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La
brillante analyste politique canadienne Naomi Klein explique dans
l'article cité en référence pourquoi l'Etat
d'Israël, apparemment assiégé de toutes parts
et engagé dans de ruineux programmes de défense, demeure
un des centres nerveux mondiaux les plus dynamiques pour les industries
de la haute technologie de sécurité et de défense.
Ses exportations en ce domaine, notamment vers les Etats-Unis, semblent
couvrir largement ses importations. De jeunes et brillants chercheurs
y lancent sans cesse de nouvelles start-up qui sont parmi les plus
efficaces du monde. Les capital-risqueurs ne lui manquent pas. Son
taux de croissance égale celui de la Chine. Israël est
ainsi devenu le 4e exportateur d'armes au monde, dépassant
la Grande Bretagne.
C'est que, selon Naomi Klein, une grande part des innovations qui
intéressent le marché mondial en pleine expansion
de la sécurité "musclée" semble provenir
d'Israël. Le gouvernement et les milieux économiques
ont compris qu'ils devaient jouer à fond la carte de la protection
contre un terrorisme et une guerre de 4e génération
présentés comme devant s'étendre au monde entier.
Exploitant à fond le facteur peur (The fear factor),
Israël est en train de proposer à toutes les démocraties
inquiètes de leur avenir face à une insécurité
présentée comme grandissante les outils technologiques
qu'elle a développés depuis une dizaine d'années
pour sa propre défense. Autrement dit, Israël, transformée
en forteresse assiégée par la volonté de ses
gouvernements, lesquels ont depuis des années refusé
tous compromis avec les Palestiniens au temps où ceux-ci
étaient encore accessibles à la diplomatie, veut persuader
le monde occidental tout entier qu'il doit à son instar se
transformer en forteresse…et acquérir au prix fort
les technologies israéliennes, ainsi que son «savoir-faire»
dans la «gestion scientifique» des suspects ou des opinions
publiques.
Inutile de dire que ce nouveau filon politico-économique,
exploité à fond par Israël tout entier, convient
parfaitement aux faucons américains et aux lobbies militaro-industriels
de ce pays. Ceux-ci cherchent depuis longtemps à engager
le monde occidental dans une guerre sans fin contre la terreur,
guerre dont ils fourniront, en coopération avec Israël,
les armes et les recettes de management. A eux les matériels
lourds, à Israël les outils plus sophistiqués
d ela prévention et du renseignement.
Dès le 11 septembre, ayant perçu les nouvelles opportunités
qu'offrait le terrorisme, les milieux économiques israéliens
ont compris qu'ils pouvaient s'appuyer sur le chaos grandissant
que les entourait et sur leur propre expérience de forteresse
de plus en plus assiégée pour devenir, selon l'expression
de Naomi Klein, un salon permanent des technologies dite de "homeland
security'". Aujourd'hui, ses produits clés dont les
recettes à l'exportation s'accroissent annuellement de 20%
et dépassent le milliard de dollars, sont les barrières
et murs de protection «intelligents», les drones, les
systèmes d'identification biométriques, les systèmes
de vidéo et audio surveillance, les logiciels de «profiling»
des passagers, les technologies d'interrogatoire des prisonniers,
systématiquement utilisés par Israël dans son
bouclage des territoires occupés. L'université Ben
Gourion, qui est à la pointe de ces recherches, s'enorgueillit
de proposer des produits tels qu'une « Innovative Covariance
Matrix for Point Target Detection in Hyperspectral Images »
ou des « Algorithms for Obstacle Detection and Avoidance
».
Aussi bien, pour tous ceux qui, en Israël comme aux Etats-Unis,
vivent de ce filon extraordinaire, l'accroissement du chaos à
Gaza et dans les territoires occupés constitue un moteur
qu'il ne faut absolument pas stopper. Par la force des choses, il
s'établit de facto une politique du pire, considérée
comme profitable et à encourager. Elle justifie la vision
d'un monde où seules les quelques élites ayant su
s'entourer de frontières infranchissables pourront survivre
alors que tout autour d'eux sombrera dans l'anarchie, la violence
et la mort. Plus le monde réel ressemblera à ce modèle,
plus les affaires seront prospères.
Au
Salon du Bourget à Paris, à partir du 18 juin, les
visiteurs ont pu ainsi admirer le Cogito1002 ou « Suspect
Detection Systems » permettant aux compagnies aériennes
de détecter parmi les passagers de possibles terroristes.
Un ordinateur pose des questions piège au passager, lequel
tient en main un « biofeedback sensor » enregistrant
ses réactions corporelles. Certaines de celles-ci peuvent
le faire tomber dans la catégorie des suspects, ce qui justifiera
de le soumettre à des interrogations de police plus approfondies.
Les concepteurs du système se vantent de l'avoir conçu
en exploitant les interrogatoires conduits auprès de milliers
de jeune Palestiniens candidats au suicide. Dans un domaine plus
technologique, l'industriel de défense Elbit propose ses
drones de surveillance et d'attaque Hermes 450 et 900 (image
ci-contre), dont les prospectus commerciaux assurent qu'ils
ont été employés avec succès dans la
bande de Gaza. Aux Etats-Unis, Elbit à vendu plusieurs de
ces MALE destinés à la surveillance de la frontière
mexicaine. Par ailleurs, il a conclu avec Boeing un contrat de 2,5
milliards de dollars pour établir une « frontière
virtuelle » autour des Etats-Unis.
La politique
du pire conçu comme règle de survie
Certains observateurs naïfs s'interrogent sur les raisons certainement
aussi obscures que morbides qui poussent un certain nombre de dirigeants
dans des pays en conflit comme Israël ou les Etats-Unis à
pratiquer une infatigable politique du pire. Toutes les occasions
pouvant conduire à des négociations et à un
recul dans les affrontements sont systématiquement refusées.
Des provocations permanentes accroissent au contraire les tensions,
transformant un opposant raisonnable en adversaire enragé.
Ces mêmes observateurs naïfs soupçonnent un goût
morbide pour la catastrophe, une recherche systématique du
chaos final. Ils attribuent cela soit à des perversions mentales
toujours prêtes à renaître dans les sociétés
humaines, soit à la recherche mystique de l'Armagedon où
le Christ ressuscité reconnaîtra les siens - soit plus
prosaïquement à la survivance du concept trotskiste
du chaos créateur. Les excès d'un adversaire conduisant
inévitablement au renforcement des excès de l'autre,
la politique du pire s'autogénère en permanence.
Il est certain qu'il convient de se demander quelles causes profondes,
depuis quelques années, poussent en parallèle Israël
et les Etats-Unis à s'engager dans des voies dont résulteront
inévitablement la destruction totale du premier et l'affaiblissement
durable des seconds. Mais la raison n'est-elle pas plus prosaïque
? Cet aveuglement mortel ne résulte-t-il pas simplement du
fait que les contrôles démocratiques ont cessé
depuis longtemps de s'exercer sur les acteurs du complexe militaro-industriels
dans ces deux pays. Pour ces acteurs, un profit immédiat
garanti par la politique du pire qu'ils appliquent et font appliquer
compense bien le risque plus hypothétique d'une catastrophe
finale à laquelle, de toutes façons, ils espèrent
bien pouvoir survivre grâce à leurs relations.
L'Europe
doit-elle se laisser entraîner dans cet engrenage?
Aujourd'hui,
nul ne peut prévoir ce que feront dans le proche avenir,
tant les Etats-Unis qu'Israël. Continueront-ils, en s'appuyant
éventuellement l'un sur l'autre, à rechercher l'aggravation
de la situation au Moyen-Orient ? La question qui leur est posée
immédiatement concerne l'attitude qu'ils adopteront vis-à-vis
de l'Iran. Celle-ci, très probablement, joue aussi pour sa
part la politique du pire. Autrement dit, elle poursuivra son programme
de nucléarisation de ses vecteurs balistiques et continuera
à menacer de s'en servir dans quelques années, aussi
bien contre Israël que contre les Etats sunnites voisins, voire
les Etats européens. On peut craindre que s'il reste orienté
tel qu'il l'est actuellement, le gouvernement de Téhéran
ne redoute pas, voire souhaite une attaque atomique préventive
venant d'Israël ou des Etats-Unis. Cette attaque serait certes
terriblement dévastatrice mais ne ruinera pas l'Iran qui
est un grand pays. Elle inaugurerait un tel chaos que les Iraniens
pourraient espérer en profiter pour affirmer leur prédominance
dans la région. Mais il ne semble pas qu'ils soient pas les
seuls aujourd'hui à souhaiter une attaque contre eux. Al-Quaida,
pour des raisons différentes, n'y verrait que des avantages.
L'organisation terroriste profiterait elle aussi, et mieux sans
doute que l'Iran, du bouleversement régional voir mondial
qui s'en suivrait.
Israël
et l'Amérique sont donc devant un choix immédiat crucial
: jouer de toutes leurs forces la détente et la négociation,
pour isoler l'Iran et pacifier les foyers de guerre civile qui se
multiplient, ou pousser au pire de leur côté, notamment
en procédant à une frappe préventive contre
l'Iran. Compte tenu des éléments évoqués
dans la première partie de cet article, on peut craindre
qu'ils ne choisissent cette dernière solution.
La
situation actuelle, avec les risques majeurs qui se profilent, pose
une nouvelle fois la question du rôle de l'Europe. Celle-ci
pourrait jouer un rôle dans une négociation globale,
mais il ne faudrait pas qu'elle se laisse entraîner par les
Etats-Unis et Israël dans la radicalisation du conflit. Or
c'est bien ce qu'elle semble en passe de faire. Il est de mauvais
augure de voir que les Européens, par la voix unanime des
pays membres de l'Otan, semblent finalement accepter l'installation
de la base américaine de missile anti-balistique en Pologne
et en Tchéquie, laquelle est explicitement dirigée
contre l'Iran sinon contre la Russie. Ils paraissent donc eux aussi
faire de l'Iran l'ennemi principal, ce qui ne contribuera pas à
faciliter leur rôle de médiation au Moyen-Orient.
Est-ce
à dire qu'en Europe aussi se trouvent des intérêts
industriels ou militaro-industriels qui voudraient profiter de la
peur de la guerre et de l'insécurité pour ne pas laisser
à Israël et aux Américains le riche marché
des systèmes de prévention et de défense. Voudraient-ils
faire de l'Europe une forteresse assiégée vivant à
l'abri de ses frontières électroniques? Autant nous
sommes partisans de la défense économique et militaire
européenne, si elle concourre à l'indépendance
et à la souveraineté de l'Europe, autant nous ne voudrions
pas voir celle-ci devenir une base avancée américaine
dans de futures guerres avec le reste du monde.
Note
Naomi Klein, née en 1970, est l'auteur de plusieurs ouvrages:
No
Logo: Taking Aim at the Brand Bullies (Picador) ; Fences
and Windows: Dispatches From the Front Lines of the Globalization
Debate (Picador). Devant paraître bientôt, The
Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism traitera, parmi
d'autres, du théme évoqué ici.