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9 novembre 2007
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Le monde quantique profond serait-il déterministe
?
Dans
le NewScientist daté du 3 novembre 2007, p. 37, Mark
Buchanan, diplômé en sciences, rédacteur scientifique
et auteur de divers ouvrages sur l’importance de la science
dans notre compréhension du monde, discute les hypothèses
du physicien Joy Christian (notre photo), de l’université
d’Oxford, concernant la possible existence d’une réalité
déterministe sous jacente au monde quantique(1).
Celle-ci permettrait d’expliquer les "bizarreries"
(weirdness) de la physique quantique, notamment la non-localité,
la superposition d’états et l’intrication (entanglement)(2)
. Ces bizarreries sont considérées par l’écrasante
majorité des physiciens comme des «réalités»
ne pouvant plus être discutées aujourd’hui. Des
expériences théoriques et des applications technologiques
innombrables ont démontré la pertinence des descriptions
quantiques du monde. Aucune preuve susceptible de les falsifier
n’a été apportée. La recherche de «
variables cachées » n’a nulle part abouti.
Concernant l’intrication, les expériences destinées
à vérifier le théorème (les inégalités)
de Bell (dont celles conduites à Orsay par Alain Aspect à
partir de 1982), puis celles portant sur l’intrication de
photons et d’objets complexes réalisées en 2006
par Marcus Aspelmeyer de l’Académie des sciences de
Vienne(3), ont toutes montré que
deux particules peuvent être reliées instantanément
à distance, sans aucun lien entre elles et aussi que la superposition
peut affecter des objets – relativement - massifs. Cela pose
la question du réalisme : l’univers tel que nous le
définissons existe-t-il en dehors de la mesure ?(4)
Cependant,
quelques physiciens, notamment le hollandais Gerard ‘t Hooft
de l’Université d’Utrecht(5)
et le mathématicien Roger Penrose, d’Oxford, n’ont
pas renoncé à formuler des hypothèses postulant
le caractère déterministe de l’univers à
un niveau encore plus fondamental que celui considéré
par la physique quantique. Ces hypothèses permettraient de
comprendre pourquoi le déterminisme disparaît en laissant
place à l’aléatoire constaté par le physicien
manipulant des entités quantiques. Pour ‘t Hooft, écrit
Mark Buchanan, la physique quantique peut être comparée
à la thermodynamique en ce sens qu’elle décrit
les systèmes physiques par l’intermédiaire de
moyennes statistiques, plutôt qu’en se plaçant
à un niveau de détail plus précis. Le vide
quantique pourrait de la même façon être composé
d’un très grand nombre d’états distincts
qui évoluerait d’une façon déterministe
et dont la physique quantique ne connaîtrait que les produits
statistiques. Gerard ‘t Hooft propose différentes hypothèses
déterministes qui permettraient de vérifier ce postulat.
On sait par ailleurs(6)que Lee Smolin et
ses collègues du Perimeter Institute travaillant sur la gravitation
quantique en lacet considèrent comme inévitable une
remise en cause radicale de la mécanique quantique sous sa
forme actuelle. Ils pensent progresser dans cette voie(7).
Mais tout ceci demeure encore très hypothétique.
Les
algèbres non commutatives
C’est
précisément là que le travail de Joy Christian
intervient. Il postule que si les vérifications du théorème
de Bell ont donné les résultats que l’on sait,
c’est parce que Bell avait supposé que les caractéristiques
des variables cachées dont il postulait l’existence
pouvaient être exprimées sous forme de nombres ordinaires,
ceux de l’algèbre commune. Ces nombres seraient donc
commutatifs. Ainsi, dans une multiplication, la commutation s’exprime
par la notation suivante [2x5 = 5x2]. La commutation, en particulier,
ne tient pas compte du temps. Une algèbre commutative ne
peut donc prétendre décrire l’ensemble des phénomènes
du monde physique. Comme l’a dit Alain Connes, un des pères
de la géométrie non commutative(8),
ouvrir une canette et en boire le contenu ne peut équivaloir
à l’opération réalisée dans l’ordre
inverse.
Joe
Christian ne fait pas appel à la géométrie
d'Alain Connes mais à l’algèbre non commutative
du mathématicien William Clifford. Celui-ci a généralisé,
dans ce que l’on nomme désormais l’algèbre
de Clifford(9) les travaux, publiés
en 1843, du mathématicien mécanicien William Rovan
Hamilton. Hamilton avait proposé pour construire des modèles
dans un espace à trois dimensions des extensions non commutatives
des nombres complexes qu’il avait baptisées du terme
de quaternions(10). Les quaternions sont
désormais très utilisés par les sciences de
l’ingénieur, notamment pour représenter des
rotations.
Pour
Joe Christian, il faut supposer que les variables cachées
peuvent avoir des propriétés algébriques différentes
de celles représentées par l’algèbre
ordinaire et que pour les exprimer il faut faire appel à
ces algèbres non commutatives. Dans ce cas, les inégalités
de Bell telles qu’actuellement formulées ne seraient
pas utilisables , car elles ne seraient pas dotées d’un
appareil mathématique susceptible de faire apparaître
des variables cachées expliquant la non-localité quantique.
Il faudrait imaginer de nouvelles expériences. Notons que,
pour Philippe Grangier, de l’Institut d’Optique d’Orsay,
l’hypothèse, bien qu’intéressante, n’est
pas encore assez argumentée pour être recevable.
Nous
nous trouvons là face à ce qui pourrait devenir un
tournant de la physique et plus généralement des représentations,
déterministes ou non, que l’on peut se faire de l’univers
profond. La question des multivers serait également concernée.
Mais à nouveau se pose la question du réalisme ou
du non-réalisme, vu cette fois-ci plus particulièrement
sous l'angle du constructivisme(4). Dans
une approche de l'épistémologie des connaissances
inspirée de celle proposée par Mme Mugur-Schächter,
nous pourrions dire que Joe Christian fournit un nouvel exemple
de l'observateur-acteur dans le monde physique, ici quantique voire
"sub-quantique", tel qu'elle l'a définie. ll "crée"
l'entité observée, lui confère des spécifications
hypothétiques et se donne des outils pour la faire apparaître.
Il fait appel ici à l'algèbre non commutative, mais
si celle-ci n'avait pas déjà été "inventée"
il aurait pu la créer lui-même, à supposer qu'il
ait eu des dispositions mathématiques suffisantes. Il ne
lui restera plus qu'à expérimenter pour tester ses
hypothèses, avec des instruments ayant intégré
ses divers requisits. Les hypothèses ne seront pas nécessairement
vérifiées, mais, en restant dans la perspective d'une
construction se faisant à partir d'un aléatoire profond,
on peut penser qu'elles auront des chances de l'être. Alors
lui ou ceux qui suivront cette voie trouveront (mieux vaudrait dire
"créeront" ) quelque chose dont la science puis
la technologie pourront faire bon usage. C'est ainsi que se construit
notre "réel humanisé".
Parallèlement
les tenants des explications religieuses du monde ne manqueront
pas d’exploiter les résultats des premières
expériences qui pourraient être proposées –
ceci d’ailleurs quels que soient ces résultats car
les interprétations théologiques sont telles qu’il
est impossible de les mettre en défaut. Nous sommes incapables
pour notre part de dire si, au vue des conceptions religieuses du
monde, postuler un univers intrinsèquement aléatoire
ou un univers intrinsèquement déterministe présente
une quelconque importance. Mais connaissant la tendance profonde
des religions à chercher à justifier par des arguments
tirés des sciences ce qui devrait rester acte de foi, nous
pensons que la question ne sera pas jugée indifférente.
Ainsi contribueront-ils à construire le champ de ce que l'on
pourrait appeler un "réel divinisé".