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L'IPCC
plus inquiet que jamais concernant l'évolution du climat
On
attend avec impatience le quatrième rapport de l'Intergovernmental
Panel on Climate Change (IPCC), un des groupes officiels mis
en place par la communauté internationale pour suivre
l'évolution de la crise climatique. Ce rapport devrait
être publié en février. Mais l'Observer
s'en est procuré une version. Même si celle-ci
n'est pas définitive, elle est plus inquiétante
que jamais. http://observer.guardian.co.uk/uk_news/story/0,,1995348,00.html
"La
fréquence des tempêtes dévastatrices,
sur le modèle de celle qui vient de frapper l'Europe
du Nord, va s'accroître considérablement. Le
niveau de la mer s'élèvera d'un demi-mètre
sur le siècle, la neige va disparaître sauf sur
les montagnes les plus élevées, les déserts
vont s'étendre, les océans vont s'acidifier
provoquant la mort des récifs coralliens, les vagues
de chaleur mortelles vont devenir la règle.
L'impact
de ces phénomènes forcera des centaines de millions
de personnes à fuir leurs territoires dévastés,
ce qui créera des vagues d'immigrations qui mettront
en péril l'économie des pays les plus riches."
Il
est clair dans ces conditions qu'aucun gouvernement ne devrait
désormais accepter de fermer les yeux sur ces prévisions.
La Grande Crise est là et bien là. Pourtant
G.W. Bush dans son discours sur l'Etat de l'Union (24 janvier
2007) n'en a tenu aucun compte.
Introduction
L'article
qui suit se fonde sur les avertissements multiples, émanant
pour l'essentiel de la communauté scientifique, relatifs
à l'explosion prochaine d'une crise majeure susceptible d'ébranler
les bases mêmes des civilisations humaines. Cette crise sera
d'abord climatique et environnementale mais elle prendra rapidement
des formes économiques, politiques, diplomatiques et, si
rien n'est fait, militaires. Les causes de cette Grande Crise sont
multiples. On l'impute généralement à la croissance
démographique de l'humanité, loin d'être encore
stabilisée. Mais la cause profonde en est l'exploitation
sans précaution du milieu naturel, pour des raisons tenant
aussi bien à la volonté de profit des acteurs économiques
qu'aux politiques de puissance menées par les Etats. Des
équilibres climatiques et biologiques millénaires
sont désormais en cours de destruction, faisant pressentir
des conséquences catastrophiques pour les sociétés
et les formes de vie que nous connaissons. Si les sciences et technologies
émergentes pourront offrir des solutions, elles risquent
d'arriver trop tard pour éviter le pire, surtout si rien
n'est fait pour qu'elles bénéficient d'investissements
massifs et prioritaires.
Pour
la communauté scientifique, la seule façon de retarder
la Crise consisterait à bloquer les comportements humains
destructeurs des écosystèmes et à mettre toutes
les ressources de l'humanité dans la recherche de solutions
alternatives plus respectueuses de la planète. Mais de telles
politiques ne pourraient réussir sans une mobilisation générale
de l'ensemble des sociétés humaines.
Outre le fait que la grande majorité des hommes n'ont pas
encore pris conscience du phénomène, ces politiques
se heurtent à deux obstacles majeurs : l'économie
libérale de marché et la loi de l'impérialisme.
L'obstacle
du libéralisme
Le
premier obstacle tient à ce que l'on nomme pour simplifier
l'économie libérale de marché, dans laquelle
il n'existe pas d'autorité politique capable de faire prendre
en compte les besoins sociétaux et environnementaux à
long terme si cette prise en compte n'est pas rentable à
court terme. Ainsi nulle autorité aujourd'hui ne peut interdire
des activités dangereuses pour l'environnement lorsque ces
activités procurent des bénéfices spéculatifs
à ceux qui les pratiquent. Nulle ne peut non plus imposer
des épargnes destinées à financer des investissements
non rentables à court terme, même si ces investissements
pourraient être vitaux à long terme. Ce que l'on appelle
le court-termisme de l'économie libérale de marché
est renforcé par la financiarisation des processus de décision,
c'est-à-dire par le fait que les actionnaires se sont désormais
substitués aux chefs d'industrie dont certains n'hésitaient
pas jadis à investir pour le long terme. L'économie
mondiale est désormais aux mains d'un pouvoir financier répandu
dans le monde entier, y compris dans les pays émergents.
Pour les fonds d'investissement, figure emblématique de ce
pouvoir financier, la recherche du profit immédiat justifie
le refus des mesures non rentables permettant d'atténuer
la crise ou de remédier à ses effets. Ceci parce que
la crise ne prendra toute son ampleur que dans quelques décennies,
c'est-à-dire dans un futur qui n'entre pas dans leurs calculs
de profitabilité. Ils combattent par conséquent les
réglementations émanant des sociétés
et des Etats traditionnels qui essaieraient de protéger leurs
environnements et les modes de vie plus économes de leurs
populations(1).
L'obstacle
de l'impérialisme
Mais
un deuxième obstacle, encore plus insurmontable aujourd'hui,
s'oppose à des décisions susceptibles de retarder
la Crise ou d'atténuer ses effets. Les pouvoirs financiers
qui exploitent à outrance les écosystèmes se
heurteraient vite à des résistances multiples, provenant
notamment des populations victimes de la pollution, s'ils ne trouvaient
pas des soutiens dans un certain nombre de puissances étatiques
dont l'appareil de pouvoir est étroitement imbriqué
avec eux. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe,
l'alliance entre les gouvernements et les patronats européens
avait permis les conquêtes coloniales dont la rentabilité
à long terme n'avait rien d'évident, puis qui avaient
finalement provoqué les affrontements meurtriers des deux
guerres mondiales. Après 1945 et jusqu'à nos jours,
la domination de la super-puissance politique américaine
s'est construite autour de ce que l'historien américain Robert
Higgs appelle le Militaro Industrial Congressional Complex(2).
Il montre qu'aujourd'hui encore, indépendamment de la couleur
du parti au pouvoir, les intérêts économiques
(pétroliers, industriels, bancaires, agricoles), les principales
administrations régaliennes (Pentagone, département
d'Etat) et les membres du Congrès se partageant le pouvoir
coopèrent étroitement pour imposer au reste du monde
leurs intérêts croisés. Il en est de même
dorénavant dans les pays qui explicitement ou non tentent
de disputer la domination mondiale aux Etats-Unis : Chine, Russie,
Inde et Japon, sans parler des Etats de moindre importance. Il est
difficile de distinguer qui dirige les grands groupes industriels
relevant de ces pays. S'agit-il d'un management entrepreneurial
convaincu des bienfaits du capitalisme privé et du libéralisme
économique ou d'un pouvoir d'Etat n'hésitant pas à
user d'une diplomatie musclée ?
Or
cette collusion entre la recherche des profits spéculatifs
et les visées stratégiques, qui pour le moment semble
réussir aux super-puissances, constitue aujourd'hui le facteur
d'accélération de la Crise le plus dangereux mais
aussi le plus difficile à contrer. Dans la course à
la puissance où s'affrontent les super-puissances, la prise
en considération des équilibres à long terme
et des investissements durables ne compte pas. Ce qu'il faut, c'est
s'imposer immédiatement sur les rivaux ou, quand la puissance
semble menacée, tout faire pour la conserver, ques lque soient
les dégâts environnementaux qui en résulteront.
C'est bien ce que montre l'évolution récente de l'hyper-puissance
américaine. Pour conserver sa domination globale, elle fait
prendre au monde entier des risques qu'elle se refuse
à reconnaître. Ainsi le MICC américain
n'hésite pas simultanément à pousser au maximum
l'exploitation des énergies fossiles, en refusant le concept
de réchauffement climatique, et à consacrer des budgets
considérables à une guerre au Moyen Orient destinée
à sécuriser des approvisionnement pétroliers
au lieu de consacrer ces mêmes budgets à des économies
d'énergie ou à des énergies alternatives non
rentables à court terme.
Là
encore, le court-termisme des stratèges politiques rejoint
celui des actionnaires. Pour faire face à la Crise environnementale,
il faudrait une mobilisation générale de toutes les
institutions, supposant un minimum de coopération internationale.
Or les super-puissances refusent pour le moment les contraintes
pouvant entraver leur liberté de se renforcer, même
si le premier effet de cette liberté est d'aggraver la future
Crise. Elles espèrent pouvoir la traverser mieux que les
autres, en laissant les populations les plus pauvres supporter l'essentiel
du chaos qui s'annonce.
Que
peut la communauté scientifique ?
Face
à ce double pouvoir s'affrontant dans le monde globalisé,
celui des actionnaires et celui des empires géostratégiques,
la communauté scientifique, la seule à percevoir la
montée de la Crise, est pratiquement désarmée.
D'une part, certains de ses membres participent directement ou indirectement
à des programmes politiques liés aux technologies
de puissance (par exemple en matière de défense).
Ces programmes représentent un gaspillage considérable
des ressources qu'il faudrait affecter à la protection de
l'environnement et devraient donc être en grande partie reconvertis.
Mais ceux qui en vivent peuvent difficilement les combattre, au
moins publiquement.
Plus
généralement, les scientifiques dans leur ensemble
ne sont pas organisés comme un pouvoir mondial susceptible
d'influer même indirectement sur les choix des marchés
ou des Etats en lutte pour la domination. Leur principale force
repose actuellement sur leur capacité à alerter les
opinions publiques à travers les médias. Or les opinions
publiques, que ce soit dans les pays développés ou
dans le reste du monde, sont mobilisées par d‘autres
priorités que la lutte contre une crise dont les effets commencent
seulement à se faire sentir. et dont rien ne leur permet
d'anticiper véritablement la future violence.
C'est
pourtant auprès des opinions publiques, notamment dans les
pays de démocratie libérale où celles-ci disposent
de quelques moyens pour se faire entendre, qu'il faut agir. Les
opinions publiques ne peuvent seules prendre des décisions
politiques, mais elles peuvent influer sur les politiques publiques
décidées par les assemblées parlementaires
et les gouvernements qui les représentent. En leur sein militent
depuis longtemps des organisations non gouvernementales ou des associations
de citoyens convaincues des risques croissants provenant de l'alliance
entre le libéralisme économique et la volonté
de puissance politique. Mais aucune d'entre elles n'a pu jusqu'ici
trouver de soutiens institutionnels leur permettant de se faire
entendre. De plus les oppositions d'intérêts entre
les organisations dites altermondialistes provenant du monde développé
et celles issues du tiers-monde, troublent la lisibilité
du discours des experts scientifiques. Ceux-ci sont souvent mis
en contradiction les uns avec les autres par des associations en
mal de reconnaissance alors qu'en fait, leurs diagnostics apparaissent
convergents, pour peu que l'on se donne le mal de les étudier(3).
Affaiblissement
de l'Amérique et rôle de l'Europe
Plusieurs
facteurs pourraient cependant permettre aujourd'hui de mieux entendre
les avertissements des scientifiques. Il s'agit d'abord de la prise
de conscience par certains économistes
libéraux eux-mêmes de l'imminence de la crise climatique.
Ce véritable retournement de pensée a été
marqué par le rapport produit à la demande du gouvernement
britannique sous la responsabilité de l'expert financier
Sir Nicholas Stern. Celui-ci, sans répudier directement le
capitalisme libéral, propose pour prévenir les désastres
et les dépenses qui découleront de la crise climatique
dans les prochaines décennies, une série de mesures
qui ne peuvent être décidées et appliquées
que par des autorités politiques. Beaucoup y voient un début
de mise en cause du libéralisme économique, provenant
de milieux capitalistes enfin devenus clairvoyants.
Le
dernier forum de Davos (24-26 janvier) a bien marqué ce retournement
de tendance. Certains de ceux que l'on appelle les grands décideurs
ou les «maîtres du monde» ont paru y prendre au
sérieux, non seulement la crise climatique mais le thème
des limites sinon de la fin possible du capitalisme libéral.
Les médias ont tous noté à cet égard
que ces sujets étaient devenus le sujet dominant de la rencontre,
dont Nicholas Stern a été la vedette sans doute un
peu malgré lui. Beaucoup d'intervenants, provenant d'entreprises
ou de gouvernements jusqu'ici absolument réfractaires aux
réglementations publiques, ont semblé admettre à
Davos que sans de telles réglementations leurs propres affaires
allaient courir au désastre.
Un
autre facteur concourant mérite toute l'attention. Il s'agit
de l'affaiblissement de la super-puissance américaine. Cet
affaiblissement est en train de s'accentuer aujourd'hui à
la suite de la politique désastreuse de son président,
aussi bien au Moyen Orient que par son refus d'admettre une quelconque
responsabilité dans la crise climatique. Toute diminution
de l'unilatéralisme américain entraîne immédiatement,
par effet d'équilibre, la résurgence d'un multilatéralisme
que seule la France défendait jusqu'à ce jour. Grâce
à ce multilatéralisme, des Etats conscients de la
gravité de la Crise pourraient enfin tomber d'accord pour
prendre des mesures allant bien plus loin que le Protocole de Kyoto.
De
quels Etats s'agirait-il ? Ce pourrait d'abord être l'Union
européenne, à la surprise de ceux qui croyaient l'Europe
définitivement sans voix.. Il apparaît qu'un certain
nombre de ses membres, notamment le Royaume Uni et pour des raisons
différentes la France, refusent de suivre l'Amérique
dans son aveuglement anti-environnemental. L'Europe a depuis quelques
années marqué son souci de contrôler la production
des gaz à effet de serre. Par ailleurs, politiquement, les
forces politiques européennes ne seront pas hostiles à
des interventions régulatrices provenant de l'Onu, de l'Union
ou des Etats nationaux. L'idéologie libérale trouvera
vite chez elles ses limites, malgré l'actuelle omniprésence
médiatique de ses représentants, lorsque la grande
Crise s'aggravera.
Dépossédés
de leurs moyens d'action par le capitalisme sans frontières
et la stratégie de conquête de la superpuissance américaine,
les Etats européens ont longtemps paru impuissants face aux
effets pervers de la mondialisation, notamment la destruction des
équilibres naturels qui en résultait. Ceci même
lorsque les citoyens se tournaient vers eux pour en obtenir protection.
Pourtant, dans la tradition de la démocratie parlementaire
européenne, les Etats, s'appuyant sur les administrations
et les services publics, sont encore considérés comme
devant être les garants en dernier ressort du bien de la collectivité.
Historiquement d'ailleurs, le «dirigisme européen»
traditionnel n'a pas eu que des erreurs de gestion à son
actif.
Il
est certes difficile de faire coexister deux systèmes économiques
différents, l'un reposant sur l'initiative privée
et le libéralisme, l'autre sur des mesures administratives
mises en œuvre par des services publics ou par des entreprises
sous contrat de service public. Cependant cette solution avait été
pratiquée en France et dans certains pays européens
après la guerre. Elle s'appelait l'économie
mixte. On peut penser que de nouvelles formes de gestion
publique démocratique, sur ce modèle de l'économie
mixte, pourraient permettre aujourd'hui de prendre en charge mieux
que les seules entreprises capitalistes libérales les intérêts
de survie des humains. Les milieux patronaux européens, pour
leur part, ainsi que beaucoup d'économistes et même
quelques organisations syndicales ouvrières (notamment en
Grande Bretagne et en Europe centrale), restent encore convaincus
du caractère sacré du libéralisme mais si des
formes de collaboration avec les gouvernements leur permettaient
d'affronter avec succès les effets de la future crise, on
peut penser que leurs réticences idéologiques ne dureraient
pas.
L'implication
des Etats européens dans la lutte contre la crise climatique
aurait un grand retentissement dans le reste du monde. D'abord,
on peut le penser, les grandes puissances déjà nommées
dans cet article, Chine, Inde, Russie, Japon, accepteraient peut–être
de prendre en considération les exigences environnementales
de l'Europe, lesquelles ne seraient pas toutes en opposition avec
leurs intérêts de croissance. Elles pourraient ainsi
partager avec l'Europe un futur pouvoir multilatéral sur
la gestion durable du monde. L'Europe ne risque pas de redevenir
ce qu'elle fut jadis, un impérialisme conquérant.
Elle devrait donc rassurer les puissances moyennes. Ce serait donc
les très nombreux Etats qui s'inquiètent de la montée
de la crise et qui constituent au sein de l'ONU un début
de communauté internationale décidée à
lutter contre celle-ci qui trouveraient un renfort dans l'engagement
européen. Cette nouvelle alliance politique internationale,
rompant avec l'unilatéralisme américain, pourrait
dans cette perspective s'appuyer sur la communauté scientifique
dont ils mobiliseraient l'expertise, tant pour l'étude des
causes de la Crise que pour la recherche des remèdes.
Pour approfondir cette question, on examinera les points suivants
:
Les causes
profondes de la Crise.
Les interventions
régulatrices permettant de limiter ses effets.
Le rôle
des scientifiques dans cette perspective
Les causes profondes de la Grande Crise
Nous
n'allons pas ici reprendre les descriptions aujourd'hui presque
banales concernant la crise climatique et environnementale, ses
formes et ses conséquences. Il paraît plus intéressant
de se demander s'il s'agit d'un phénomène obligé,
découlant des déterminismes génétiques
profonds qui orientent l'évolution des sociétés
humaines comme celle de toutes les espèces animales, ou si
l'apparition au sein de notre espèce d'une aptitude au raisonnement
de type rationnel peut permettre d'échapper à certains
de ces déterminismes.
Appelons
Grande Crise, selon le terme proposé par l'auteur de la lettre
d'information Dedefensa, une crise d'une ampleur sans précédent
qui menace non seulement l'avenir des civilisations humaines mais
aussi celui d'un grand nombre d'espèces vivantes. Elle se
manifestera par des désordres climatiques considérables
mais plus encore par la disparition d'un grand nombre d'entités
naturelles non biologiques et biologiques, qu'il ne sera pas possible
de remplacer en temps utile par des solutions technologiques.
On
considère généralement qu'il s'agit d'une crise
de nature systémique ne résultant pas directement
d'une volonté perverse des humains mais de la conjonction
de processus évolutionnaires venant en conflit dans un espace
clos aux ressources non immédiatement extensibles. C'est
effectivement la croissance démographique des populations
mondiales qui parait poser le principal problème. Même
si ses effectifs se stabilisaient à 9 milliards d'hommes
vers 2050, comme l'espèrent certains démographes occidentaux,
le passage des effectifs actuels (environ 6,5 mds) à 9 mds,
entraînera une pression considérables sur les milieux
naturels, du fait que les milliards d'hommes vivant actuellement
avec des revenus inférieurs à 1 dollar par personne
voudront atteindre le niveau de vie du milliard de favorisés
habitant les pays riches.
Mais
la vraie raison de la crise, selon nous, n'est pas là. En
théorie, un gouvernement rationnel des sociétés
humaines, ménageant les ressources naturelles non-renouvelables
et les répartissant de façon égalitaire entre
chacun, pourrait peut-être permettre à la Terre de
supporter l'impact environnemental (ecological footprint)
d'un tel effectif de population. Malheureusement les sociétés
humaines, jusqu'à aujourd'hui, n'ont jamais réagi
de cette façon aux contraintes de leur évolution.
Une petite minorité d'humains s'étant attribuée
la possession des ressources naturelles entend continuer à
les exploiter pour son seul profit sans s'inquiéter de leur
raréfaction et de la croissance des inégalités.
Ils ne considèrent que leur intérêt immédiat,
en s'imaginant sans aucune preuve sérieuse pouvoir faire
appel ultérieurement aux technologies nouvelles pour résoudre
en temps utile les problèmes que cette disparition aura fait
naître.
On
peut trouver une explication de type scientifique à un comportement
aussi suicidaire. Dans la compétition darwinienne entre les
espèces vivantes, chaque espèce tend à s'étendre
dans la niche environnementale qui est la sienne, sans se préoccuper
de ménager les ressources de celle-ci. Lorsque les ressources
sont épuisées, la croissance de l'espèce se
ralentit et souvent l'espèce disparaît – jusqu'à
ce qu'une autre, mieux adaptée, lui succède. Par ailleurs,
lorsque les espèces se disputent un même biotope, aucune
ne fait preuve de comportement altruiste à l'égard
des autres (sauf dans les cas rares ou des alliances de type symbiotique
apparaissent). La lutte pour la vie de chaque espèce ou même
de chaque groupe à l'intérieur d'une espèce
est la règle, même s'il en résulte une destruction
des ressources alimentaires du milieu, au détriment de tous.
Les
humains ne sont pas très différents à cet égard
des autres espèces vivantes, lorsqu'il s'agit, non de discourir
dans les salons sur les bienfaits de la coopération et du
management durable, mais de s'approprier les ressources disponibles.
D'une part, ils épuisent ce que le milieu naturel mettait
à leur disposition et découvrent trop tard que ce
faisant ils se sont condamnés eux-mêmes à la
disparition(4).
D'autre part, lorsqu'il s'agit d'exploiter un écosystème,
ce sont les groupes les plus forts (on dira les plus impérialistes
ou les plus unilatéralistes) qui s'approprient les ressources
disponibles, sans se préoccuper de la survie des groupes
les plus faibles.
Comme
cependant les humains sont plus que d'autres espèces vivantes
capables de verbaliser leurs comportements, ils ont élaboré
des théories (on dira aussi des systèmes de représentation
mémétique) qui légitiment le refus des interdits
collectifs destinés à protéger les milieux
naturels et à défendre les faibles contre les abus
de pouvoir des forts. Ces théories ont pris depuis le XIXe
siècle la forme du libéralisme économique et
de la valorisation de la concurrence, censés assurer un développement
harmonieux de l'humanité dans son ensemble. Mais comme par
hasard, ces mêmes doctrines toléraient, sinon encourageaient
la domination monopolistique des entreprises économiques
ou des institutions politiques ayant accumulé le plus de
puissance.
Pendant
un certain temps, tant que les ressources naturelles n'étaient
pas en voie d'épuisement, les théoriciens du libéralisme
et de la concurrence ont pu montrer que les pratiques en résultant
provoquaient une croissance économique et technologique globale.
Certes, il fallait compter avec des victimes et des exclus de plus
en plus nombreux, mais c'était le prix à payer pour
le développement. Les organisations charitables, notamment
d'inspirations religieuses, se chargeaient d'atténuer les
malheurs les plus évidents. Quant aux scientifiques de l'époque
du libéralisme et de l'impérialisme triomphants, ils
n'avaient pas l'indépendance politique ni surtout des moyens
d'observation des écosystèmes leur permettant de tirer
la sonnette d'alarme. Sauf exception, ils apportaient leur caution
à la croissance, fut-elle non durable. Ce fut le cas, sauf
exception, jusque dans les années 1970.
Aujourd'hui,
tant du fait de l'accroissement insupportable des inégalités
et des désastres environnementaux que grâce au perfectionnement
des instruments d'observation de la planète, les moralistes
et les scientifiques ne peuvent plus se taire. C'est la raison pour
laquelle la mise en accusation du libéralisme et de l'impérialisme
rassemble de plus en plus de scientifiques, associés aux
militants pour un autre ordre mondial (lorsque du moins ces militants
par incompétence ne répudient pas systématiquement
les études scientifiques). Mais l'espèce humaine pourra-t-elle
échapper aux comportements génétiques fussent-ils
suicidaires qui règlent la compétition darwinienne
au sein de toutes les autres espèces ? L'émergence
en son sein de systèmes d'évaluation critique prendra-t-elle
un poids suffisant pour réorienter les comportements prédateurs.
C'est là que le discours scientifique contemporain devra
se donner une nouvelle dimension, tant pour critiquer que pour proposer.
Notes (1)
La doctrine du libéralisme économique, qui avait depuis
deux siècles permis aux entreprises capitalistes de justifier
leur conquête du monde, est plus que jamais évoquée
aujourd'hui par le pouvoir financier pour refuser que des collectivités
locales, des Etats ou des organisations internationales puissent imposer
des limites à leur action. Le discours des économistes
libéraux d'aujourd'hui n'est pas très différent
de celui d'Adam Smith, père du libéralisme. La libre
concurrence des actionnaires au sein de marchés non réglementés
représente la meilleure façon possible d'assurer le
rapprochement de l'offre et de la demande et par conséquent
d'optimiser le développement mondial.
(2) Robert Higgshttp://www.mises.org/story/2450 (3)
C'est ce que montrent amplement les querelles autour
des OGM. Aucun scientifique ne veut ni ne peut condamner les biotechnologies
et le génie génétique, mais la plupart d'entre
eux refusent que ce soient des multinationales « libérales
» qui s'en donnent le monopole, au détriment des usages
que pourraient en faire des agriculteurs traditionnels s'ils avaient
le pouvoir de décider ce qui conviendrait le mieux à
leur environnement. Or aujourd'hui, il est devenu impératif
de condamner sans nuances les OGM si l'on veut se faire reconnaître
comme un militant altermondialiste authentique, au moins dans les
milieux altermondialistes des pays riches. De telles outrances ne
peuvent qu'inciter les scientifiques sérieux à se tenir
à l'écart des tribunes.
(4) On rappellera à cet égard les
analyses généralement pertinentes de Jared Diamond dans
son ouvrage "Collapse [voir
notre recension].