérielle complexe, avec ses règles émergentes,
qui aurait observé le monde quantique. Ce cerveau-observateur
aurait généré de ce fait notre univers actuel,
régulé par les lois que nous connaissons. Ces lois
elles-mêmes ne seraient autres que celles selon lequel aurait
été organisé (de façon évidemment
totalement aléatoire) le cerveau-observateur de Boltzmann
originaire du tout premier instant de notre temps et de la toute
première particule de notre espace.
Pour en savoir plus Voir,
concernant Boltzmann et l'entropie, un larticle de Wikipedia
dont nous nous sommes inspirés. Voir aussi les textes cités
en référence. http://en.wikipedia.org/wiki/Boltzmann_brain Predicting
the Cosmological Constant from the Causal Entropic Principle
par Raphael Bousso, Roni Harnik, Graham D. Kribs, Gilad Perez http://www.arxiv.org/abs/hep-th/0702115