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20 juillet 2007
par Joël Gernez
Management & Organisation
joelgernez@free.fr
14470 Courseulles sur Mer
Sur l'agrobiologie
Nous
avons demandé cet article à un de nos correspondants,
Joël Gernez, pour préciser concrètement les possibilités
de l'agrobiologie. Le débat est en effet ouvert dans notre
revue suite à la présentation du livre Pesticides
dans nos colonnes. L'auteur précise qu'il n'est pas un expert
de l'agrobiologie, mais un qualiticien intéressé par
les méthodes d'organisation et de travail. Ancien vétérinaire
rural, bien au fait des données humaines et économiques
de l'agriculture intensive, il a suivi pendant plusieurs années
des éleveurs biologiques normands en essayant de leur faire
découvrir eux-mêmes leurs méthodes de travail.
AI
L'un
des objectifs de l'agrobiologie est d'éviter tout recours
aux intrants de synthèse (engrais, pesticides, médicaments).
De ce fait elle est avant tout un ensemble de bonnes pratiques agronomiques,
agro-environnementales et hygiéniques.
C'est un bon exemple de la mise en oeuvre de méthodes
préférentiellement à l'utilisation
de produits
Quatre
exemples illustrent la démarche :
Le
plus classique est la pratique du "faux semis" préférée
au semis de graines enrobées de pesticides :
on prépare le sol comme pour semer (du blé ou autre),
mais on attend que les graines de mauvaises herbes lèvent
pour les détruire à 80% par un hersage. Alors seulement
on sème le blé, qui lève et se développe
dans un sol propre avec une concurrence réduite. C'est plus
difficile (aléas météo) mais plus astucieux
et moins polluant que les graines enrobées. A terme c'est
beaucoup plus efficace : absence d'apparition de résistances
aux herbicides, pas d'effets secondaires du pesticide sur la microflore
et la microfaune du sol, pas besoin de blé OGM...
En
élevage de ruminants on résout les problèmes
de parasitisme en permettant un contact modéré entre
hôte et parasite de façon à maintenir l'immunité,
plutôt qu'en essayant de détruire le parasite par des
médicaments, lutte très coûteuse et éternelle
fuite en avant. Les pratiques de pâturage tournant et de bonne
gestion des bandes d'animaux permettent de se passer à 95%
de produits antiparasitaires, ce qui évite des résistances
ainsi que des conséquences néfastes sur les prairies
(réduction de la flore et la faune coprophages. En Australie,
aux USA et depuis peu en Europe des milliers d'hectares de prairies
sont appauvries par la rémanence dans les bouses de résidus
d'antiparasitaires, en particulier des ivermectines).
Un
céréalier agrobiologiste beauceron avouait modestement
devant un technicien de la Chambre d'Agriculture de l'Eure et Loir
ne pas savoir comment traiter en bio une "attaque de rouille"
(maladie cryptogamique) sur ses blés, mais, disait-il, "c'est
parce que je n'en ai jamais" puis il exposait très précisément
ses méthodes de prévention.
Au
jardin un bon moyen d'éviter le ver de la carotte est d'alterner
lignes de carottes et lignes de poireaux (semés au bon moment)
car la mouche de la carotte ne vole pas à plus de 10-15cm
d'altitude ; elle est arrêtée par les "haies de
poireaux", c'est plus élégant que les insecticides.
Ces
pratiques nécessitent beaucoup d'observation, de compétence
et de motivation
Une
étude sur la fréquence des mammites (inflammation
chronique de la mamelle des vaches) dans les élevages a montré
que l'ensemble des éleveurs conventionnels maîtrise
"moyennement" ce problème, à grand renfort
de produits antibiotiques et antiseptiques. Chez les bio, qui utilisent
dix fois moins de produits, on distingue deux groupes bien différents
: un groupe qui maîtrise plutôt mal et l'autre groupe
qui maîtrise plutôt bien. Ce dernier groupe est composé
en majorité d'éleveurs plus jeunes, plus productifs,
et qui suivent plus de formations que les précédents.
Au total, les bios maîtrisent les mammites au moins aussi
bien que les conventionnels (mais pas beaucoup mieux, il y a encore
du travail !).
Les
études statistiques sur les reconversions montrent que ce
ne sont pas les paysans les plus anciens et les plus traditionnels
qui passent à l'agrobiologie. Au contraire il s'agit des
plus modernes, parfois les plus intensifs, qui prennent un virage
radical et qui, performants selon les critères du système
intensif, deviennent également performants dans le système
agrobiologique. On trouve aussi un nombre significatif de néoruraux
dotés d'un bagage scientifique conséquent.
Cette constatation va à l'encontre des arguments qui décrivent
la bio comme un retour au passé. Bien au contraire il s'agit
d'une agriculture très avancée et très moderne.
On est surpris, lorsqu'on parle avec de bons agrobiologistes, de
la somme de méthode et d'astuce mise en jeu dans les moindres
détails pratiques, alors que les agriculteurs conventionnels
ont surtout fait des progrès dans la connaissance des produits
et des dosages.
Efficacité
économique : il y a quelques années un éleveur
bio laitier du département de la Manche, qui nourrissait
ses vaches exclusivement à l'herbe et au foin toute l'année,
sans aucun apport de soja ou céréales, démontrait
que son revenu, obtenu avec un quota de 200 000 litres sur une ferme
de 65 hectares, était le même que celui de son voisin
conventionnel installé sur une surface plus importante, disposant
de 400 000litres de quota et utilisant ensilages et concentrés.
Ce résultat était dû à une compétence
exceptionnelle (on vient de loin observer ses prairies, et apprendre
comment chaque parcelle d'herbe doit être surveillée
tous les jours, au prix d'une dizaine de km de marche à pied).
Depuis, avec l'arrivée de ses fils, il a fallu augmenter
le troupeau, acheter de la terre et la reconvertir. il a connu des
moments difficiles mais aux dernières nouvelles la performance
revient.
Pour
autant il n'y a pas de modèle unique et les ensilages bien
conduits et utilisés en petites quantités ont leur
place, y compris l'ensilage de maïs, dont les rendements en
bio dépassent régulièrement ceux obtenus en
conventionnel. La recette ? Pas de monoculture, introduction de
prairie et de légumineuses dans la rotation, engrais verts,
compostage du fumier, travail du sol fractionné et sans compactage,
etc., un itinéraire technique obligatoirement plus complexe
que labour/semis/engrais et pesticides voire OGM, mais tellement
plus stimulant et plus durable.
L'agrobiologie
nécessite qu'une partie du savoir se développe sur
place, à la ferme, au lieu d'être externalisé
puis réintroduit sous forme d'intrants. Ce n'est pas le modèle
qui a été développé, en France en particulier,
depuis 50 ans, et dans les organismes de conseil technique publics
ou privés. C'est un changement de mentalité difficile
à opérer. Sur les 11 traitements enregistrés
en conventionnel sur une parcelle de carottes, 8 étaient
préconisés par un technicien, 3 seulement par le libre
arbitre du producteur.
L'agrobiologiste ne demande pas à un organisme de surveillance
des ravageurs de l'alerter par e-mail des "attaques" de
pucerons sur son tournesol avec préconisation des produits
et des doses, car d'une part ces problèmes sont rares, et
d'autre part il aimerait que la recherche se consacre plutôt
aux méthodes préventives : existe-il une succession
de cultures ou une association propre à réduire les
populations de pucerons sur cette parcelle compte tenu de la nature
du sol, de l'hydrologie, de la climatologie etc.? Voilà une
question d'avenir, évidemment plus ardue que "quel est
le produit miracle?" car le produit miracle on en trouve un
chaque année.
Malheureusement, dans le système économique actuel
la solution "produit" possède un certain nombre
d'avantages : les tonnes de produit vendues génèrent
du PIB, beaucoup plus que les salaires des chercheurs en écologie
microbienne ou entomologique...
Par
ailleurs, de plus en plus d'études objectives confirment
le bien fondé à terme des pratiques bio et la valeur
nutritionnelle des produits bio. La bio a longtemps été
pénalisée par une image empirique, traditionaliste
ou "baba-cool" ; ce n'est plus le cas, et même s'il
persiste des pratiques un peu "ésotériques"
la qualité principale du bon agrobiologiste est la rigueur.
Laisser faire la bonne nature, certes, mais en comprenant ce qui
se passe et en donnant le petit coup de pouce au bon moment, sous
forme de méthode et non de produit.
La bio ouvre un champ de recherches immense et passionnant, y compris
dans domaines comme la biodynamie inspirée des "révélations"
de Rudolf
Steiner ou les cristallisations
sensibles. L' INRA a du travail devant lui...
La
bio, agriculture pour une petite élite de paysans hypercompétents
et hypermotivés ? le problème est réel. Mais
il n'y a rien de mystérieux dans la bio, tout s'apprend et
s'explique un jour ou l'autre. Les éleveurs qui franchissent
le pas sont surpris de voir la pathologie diminuer très vite
dans leur troupeau en 3-4 ans, mais ils disent qu'il faut 5 à
10 ans pour se sentir vraiment à l'aise sur le plan agronomique.
Des études sont à mener sur la flore microbienne du
sol, des fourrages et des productions (produits laitiers ou à
base de viande). Il semble qu'il existe une continuité en
ce domaine et que les flores les plus intéressantes (pour
les fromages, par exemple) soient celles qu'on retrouve dans les
sols les mieux conduits.
Lorsqu'une firme pharmaceutique écrit dans le dossier d'AMM
(autorisation de mise sur le marché) d'une molécule
antiparasitaire "absence d'effets secondaires à la dose
thérapeutique", il ne s'agit que des effets immédiats
sur le bovin traité. Il faut maintenant mesurer les effets
à long terme sur l'ensemble de l'écosystème
(la prairie, les insectes, les oiseaux qui s'en nourrissent et leurs
prédateurs, les eaux de ruissellement et d'infiltration,
les poissons etc.) non seulement de la molécule d'origine
mais aussi de ses résidus après métabolisation.
Nous voici au bord de la polémique, mais comment l'éviter
si nous restons rigoureux ?
Dans
un prochain article, nous parlerons plus précisément
de deux questions avec des experts :
- l'agrobiologie peut-elle nourrir le monde ?
- quel est le "rendement économique et social"
de l'agrobiologie : coûts de revient et création d'emplois
?