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Ceux
qui connaissent un peu l'histoire des violents débats ayant
opposés les biologistes évolutionnistes aux Etats-Unis
autour de l'antagonisme entre les deux concepts de sélection
individuelle et de sélection de groupe s'étonneront
peut-être de voir réunies dans un même article
du NewScientist (3 novembre 2007, p. 43, reprenant un article
du Quaterly Review of Biology de décembre 2006)
les signatures des deux «chefs de clan» opposés.
Il
s'agit d'Edward O. Wilson, père toujours actif de la sociobiologie,
laquelle sociobiologie a longtemps considéré le concept
de sélection de groupe comme non scientifique, et David Sloan
Wilson, défenseur au contraire du concept de sélection
de groupe, et auteur de deux livres où il l'applique à
l'analyse sociologique : Darwin's Cathedral et Evolution
for Everyone: How Darwin's Theory Can Change the Way We Think About
Our Lives. Inutile de dire que David Sloan Wilson est vilipendé
par les antidarwiniens et créationnistes américains
puisque, par exemple, dans Darwin's Cathedral, il explique
que la religion est un produit de l'évolution culturelle
développé à travers le processus de sélection
à multiniveaux qui caractérise la sélection
de groupe (multi-level selection).
Nous pensions un peu naïvement qu'une paix des braves avait
rapproché les deux conceptions ennemies, sélection
individuelle et sélection de groupe, notamment depuis la
création du Group Selection Squad par Howard Bloom en 1996(1).
Mais apparemment, l'accord n'était pas encore complètement
réalisé, puisque les deux Wilson jugent encore bon
en 2007 de reconnaître le caractère scientifique de
la thèse de la sélection de groupe. Celle-ci peut
désormais être utilisée, en alternative ou en
complément, au principe de la sélection individuelle,
qui bien entendu reste toujours valable, pour eux comme pour nous,
Un peu d'histoire
De
1964 à 1996, les biologistes évolutionnaires (c'est-à-dire
darwiniens) s'étaient regroupés dans l'école
dite du néodarwinisme pour qui le seul facteur déterminant
aussi bien l'évolution des individus que celle des groupes
était la mutation/sélection s'exerçant au niveau
du gène. Nul n'a jamais nié que les groupes évoluent,
puisque c'est ainsi que s'est construite l'histoire des espèces
et, chez l'homme, l'Histoire proprement dite. Mais l'évolution
darwinienne des groupes, pour les néodarwiniens, découle
seulement de mutations réussies au niveau d'un ou plusieurs
individus de ce groupe.
Pour prendre un exemple imaginaire, l'apparition d'une mutation
permettant à un rongeur d'augmenter ses capacités
visuelles dans l'obscurité permettrait à ce rongeur
et au groupe de ses descendants portant cette mutation de mieux
se protéger des prédateurs nocturnes. La mutation
réussie modifie le génome de l'individu où
elle s'est produite, mais aussi son phénotype, c'est-à-dire
la façon dont cet individu interagit avec le milieu dans
la compétition darwinienne. Dans la mesure où elle
apporte un avantage compétitif à cet individu, elle
a des chances de se retrouver dans sa descendance. Ainsi se forme
un nouveau groupe, voire une nouvelle espèce, mieux adaptés
aux contraintes du milieu.
Cette vision relativement simple, et démontrée à
de multiples occasions, a paru si convaincante qu'elle a été
nommé du terme de « Nouvelle Synthèse ».
C'est sur elle que s'est fondée la sociobiologie mais que
reposent aussi les hypothèses formulées par Richard
Dawkins concernant l'autonomie dans la compétition darwinienne
du gène et non plus de l'individu porteur (théorie
du Gène égoïste et du Génotype étendu).
A
l'inverse, comment parler de mutation darwinienne au sein d'un groupe,
puisque celui-ci n'a pas de génome en propre. Les gènes
définissant le groupe ou l'espèce sont répartis
au sein de leurs membres et ne peuvent subir d'évolution
qu'au niveau de ceux-ci. Cela ne veut pas dire que les groupes n'évoluent
pas. Mais ils le font notamment sous l'influence de la création
culturelle. Les méméticiens parlent d'ailleurs de
mèmes culturels, qui sont des réplicateurs analogues
aux gènes mais opérant à un tout autre niveau.
On peut analyser l'évolution se produisant à ce niveau
en faisant appel aux paradigmes darwiniens, mais il ne s'agit que
d'analogies et non du mécanisme néo-darwinien lequel
repose exclusivement sur le jeu des mutations génétiques.
La
nouvelle synthèse a pu ainsi expliquer pourquoi des traits
donnant un avantage compétitif à l'individu peuvent
profiter au groupe et se retrouver sélectionnés. Un
individu plus fort fait un groupe plus fort. Mais elle s'est heurtée
à un paradoxe depuis longtemps souligné : comme un
individu porteur d'une mutation grâce à laquelle il
se sacrifie pour la survie du groupe (individu dit altruiste) et
assure ainsi la compétitivité du groupe peut-il se
reproduire ? Le plus souvent, il est éliminé avant
d'avoir pu se donner une descendance. Parfois même d'ailleurs,
dans certaines espèces, il est privé de capacité
reproductive.
Darwin, se révélant un précurseur en ce domaine
comme dans d'autres, avait bien vu le problème, puisqu'il
avait écrit en 1871 dans « The Descent of Man »
que si l'altruisme ne donne que de faibles avantages à l'homme
et à ses descendants par rapport aux autres hommes de la
même tribu (nommés depuis les tricheurs ou les égoïstes),
il donne à la tribu qui en bénéficie un immense
avantage. Il n'expliquait évidemment pas cette constatation
en termes génétiques. Initialement, les socio-biologistes,
au lieu de s'attaquer au paradoxe signalé par Darwin, nièrent
le phénomène de la sélection de groupe ou prétendirent
qu'il était marginal au regard du mécanisme de la
sélection inter-individuelle.
Un
biologiste comme l'Ecossais V. C. Wynne-Edwards, indique Howard
Bloom dans The Lucifer Principle, fut ridiculisé
quand il expliqua en 1962 que les groupes de « grouses »
de sa lande natale pouvaient restreindre l'effectif de leurs nichées
en période de rareté alimentaire. Ceci voulait dire
que chaque couple (ou chaque femelle) pris individuellement sacrifiait
à l'intérêt général une partie
de sa capacité reproductive et diminuait donc les chances
de transmettre ses gènes. Le groupe se comportait ainsi en
superorganisme intelligent, au détriment de ses membres altruistes.
On sait que dans de tels cas, tous les membres ne sont pas altruistes
et que certains, les tricheurs, profitent de la générosité
des autres pour exploiter les ressources à leur seul profit.
Généralement, divers mécanismes sélectifs
interviennent alors pour réduire le pouvoir de nuisance des
tricheurs. Le groupe semble assurer ainsi la police au sein de ses
membres.
Afin d'expliquer des constatations aussi surprenantes pour les sociobiologistes,
certains d'entre eux, notamment JBS Haldane (1955) et W. D. Hamilton
(1963) firent appel au concept de « kin selection »
ou sélection de parenté. Les traits altruistes qui
sont désavantageux pour les individus à l'intérieur
d'une parenté (groupe de parents) ne sont conservés
par l'évolution que parce que la parenté qui comporte
un plus grand nombre d'altruistes dispose de plus d'avantages reproductifs
et se trouve mieux à même de propager ses propres gènes
au sein du génotype de l'espèce. Les altruistes contribuent
donc ainsi indirectement à la propagation de leurs gènes,
en favorisant la diffusion des gènes du groupe auquel ils
appartiennent. Dans les cas d' « eusocialité »,
terme appliqué notamment aux colonies d'insectes sociaux
comportant des ouvriers ou soldats stériles, c'est aussi
de cette façon que peut se comprendre la persistance de l'apparition
de ces individus stériles dans chaque génération.
On
appliquera avec prudence de telles constatations. On se demande
souvent pourquoi, par exemple, l'évolution tolère
l'apparition, dans la plupart des espèces et dans chaque
génération, d'individus homosexuels ne se reproduisant
pas. C'est sans doute simplement parce que l'occurrence de l'homosexualité
n'est pas principalement déterminée par la génétique
et n'est donc pas soumise à la rigueur de la sélection
darwinienne. Elle dépend plutôt de hasards biologiques
ou culturels intervenant sans règle fixe dans la vie des
individus concernés, sans liens précis avec la compétitivité
biologique des groupes.
Réhabilitation du concept de
sélection de groupe
Aujourd'hui, l'explication un peu alambiquée faisant appel
à la kin selection pour préserver la prééminence
du concept de sélection individuelle ne devrait plus s'imposer,
du fait précisément du retour en grâce du concept
de sélection de groupe. Pourquoi cette évolution ?
L'article publié par la QRB nous en donne la raison. Nous
ne reprendrons pas ici tous les arguments présentés
dont certains sont un peu techniques. Le premier qui est aussi le
plus significatif sociologiquement et politiquement, consiste à
dénier à l'individu le rôle de niveau privilégié
dans la hiérarchie biologique. L'analyse à multiniveaux
évoquée en introduction cherche à identifier
tous les traits qui affectent la compétitivité darwinienne
de l'ensemble des individus les possédant en s'ajoutant à
la compétitivité individuelle des individus dotés
de ces traits. Comme dans un groupe tous les individus n'interagissent
pas nécessairement avec tous les autres mais avec un petit
nombre, il faut donc identifier des sous-ensembles ou niveaux demandant
des analyses spécifiques.
Ajoutons, en ce qui concerne les interactions entre les gènes
et les comportements que les différences comportementales
au sein d'un groupe ne sont pas codés, comme on le pensait
initialement, par une relation simpliste du type [un gène
= un comportement]. La variabilité génétique
au sein de ce que l'on appelle généralement une espèce
(définie le plus souvent pas l'interfécondité)
peut être grande. La peur de céder à un racisme
primaire empêchât longtemps, concernant l'espèce
humaine, que l'on prenne en considération les différences
génétiques infimes mais néanmoins bien définies
pouvant distinguer tel groupe d'un autre et favoriser en lui tel
comportement plutôt que tel autre(2).
C'est pourtant de cette façon que les différentes
variétés d'homo sapiens ont pu s'adapter à
des biotopes radicalement différents. Refuser de voir ces
différences interdirait souvent de comprendre tels ou tels
succès ou échecs adaptatifs.
D'une façon générale cependant, la théorie
de la sélection de groupe ne fait pas appel principalement
à des analyses génétiques qui apparaîtront
de plus en plus difficiles à conduire rigoureusement, voire
aléatoires quant aux résultats. Tous les autres facteurs
déterminant l'évolution seront évoqués,
comme indiqués ci-dessus. Mais comme ces facteurs ne joueront
pas nécessairement sur le groupe entier (sur l'espèce
si on tient à conserver ce concept) il faudra prendre en
considération un feuilleté complexe
de niveaux multiples se superposant ou s'interpénétrant
au sein d'une même structure ou groupe, chacun de ces niveaux
demandant des analyses explicatives spécifiques. Des différences
internes au groupe peuvent surgir à la suite des modalités
spécifiques dont certains sous-groupes s'adaptent à
des environnements et à des histoires différentes.
Plus ces différences sont fortes, plus la sélection
darwinienne entre groupes trouve matière à s'exercer.
On peut retrouver là l'influence des facteurs culturels mais
aussi écoculturels évoqués ci-dessus.
Cette
analyse multifactorielle libère la sociobiologie et lui permet
d'envisager sans encourir le reproche d'anathème les phénomènes
de compétitions entre groupes, qu'ils soient limités
à quelques individus ou qu'ils soient étendus à
des espèces entières. Il était temps, si l'on
peut dire, puisque de telles analyses s'imposent évidemment
- et sont couramment pratiquées par les éthologistes,
sociologues et autres historiens pour comprendre de nombreux aspects
de l'évolution où la mutation génétique
n'est pas la cause première du changement.
On ne
niera pas pour autant l'existence de relations causales entre l'évolution
des groupes dépendant de nombreux facteurs différents
et la composition des génomes propres à ces groupes.
Chez l'animal, un groupe s'étant adapté fortement
à un nouvel environnement pourra ainsi construire par éco-évo
une niche écologique au sein de laquelle de nouvelles mutations
génétiques adaptatives seront sélectionnées.
Certaines de ces mutations pourront entraîner l'apparition
d'une nouvelle espèce qui se différenciera alors de
l'espèce-mère. On ne sait si ceci s'est produit dans
l'évolution des hominiens, bien que la chose soit plus que
vraisemblable. Il ne semble pas qu'un tel évènement
soit possible aujourd'hui chez l'homme, compte tenu des mélanges
incessants tenant à la mondialisation, mais en théorie
l'hypothèse n'est pas à exclure.
Ceux
qui accusent la sociobiologie d'encourager la ségrégation
entre groupes humains sur la base d'éventuelles différences
génétiques ne vont-ils pas s'inquiéter et mettre
en garde contre une résurgence du racisme ? Si on admet en
effet que certains groupes humains peuvent être plus "compétitifs"
que d'autres pour différentes raisons dont d'infimes variations
génétiques, ne va-t-on pas rouvrir le champ à
l'eugénisme? On recherchera et le cas échéant,
on manipulera par l'ingénierie génétique, à
l'intérieur du génome humain, les variants jugés
favorables ou défavorables. Nous pensons pour notre part,
dans ce domaine comme dans les autres, qu'il ne faut pas confondre
la recherche scientifique des causes des phénomènes
et l'usage politique fait de tel ou tel résultat de recherche.
La génétique et ses applications en sociobiologie
n'ont pas fini de modifier notre regard sur l'homme et sur ce que
l'on appelle désormais l'anthropocène, c'est-à-dire
une nouvelle ère géophysique où le facteur
humain joue un rôle essentiel. Mieux vaut comprendre les mécanismes
en cause que les nier par idéologie.
Quoi qu'il en soit, les phénomènes de sélection
de groupes sont dorénavant étudiés partout,
depuis le monde microbien jusqu'aux mondes des sociétés
humaines et de leurs conceptions scientifiques et philosophiques.
Il en résulte que le concept de superorganisme, dont nous
avions fait le thème d'un des chapitres de notre livre, demeure
plus pertinent que jamais pour évaluer voire comprendre l'évolution
du monde biologique, anthroposocial et intellectuel. Mais on n'oubliera
pas, comme nous le rappelions dans ce même livre, que les
superorganismes n'existent pas en soi, dans un monde indépendant
de l'observateur. Le plus souvent celui qui les décrit est
d'une façon ou d'une autre s'inclut dans sa description et
modifie donc en permanence son objet. Ceci particulièrement
lorsqu'il adopte le style performatif ou auto-réalisateur
propre à beaucoup de scientifiques, comme à beaucoup
d'hommes politiques chez qui percent des apprentis dictateurs. You
see what I mean.
Notes
(1) Voir notre ouvrage Pour
un principe matérialiste fort,
«le super-organisme selon Howard Bloom », p. 188).
2) Pensons à l'absence chez certains humains
de la disposition génétique permettant d'assimiler
le lait de vache, qui n'est pas sans conséquences géopolitiques.