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A propos de l'ouvrage de Jean Staune : Notre existence
a-t-elle un sens ? Une enquête scientifique et philosophique
Ce
bref commentaire du livre que vient de publier Jean Staune, «Notre
existence a-t-elle un sens ? : une enquête scientifique et
philosophique» et que je présente ici aux lecteurs
d'Automates Intelligents, prend pour moi un caractère un
peu particulier. Je me sens en effet personnellement impliqué
dans le débat. D'où la première personne que
j'adopte dans la rédaction de cet article. Ce livre est en
effet paru presque en même temps que mon propre ouvrage «Pour
un matérialisme fort». L'auteur a eu
l'amabilité de me l'adresser, ce dont je le remercie.
Nos
deux livres proposent une visite (nécessairement rapide)
de plusieurs grands domaines des sciences modernes ayant de fortes
implications philosophiques : le monde quantique et la cosmologie,
l'évolution, la conscience. Mais c'est le seul point qui
les rapproche. Tout le reste les oppose. Leur objectif n'est pas
en effet de faire de la vulgarisation scientifique mais de plaider
une cause, celle du spiritualisme pour Jean Staune, celle du matérialisme
pour moi. L'un comme l'autre, nous avons pensé que ce débat
millénaire méritait d'être repris à la
lumière de ce que paraissent enseigner les nouvelles sciences,
souvent dénommées sciences de la complexité(1).
Notre
démarche peut paraître illusoire. En quoi les sciences
peuvent-elles prouver l'existence ou l'inexistence de Dieu ? Si
elles le pouvaient, il n'y aurait plus débat depuis longtemps.
Tout le monde serait du même avis. Sans apporter de preuves
formelles, les sciences peuvent-elles fournir des indices ? Peut-être,
mais ces indices eux-mêmes ne peuvent aider à choisir
entre le spiritualisme et le matérialisme, à supposer
que ce choix fasse chez l'homme l'objet d'un débat rationnel.
Un travail d'interprétation s'imposera donc pour permettre
à chacun d'utiliser les résultats des travaux scientifiques
afin de conforter ses propres croyances.
En
bonne logique, nos livres respectifs devraient alors, sur la base
de « faits » ou pour parler plus prudemment d' «hypothèses
scientifiques» identiques, proposer un combat d'interprétation,
une sorte de Disputatio, comme l'on disait au Moyen âge.
Nous y confronterions nos croyances, en espérant ébranler
celles de l'adversaire par la vigueur de nos propres arguments.
Le débat serait certainement vif. Le sens que l'on peut donner
aux résultats des recherches est en effet très dépendant
des options philosophiques de ceux qui les commentent. Ainsi, pour
prendre un exemple classique, l'hypothèse, d'ailleurs encore
en discussion, du Big bang peut être considérée
par les chrétiens comme confirmant l'intervention d'un acte
créateur de nature divine. Mais pour les matérialistes,
il s'agit seulement d'un des nombreux évènements de
la physique des hautes énergies que de nouvelles hypothèses
et de nouvelles expériences devraient permettre d'éclairer.
La Dispute, en ce cas, portera sur le sens à donner au Big
bang, et non sur le phénomène lui-même tel que
le décrivent les cosmologistes. Autrement dit, ceux qui veulent
philosopher sur les enseignements des sciences devront proposer
leurs propres «interprétations» aux «faits»
rapportés par les chercheurs ou aux « lois »
qu'ils élaborent (2).
Je
ne suis pas certain cependant que ce soit sur le plan des affrontements
entre interprétations que Jean Staune ait voulu se placer.
C'est sur celui du débat scientifique lui-même. Il
ne cache pas vouloir s'appuyer sur la science pour justifier son
combat contre le matérialisme athée. Pour cela il
fait appel à un certain nombre de scientifiques dont beaucoup
ont été rassemblés par lui dans une "Université
interdisciplinaire de Paris" (UIP)
fondée sous son impulsion en 1995. Jean Staune croit en un
monde régi par la divinité, seule capable comme l'indique
le titre de son livre de donner un sens à l'existence humaine.
Il n'accepte pas un univers désenchanté, sans transcendance,
sans moralité, celui que dépeignait jadis le matérialisme
d'un Jacques Monod ou d'un Jean-Pierre Changeux, pour qui l'homme
est le produit du hasard et l'esprit ne provient que du fonctionnement
que d'un «paquet de neurones». Un tel matérialisme,
affirme Jean Staune avec une délicatesse que l'on appréciera,
conduit à l'eugénisme nazi et au projet d'homme nouveau
du stalinisme(3). Aussi, pour mener ce
combat salutaire contre le matérialisme, il veut s'appuyer
sur les avancées nouvelles de la science. Celles-ci contredisent,
dit-il, les affirmations de Jacques Monod, de Jean-Pierre Changeux
et de leurs semblables. Elles confortent au contraire la croyance
en l'existence d'un Créateur et en une finalité proposée
par ce dernier tant aux hommes qu'au cosmos tout entier.
Un
terrain de confrontation bien délicat
Malheureusement,
si l'on veut fonder ses convictions sur des arguments tirés
des publications scientifiques, on s'engage sur un terrain bien
délicat. C'est ce que tente cependant Jean Staune, en donnant
la parole aux chercheurs qui partagent plus ou moins complètement
les mêmes convictions, et dont beaucoup collaborent à
l'UIP. L'essentiel de son livre consiste à montrer qu'aujourd'hui,
ces chercheurs donnent au spiritualisme des arguments que les matérialistes
n'avaient pas pris en considération. Il y consacre quatre
chapitres, portant respectivement sur la physique quantique, la
cosmologie, la vie (ou plus exactement l'évolution) et finalement
le cerveau conscient. Pour beaucoup de lecteurs matérialistes
sans culture scientifique, les descriptions que propose Jean Staune
de l'état des recherches dans ces quatre domaines apporteront
un certain trouble. Très habilement, sous une présentation
initiale relativement objective de l'état des connaissances
concernant chacun des domaines, il introduit les arguments des scientifiques
qui directement ou indirectement militent en faveur du spiritualisme.
Mais
nos matérialistes naïfs auraient bien tort de se laisser
durablement troubler car en fait, Jean Staune, comme il a été
dit par un critique peu amène, ou bien enfonce des portes
ouvertes, ou bien s'appesantit sur des hypothèses qui n'ont
pas été retenues par la communauté scientifique(4)
ou bien encore fait silence sur des auteurs très récents
– que pour ma part j'ai cité dans mon livre, et qui
selon moi apportent de l'eau au moulin du matérialisme, le
terme de matérialisme étant alors entendu au sens
large, c'est-à-dire excluant le recours à Dieu comme
principe explicatif(5).
Pour
ma part, je n'ai pas voulu faire comme Jean Staune, c'est-à-dire
tenter de prouver l'inanité du spiritualisme en faisant appel
aux travaux des scientifiques matérialistes - d'autant plus
que ceux-ci constituent une majorité écrasante et
qu'il n'était pas possible de les citer tous. Je me suis
borné, comme indiqué dans la préface de mon
livre, à tenter de contribuer au renouveau de la pensée
matérialiste en faisant mieux connaître, notamment
à un public francophone, les développements les plus
récents des connaissances scientifiques, sans chercher à
mentionner les opinions philosophiques des auteurs, que d'ailleurs
la plupart n'affichent pas. Un matérialisme qui ignorerait
ces travaux fragiliserait grandement sa position. J'ai été
aidé dans ce recensement par mon activité au sein
d'une revue se spécialisant dans la veille scientifique et
technologique. J'ai recueilli à cette occasion les références
de nombreuses publications récentes. Celles-ci m'ont permis
de rappeler s'il en était besoin à ceux se reconnaissant
dans l'athéisme et le matérialisme, que la science
d'aujourd'hui n'est plus celle du passé et qu'ils doivent
accepter d'aborder les recherches les plus récentes, fussent-elles
un peu difficiles d'accès, pour rester pertinents. Ceci signifie
que les affirmations ultra-réductionnistes de Jacques Monod,
(Le hasard et la nécessité, 1970) ou de Jean-Pierre
Changeux (celui de «L'homme neuronal», 1983)
sont désormais à revoir en partie compte tenu des
développements des sciences dites de la complexité.
Les
athées pourront se sentir renforcés dans leurs convictions
matérialistes, car les nouvelles sciences permettent d'aborder,
mieux qu'en termes littéraires, les grands questions de la
philosophie : que dire de la vie, de la conscience, de la place
et du rôle de l'homme dans l'univers ? Elles n'excluent pas
non plus les réflexions morales, car elles reposent sur une
approche des super-organismes sociaux montrant que les consensus
moraux sont indispensables à la survie de ces derniers.
J'ajoute
qu'ayant abordé dans mon livre, comme rappelé ci-dessus,
de nombreux domaines de recherche non présentés par
Jean Staune, j'ai pu indiquer à mes lecteurs matérialistes
que les sciences de la complexité ne les laisseront pas sans
arguments pour expliquer l'omniprésent besoin, chez l'homme,
de transcendance, de croyance, d'explications rassurantes. Ce besoin
ne révèle en rien, pour les matérialistes,
l'existence d'un "autre niveau de réalité"
dont les humains devraient admettre l'existence. Aujourd'hui, les
approches conjuguées de la psychologie évolutionniste,
de la neurologie, des sciences politiques…permettent au contraire
d'expliquer de façon naturelle le besoin de Dieu et la soumission
fréquente des populations aux religions et à leurs
manifestations les plus extrémistes. Elles expliquent tout
aussi bien d'ailleurs le besoin qu'ont les hommes de se rallier
à des dictatures et à des contraintes sociales oppressives
ne faisant pas nécessairement appel à la divinité
pour s'imposer. En d'autres termes, ces nouvelles sciences, convenablement
interprétées, peuvent apporter un message d'émancipation
qui sera nécessairement reçu comme subversif par ceux
qui imposent pour assurer leur pouvoir l'obéissance aux dogmes
et aux prêtres.
Il
me semble donc que si Disputatio il devait y avoir entre
Jean Staune et moi, à propos du contenu de nos deux livres,
celle-ci ne devrait pas prendre la forme d'échanges d'arguments
scientifiques plus ou moins difficiles à suivre par le public.
Si le débat portait sur les différences entre nos
convictions profondes, il aurait plus d'intérêt. Jean
Staune exposerait ses croyances et les raisons qu'il a de les défendre.
Je n'aurai pas l'outrecuidance de les résumer ici. J'indiquerais
pour ma part ce en quoi je crois. J'emploierais moi aussi ce mot
de croire puisqu'il s'agit bien de croyances et non de certitudes
fondées sur des preuves scientifiques que je sais fragiles.
Je crois par exemple que l'univers évolue sans finalités
imposées de l'extérieur. Je crois que l'homme n'est
qu'un produit local de cette évolution, lui-même en
pleine évolution. Je crois que des automates intelligents
pourront prochainement disposer de corps et de cerveaux bien supérieurs
à ceux des humains. Je crois que les croyances que nos organismes
génèrent, y compris celles relatives à la moralité
et aux valeurs, ont une influence sur l'évolution du monde.
Je crois à bien d'autres interprétations des sciences
que mes lecteurs, s'ils en ont la curiosité, retrouveront
dans mes articles et mes livres.
La
science peut-elle être neutre ?
Mais
alors, Jean Staune et moi, comme ceux qui partagent notre «combat»,
sommes-nous légitimes à vouloir mobiliser les interprétations
que nous donnons de la science au service de ce l'on appellera avec
plus ou moins de bienveillance des croyances, des philosophies ou
des idéologies ? Ne faisons nous pas un grand tort à
l'objectivité scientifique, à la neutralité
de la science ? Les scientifiques désirant rester neutres
voudront-ils nous suivre dans de telles Disputes ? La science, tout
au moins dans la vision qu'en avait jusqu'à ces derniers
temps l'université française laïque et républicaine,
se doit d'être indépendante des croyances religieuses
et des convictions politiques de ceux qui la pratiquent ou qui l'enseignent.
Elle doit proposer aux hommes, en amont des technologies, un socle
de connaissances valables pour tous et en tous lieux, sauf évidemment
à intégrer de nouvelles découvertes validées
par la communauté scientifique tout entière. Il ne
doit donc pas exister de science chrétienne ou islamique
s'opposant à une science matérialiste, comme il n'y
a plus depuis longtemps de science prolétarienne s'opposant
à une science bourgeoise. Autrement dit, la science se doit
d'être «neutre».
Or
il faut bien reconnaître que cet idéal correspond à
une illusion, sinon à un mensonge. Un minimum d'observation
politique montre que l'on ne peut dissocier la recherche, fut-elle
«fondamentale», des stratégies géopolitiques
et des idéologies de ceux qui la financent et qui par conséquent
mobilisent à leur profit l'intelligence des chercheurs comme
les moyens de diffusion de leurs travaux. Il n'est pas anodin pour
la science qu'aux Etats-Unis, comme d'ailleurs partout dans le monde,
plus de 60 à 80 % des crédits de recherches publics
viennent du secteur militaire ou plus généralement
stratégique. Il n'est pas anodin non plus qu'aux Etats-Unis,
comme d'ailleurs partout dans le monde, des sommes considérables
viennent alimenter des fondations ou des organisations privées
se mettant ouvertement au service de telle ou telle religion.
Par
ailleurs, il est difficile de penser que les opinions politiques,
philosophiques ou religieuses des chercheurs n'influent pas sur
les domaines qu'ils choisissent d'étudier, sur les résultats
qu'ils obtiennent et surtout sur les interprétations qu'ils
en donnent, soit directement dans leurs travaux, soit dans leurs
enseignements et communications médiatiques. On ne peut donc
pas sans examen, parce qu'un chercheur affirme telle chose, même
dans le champ de ses compétences, lui donner raison simplement
parce qu'il est chercheur. La problématique est bien connue
en ce qui concerne l'expertise scientifique et technologique. Souhaiter
que la science soit neutre ne doit pas rendre aveugle aux dérives
grandes ou petites qui s'introduisent dans les démarches
de recherche.
Il
y a plus grave. J'ai noté dans mon livre, comme le font tous
ceux qui s'intéressent à la sociologie et à
la politique de la science, qu'aujourd'hui la neutralité
de la science est de moins en moins présentée comme
un objectif souhaitable. On revient partout dans le monde à
l'idée que la science, puissant instrument de mobilisation
des ressources humaines et économiques des sociétés
modernes, doit être mise au service des politiques de puissance
affichées par les grands Etats comme par les églises
et les institutions religieuses organisées en machines de
guerre à conquérir le pouvoir. C'est ainsi que les
représentants de ces Etats et institutions demandent explicitement
à la science d'être patriote et de surcroît d'être,
selon les pays, chrétienne, islamique et plus globalement
«sectaire»(6).
Loin
de s'atténuer, les affrontements entre civilisations pour
la conquête des territoires, des ressources et des populations,
vont certainement s'aggraver malgré les efforts de ceux qui
voudraient jouer les arbitres ou modérateurs. Ces affrontements
vont inévitablement se traduire sur les plans idéologiques
et religieux, autrement dit sur la capacité de la science
à rester neutre. Les scientifiques seront de plus en plus
sommés de justifier soit l'excellence du mode de vie du pays
qui les abrite, soit la «vérité» des croyances
religieuses dominantes. Tous ne résisteront pas aux pressions.
On voit même aujourd'hui des faits plus graves. Un correspondant
me signale que désormais, aux Etats-Unis, le MIT forme des
diplômés recrutés par le mouvement Intelligent
Design (ID) pour obtenir le titre qui leur permettra ensuite de
défendre les thèses de l'ID avec des références
universitaires susceptibles d'impressionner les non-croyants. Notons
que l'Amérique et l'ID ne sont pas les seules à incriminer.
Les innombrables entités vivant de la crédulité
publique, y compris dans une Europe se voulant plus laïque
que d'autres parties du monde, feront de même appel à
des diplômés de l'Université, venus là
tout exprès pour pouvoir ensuite manipuler l'argument d'autorité.
Ainsi continueront à prospérer derrière force
arguments prétendus scientifiques l'astrologie, la voyance,
les médecines parallèles…
Face
à ces tendances, que devraient faire les croyants comme Jean
Staune. Ce serait précisément une question à
lui poser. J'ai compris en le lisant qu'il continuerait à
lutter pour la neutralité de la science. Il s'oppose ainsi
fermement aux abus du Créationnisme et de l'Intelligent Design,
financés par de nombreux crédits sur l'origine desquels
on est en droit de s'interroger. Mais ira-t-il jusqu'à demander
aux scientifiques croyants d'abandonner tout a priori religieux
dans l'étude de questions sensibles comme celles de la vie
et de la conscience ?(7). Ira-t-il
jusqu'à demander aux scientifiques croyants, qui ne s'en
privent pas, de s'abstenir d'interprétations philosophiques
et religieuses quand ils rapporteront les résultats de leurs
travaux, concernant par exemple les questions délicates de
la physique, de la cosmologie, de la biologie ou de la neurologie.
Certainement pas, comme le montre son livre.
Mais
dans ces conditions, que devraient faire les matérialistes
? Devraient-ils continuer à lutter pour une science neutre
? Devraient-ils au contraire multiplier à leur tour les interprétations
athées de la science ? Je dirais pour ma part qu'ils doivent
faire les deux. En premier lieu, ils ne doivent pas renoncer à
la neutralité de la science. Pour nous Français, celle-ci
a été et demeure une des grandes ambitions de la République.
Les athées doivent donc continuer à respecter la déontologie
de la recherche scientifique, même si celle-ci est de moins
en moins reconnue autour d'eux. Ils doivent aussi s'élever
contre l'utilisation par telle religion ou secte (comme par les
Etats et les grandes entreprises) de résultats présentés
comme scientifiques pour justifier des affirmations théologiques
ou politiques. Quand ils le peuvent, ils doivent également
lutter pied à pied contre la mainmise des forces religieuses
et des entreprises - souvent associées - sur les moyens de
la recherche. Ces forces disposent de sources de financement leur
permettant, au nom de telles ou telles fondations pour la propagation
de la foi, d'acheter les consciences des chercheurs. Le mouvement
principalement américain de l'Intelligent Design offre un
exemple caricatural de tels détournements. D'autres organisations
plus discrètes font cela plus subtilement. La chose est inacceptable.
Les matérialistes peuvent très bien admettre qu'un
scientifique ait des convictions religieuses fortes, si celles-ci
n'influencent pas son activité professionnelle. Mais ces
convictions doivent s'arrêter, comme on dit, à la porte
du laboratoire. Est-ce possible ? Nous dirons en tous cas que c'est
éminemment souhaitable.
Ceci
étant, les matérialistes doivent aussi proposer leurs
interprétations des résultats de la science, afin
de combattre les interprétations mystico-religieuses qui
vont se multiplier. Une science neutre n'intéresse que peu
de gens, car la culture nécessaire pour en apprécier
les mérites est encore peu répandue. Par ailleurs,
pour les raisons géopolitiques déjà évoquées
ici comme pour d'autres plus profondes (le besoin de croire) la
mobilisation de la science par les religions et les civilisations
théistes va se poursuivre. Dans la meilleure des hypothèses,
cette mobilisation prendra la forme d'une «lecture religieuse»
des connaissances scientifiques proprement dites. Tel résultat,
que l'on ne discutera pas en tant que tel, sera présenté
comme donnant des arguments en faveur d'une conception religieuse
ou philosophique. Dans d'autres cas, on montera en épingle
des résultats obtenus dans des conditions douteuses, même
s'ils vont à l'encontre de la grande majorité des
connaissances admises. On plaidera alors le droit à chacun
de s'insurger contre la pensée unique. Ce droit existe, mais
en science, on ne peut durablement avoir raison tout seul.
Cela
dit, les matérialistes doivent-ils se mobiliser ? Ils se
doivent d'être tolérants. Ils ne s'indigneront pas
systématiquement d'interprétations orientées
idéologiquement, si celles-ci ne nient pas ouvertement les
conclusions des chercheurs. Chacun est libre de penser ce qu'il
veut. Mais comme le prosélytisme des religions est grand,
notamment vis-à-vis des enfants et de ceux n'ayant pas de
connaissances scientifiques, ils ne devront pas renoncer à
présenter leurs propres interprétations, sauf à
voir l'athéisme et le matérialisme reculer partout.
Ce faisant, ils ne prétendront pas nécessairement
s'appuyer sur des démonstrations scientifiques indiscutables.
Ils reconnaîtront, comme devraient le faire leurs adversaires
s'ils étaient de bonne foi, que leurs conceptions du monde
expriment des convictions métaphysiques débordant
largement la base scientifique sur laquelle elles s'appuient (métaphysique
: au-delà de la physique). Les interprétations des
matérialistes viseront à expliciter un postulat métaphysique
qui pour eux est essentiel, celui selon lequel il existe un monde
qui se suffit à lui-même, un monde qui n'a pas besoin
d'une divinité pour exister et être - éventuellement
- intelligible grâce à la science.
Voilà
un thème qui mérite indiscutablement une large mobilisation.
Notes
(1) Mon propre livre balaie plus large, puisqu'il
aborde un grand nombre d'autres secteurs de recherche, concernant
notamment les réseaux numériques et leurs contenus,
la conscience artificielle, les super-organismes sociétaux.
Ces questions sont importantes à connaître quand on
cherche à expliquer la genèse et le rôle des
croyances.
(2) Les guillemets s'imposent car, comme on sait,
les faits et lois n'ont rien d'absolu. Ils dépendent des
conditions de leur élaboration.
(3) Accusation quasi obligée. Elle figure
dans tous les libelles anti-matérialiste
(4) Un argument trop facile pour justifier que
l'on prête attention à n'importe quel article en contradiction
avec l'ensemble des connaissances du moment consiste à dire
qu'à ses débuts, Einstein n'avait pas non plus attiré
l'attention des physiciens – ce qui n'est d'ailleurs pas tout
à fait exact.
(5) Concernant
la physique quantique, Jean Staune ne renouvelle pas le débat
maintenant presque centenaire suscité par le principe d'indétermination
(ou d'incertitude). Il ne cite pas les travaux à mon sens
fondateurs de la physicienne Mioara Mugur Schächter. Il ne
pouvait pas ne pas la connaître. Voici trois ans que, pour
ma part, j'avais présenté l'œuvre de cette scientifique
dans la Revue Automates-Intelligents référencée
en tête des gondoles de Google. MMS, qui d'ailleurs n'informe
personne de ses convictions philosophiques ou religieuses, conteste
le "réalisme" en sciences, y compris le concept
proposé par Bernard d'Espagnat de "réel voilé".
Ce même d'Espagnat en tire le concept encore plus contestable
de "réalisme non physique" amplement commenté
par Jean Staune. Je parlerais pour ma part, fidèle je l'espère
à la pensée de MMS, d'une "physique non réaliste".
Concernant la cosmologie, Jean Staune s'appesantit sur le principe
anthropique fort sans citer les débats actuels sur la pertinence
du concept de paramètres fondamentaux servant à définir
les prétendus réglages fins nécessaires à
l'apparition de la vie. Par contre, il ne mentionne pas les travaux
de Seth Lloyd sur la computation quantique et ceux, encore plus
intéressants, de Robert Laughlin sur l'émergence.
L'émergence est le type même de concept qui peut servir
à la fois aux créationnistes et aux matérialistes.
Dans la mesure où il jouera un rôle important dans
la compréhension des phénomènes physiques encore
non modélisables, les matérialistes se doivent de
le connaître et y faire appel.
Concernant la vie, Jean Staune concentre son tir sur le darwinisme
classique en semblant ignorer que la plupart des évolutionnistes
darwiniens ont admis l'existence de différents mécanismes
qui expliqueraient ce que l'on pourrait appeler des évolutions
contraintes. Celles-ci ne remettent pas en cause le paradigme darwinien
des mutations-sélections mais permet de préciser son
application dans un certain nombre de cas où la vie échappe
aux descriptions trop sommaires. Il aurait été par
ailleurs souhaitable que Jean Staune fasse une place aux recherches
de Kupiec et Sonigo qui, elles, étendent encore le champ
du darwinisme. Il ne mentionne pas non plus la théorie de
la vie qu'esquisse le Professeur Gilbert Chauvet, expert en physiologie
intégrative, lui aussi abondamment cité par Automates-Intelligents
et par bien d'autres sources, ceci depuis plusieurs années.
Ces diverses recherches, répétons-le, ne remettent
pas en cause le darwinisme et, bien évidemment, ne permettent
pas d'apercevoir quelques finalités que ce soit dans l'évolution.
Jean Staune pour sa part préfère présenter
une Nouvelle Théorie de l'Evolution qui semble plus relever
de l'imagination littéraire que de la science.
Concernant enfin la conscience et afin de prouver le dualisme, c'est-à-dire
que la conscience constitue une propriété indépendante
du cerveau, probablement en communication avec une conscience universelle,
il pense pouvoir contredire les observations matérialistes
des plus grands neuroscientifiques pour qui les états de
conscience sont déterminés par la compétition
au sein du cortex associatif de « modules cognitifs »
provenant de sources endogènes et exogènes. Il s'appuie
pour défendre le dualisme sur des expériences acrobatiques
de Benjamin Libet réalisées sur un patient au crâne
ouvert, ou bien il ressort de l'oubli les thèses quantico-spiritualistes
de John Eccles qui me semblent être tombées dans l'oubli.
De plus, au contraire de ce que j'ai fait dans mon livre, il ne
fait aucune allusion aux travaux des roboticiens évolutionnaires
sur la conscience artificielle (cognitive systems), dont aujourd'hui
les neurologues, tels Gerald Edelman, attendent beaucoup pour mieux
comprendre les observations fournies par l'imagerie cérébrale
et la clinique. (6)
Si nul ne demande à la science d'être matérialiste,
c'est parce que le matérialisme, contrairement à ce
que prétendent ses adversaires, a renoncé depuis longtemps
à s'organiser en force de pression politique, sociale ou
économique.
(7) J'ai retenu que pour le Vatican, ces questions
ne doivent pas être posées par les scientifiques chrétiens,
car la foi apporte des réponses suffisantes à de tels
mystères.