Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
La République européenne
Cet article est repris et développé dans un essai
éponyme à paraître chez Jean-Paul
Bayol, "La République européenne".
Résumé Le
concept de souveraineté technologique est nouveau en Europe.
Il va pourtant s’imposer, comme condition de la survie dans
les futurs conflits entre puissances. Sans acquérir les bases
d’une souveraineté technologique suffisante, l’Europe
disparaîtra en tant que puissance politique. Cependant la
souveraineté technologique suppose des sacrifices, peu compatibles
avec le processus démocratique ordinaire. A cet égard,
le thème de la démocratie n’est pas assez mobilisateur.
Il faut, sans y renoncer, le dépasser par des représentations
plus «héroïques». Quel type de régime
politique faudrait-il alors envisager pour l’Europe, sans
retomber dans les illusions du libéralisme et, à l’opposé,
du communisme, de l’étatisme ou l’anti-néolibéralisme
? Le thème de « République » n’est
sans doute pas suffisant. Mais il ouvre une piste, à condition
d’être précisé.
La
tristesse et la peur leur étaient inconnues.
Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux ! ...
Victor
Hugo. Les soldats de l’An II, in La Légende des Siècles
Par
souveraineté technologique on entend la capacité dont
dispose un Etat, quelle que soit sa forme constitutionnelle, d’imposer
sa souveraineté juridique et diplomatique. Sans souveraineté
technologique, les autres formes de souveraineté ne sont
que des mots. Cette capacité s’incarne dans la possession
de ce que l’on nomme aussi des technologies de puissance.
Les technologies de puissance résultent du déploiement
conjoint volontariste de ressources industrielles, de moyens de
recherche scientifiques et de compétences intellectuelles.
Elles font appel aux infotechnologies, aux bio et nanotechnologies,
aux technologies cognitives. Elles sont financés dans le
cadre de grands programmes intéressant le spatial, l’énergie,
les transports, l’environnement, la santé …et
aussi la défense, de préférence sur un mode
dit dual, c’est-à-dire susceptible d’applications
à la fois civiles et militaires.
Depuis
la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont décidé
de ne laisser à aucune autre puissance la maîtrise
de ces technologies. C’est ce qu’exprime le concept
de « full spectrum dominance ». Mais de nouveaux Empires
sont en train de contester la domination de l’Empire américain.
Eux aussi sont engagés dans une course à la puissance
technologique. On les a identifiés depuis longtemps. Ce sont
les grandes puissances émergentes, la Chine, l’Inde,
peut-être à nouveau la Russie, sans mentionner le Japon
voire le Brésil. D’autres acteurs moins identifiés
participeront aussi à la course à la puissance technologique
: des fonds d’investissement anonymes, éventuellement
d’origine criminelle, ou des internationales terroristes soutenues
par des Etats religieux fondamentalistes.
Le
propre de ces Empires est de désarmer les résistances
des Etats et des sociétés traditionnelles en essayant
d’imposer au monde entier une idéologie libérale
selon laquelle il faut laisser jouer sans interventions publiques
les mécanismes d’un marché désormais
mondialisé. Eux-mêmes ne s’inspirent en interne
de l’idéologie libérale qu’à très
petite dose, pour faciliter la reconversion de secteurs économiques
restés archaïques. Ils conjuguent tous les modes de
gouvernement économique imaginables. Ce sont les vieilles
recettes, toujours efficaces, de l’étatisme et celles
bien plus récentes, souvent ignorés du grand public,
visant à la conquête des esprits et au contrôle
des comportements. On parle alors des « guerres de l’information
».
La
souveraineté technologique sera d’autant plus indispensable,
dans les décennies à venir, que s’annoncent
des crises démographiques, environnementales et climatiques
sans précédents. Les Etats comptant sur les autres
pour surmonter ces crises seront inévitablement éliminés
en tant que puissances politiques autonomes et indépendantes,
c’est-à-dire souveraines.
L’Europe
ou le refus de la puissance
Les
Etats européens, individuellement ou au sein de l’Union
européenne, n’ont malheureusement pas encore pris conscience
de la nécessité de développer des technologies
de puissance. Souvenir sans doute des malheurs apportés par
les conflits entre impérialismes s’étant déroulés
tout au long du 20e siècle, le terme même de puissance
leur parait inconvenant. Ils ont délégué leur
protection aux Etats-Unis. Ce choix, jamais remis en cause, sauf
un temps par la France gaulliste, ne les incite pas à investir
dans les technologies de puissance. Ayant adopté sans aucun
recul l’idéologie libérale professée
par les Empires (qui, on l’a dit, ne s’en inspirent
aucunement quand il s’agit de leurs intérêts
stratégiques), ils ont fait du libéralisme de marché,
pour eux comme pour l’Union européenne, un principe
quasi constitutionnel, sinon théologique. Malheureusement,
le libéralisme de marché, renforcé par ce que
l’on appelle la financiarisation des économies, privilégie
la consommation, le profit immédiat, le court terme. Tout
investissement scientifique et technologique de long terme y est
considéré comme indécent.
Certains
experts font valoir que les processus de désindustrialisation,
de fermeture des universités et des laboratoires, de fuite
des cerveaux, ne pourront se poursuivre longtemps car ils aboutiront
à des catastrophes. Mais celles-ci ne surviendront pas tout
de suite. Pour le moment, les gouvernements européens n’ont
qu’un mot d’ordre : favoriser une soi-disant croissance
qui n’est que croissance de la consommation, y compris sous
ses formes les plus gaspilleuses et les plus anti-écologiques.
Ils devraient se rendre compte cependant que les importations à
bas coût en provenance des pays émergents n’auront
qu’un temps, celui que mettront les consommateurs européens
à épuiser leurs épargnes et leurs capacités
d’emprunt. Les quelques éléments de puissance
technologique et scientifique dont les Européens disposent
encore sont dus à la France, et ont fait l’objet de
décisions prises il y a souvent plus de trente ans. L’Europe
d’aujourd’hui, malgré certaines affirmations,
ne prend absolument pas le relais.
S’ils
veulent survivre, les Européens devront donc se résoudre
à faire comme les puissances dominantes : investir dans l’industrie
et la recherche, financer de grands programmes technologiques, gager
ces dépenses par une réduction drastique des consommations
matérielles. Mais ni les Etats Européens ni l’Union
européenne, si elle sort renforcée des épreuves
qui l’attendent, ne pourront imposer une épargne forcée
comme l’avaient fait les grandes puissances engagées
dans l’économie de guerre au siècle précédent.
Il leur faudra convaincre les électeurs du bien-fondé
des nouvelles politiques d’investissement technologique, ce
qui supposera un effort sans précédant de partage
des pouvoirs politiques et économiques. Des mythes héroïques
seront aussi nécessaires, justifiant les sacrifices demandés
pour la conservation des idéaux politiques qui sont et devront
demeurer ceux de l’Europe.
Un
mythe mobilisateur
Un
de ces mythes est celui de démocratie, à l’origine
de laquelle fut indéniablement l’Europe. Mais comment
l’entendre aujourd’hui? Il peut s’agir d’un
mythe mou, voire ambigu comme l’ont montré les échecs
de l’Amérique à vendre sa conception de la démocratie
aux populations du Moyen-Orient. Il n’est pas question de
refuser le système parlementaire et la sanction du suffrage
universel. Mais il faut proposer aux électeurs et aux citoyens
des visions autrement plus mobilisatrices, capables d’emporter
leurs convictions. Le thème de la Nation semble trop étroit
pour l’Europe qui sera longtemps encore une fédération
d’Etats-nations. Celui de la patrie, la patrie européenne,
deviendra peut-être plus vite d’actualité, mais
il ne l’est pas encore.
Très
immédiatement, l’Europe, si elle veut refuser le laisser-faire
du libéralisme érigé en dogme, doit définir
le type de système politique et gouvernemental qui permettra
de faire face aux crises, répartir les charges et investir
dans les technologies d’avenir. Les modèles dont elle
dispose ne sont plus adéquats. Nul ne proposera de revenir
au communisme. Mais l’étatisme à la française,
qui avait bien réussi durant les Trente Glorieuses, sera
jugé trop autoritaire, pas assez participatif. La social-démocratie,
trop axée sur le social et pas assez sur l’industrie
et la science, n’offrira pas non plus de solutions. Quant
à l’anti-néo-libéralisme, s’il
offre des critiques recevables du capitalisme de marché mondialisé
et de la financiarisation des économies, est incapable d’autre
chose que s’opposer. L’écologie politique, pour
sa part, ne réussit pas à générer de
processus politiques efficaces.
Nous
pensons par contre que le thème de la République devrait
conserver toute sa valeur mobilisatrice. La République est
d’abord la « chose de tous ». C’est aussi
le bien commun et l’intérêt général
subsumant les intérêts particuliers et les idéologies,
y compris les religions. C’est enfin un corps de textes juridiques
et de traditions rompus à l’usage dont nulle part ailleurs
n’existe le moindre équivalent. Des hommes politiques
européens comme Jean-Pierre Chevènement ont fort bien
parlé ces dernières années de la République
et de ses valeurs intégratrices et mobilisatrices. Certes
l’Europe, à supposer qu’elle soit une démocratie,
n’est pas encore une République une et indivisible.
Pourrait-on espérer qu’à la faveur des futurs
affrontements où elle devra déployer à la fois
ses armes et ses atouts moraux, elle puisse le devenir, ceci nonobstant
le fait que certains des Etats qui la composent ne sont pas des
républiques sur le modèle français ?
Cependant,
la République conçue autour des valeurs républicaines
classiques n’offre pas de perspectives suffisantes en terme
de dialogue social autour des nouvelles contraintes et des technologies
de puissance permettant d’y échapper. Il faudrait replacer
le dialogue républicain dans le monde des réseaux
interactifs qui caractérise désormais les sociétés
occidentales. On objectera que ces réseaux sont très
bavards et ne laissent pas émerger d’orientations globales
nettes. Pourtant, comme tout milieu chaotique en évolution
dynamique, ils comportent de telles orientations globales. Il faudrait
peu de choses pour les faire apparaître et les rendre structurantes.
On pourrait sans trop de difficulté imaginer une République
européenne des réseaux qui serait capable, telle un
immense cerveau global, de générer ses propres tendances
évolutionnaires profondes et les soumettre à des débats
rationnels. Mais il faudra pour cela que les spécialistes
des systèmes complexes évolutionnaires se fassent
entendre, face au dogmatisme des sciences politiques et économiques
anciennes.
Quoi
qu’il en soit, si l’Europe se dotait de technologies
de puissance sans les replacer dans un cadre politique moderne,
tel qu’esquissé ci-dessus, il est certain qu’elle
pourrait inquiéter tant ses propres citoyens que ses voisins.
Elle est donc condamnée à inventer la République
européenne de demain.