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11 octobre 2007
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Bienvenue au royaume de l'hyperscience
Revenons
sur la définition de l’hyperscience, esquissée
dans notre éditorial.
Appelons hyperscience, en simplifiant beaucoup, une science qui
sortirait systématiquement de ses limites actuelles et se
mettrait à interroger de façon scientifique les innombrables
évènements ou concepts que la science actuelle ne
sait pas voir ou ne juge pas digne de ses recherches.
Ces
évènements ou concepts sont-ils nombreux ? Nous répondrons
qu’ils sont en nombre infini. Un nombre infini de questions
non encore posées pourrait être posé et traité
selon les procédures de la recherche scientifique expérimentale.
Toutes les connaissances scientifiques pourraient faire naître,
convenablement critiquées et rapprochées, des hypothèses
ou inductions révolutionnaires au regard desquelles le paysage
actuel des questionnements apparaîtrait comme un triste cliché
noir et blanc. De plus, l’hyperscience pourrait – ou
plutôt devrait – réintégrer dans le champ
scientifique et les traiter par la procédure expérimentale
toutes les questions négligées par les sciences contemporaines,
questions nées de la philosophie, de la morale, de la politique
et des différentes formes de création artistique.
Il s’agirait, mais nous allons revenir plus loin sur cette
idée, d’un projet aussi ambitieux que celui du siècle
des Lumières au 18e siècle, par lequel la pensée
avait commencé à se libérer des prisons bâties
par les religions monothéistes.
Freins
et obstacles
Pourquoi
la science actuelle recule-t-elle devant l’exercice à
très grande échelle d’une imagination critique
et constructrice, point de passage obligé pour la création
de mondes nouveaux. Il y a à cela une première raison
: les chercheurs et les crédits de recherche ne sont pas
en nombre suffisant. De plus, ce sont les applications immédiates
et rentables de la science (applications civiles et militaires,
si l’on peut parler de rentabilité en ce cas) qui intéressent
les sociétés. A l’opposé, les problèmes
non résolus et à plus forte raison les problèmes
non posés n’attirent pas les crédits de recherche.
La science se méfie aussi, non sans raisons, des innombrables
vendeurs d’illusions pseudo-scientifiques cherchant à
se parer de son prestige et dont l’imagination (souvent à
fins commerciales) n’est jamais en défaut. Cette imagination
ne peut prétendre à la scientificité car elle
refuse systématiquement l'épreuve de la démarche
expérimentale.
Mais
il existe des raisons bien plus fondamentales à l’absence
d’imagination heuristique. On en connaît un certain
nombre, par exemple l’enfermement disciplinaire qui conduit
les spécialistes des diverses disciplines à se replier
sur eux-mêmes afin de survivre à la concurrence des
autres. De même nature est, au sein de chaque discipline,
la peur qu’éprouvent les mandarins, peur bien décrite
par Kuhn, face à des hypothèses iconoclastes pouvant
mettre à bas l’œuvre de leur vie. On citera aussi
le fait que la science reste en l’état actuel de ses
ressources une activité élitiste qui éloigne
des universités et des laboratoires de nombreuses personnes
pouvant y apporter des questionnements renouvelés. N’oublions
pas enfin l’intervention permanente des religions qui, voulant
conserver leur pouvoir sur les esprits et les avantages matériels
que ce pouvoir apporte, continuent à interdire d’aborder
les questions de recherche fondamentale dont elles veulent se conserver
le monopole.
Que
se passerait-il si le rêve formulé dans l’éditorial
devenait réalité, si l’humanité se mettait
à consacrer des milliers de milliards supplémentaires
à la science, tout en brisant les barrières entre
disciplines évoquées ci-dessus. Ceux que la science
effraie prédiront un enchaînement de catastrophes provoquées
par la multiplication des apprentis sorciers. Mais ceux qui sont
persuadés du bon effet du développement des connaissances
scientifiques se réjouiront. Au plan des applications, dans
ce cas, la convergence des nouvelles sciences, info, bio, nano et
cognisciences devrait faire apparaître de nouveaux produits
et services capables de résoudre les besoins majeurs de l’humanité
sans mettre en danger le milieu terrestre, si du moins ce processus
était soumis à un contrôle démocratique
suffisant.
Un
regard systémique
Mais
c’est au plan bien plus important de la recherche fondamentale,
autrement dit de l’avenir des systèmes intelligents
dans le l’univers que devrait être abordée la
question de l’hyperscience. Pour le comprendre, un minimum
de regard systémique s’impose. Depuis quelques décennies
se met en place sur Terre un méta-cerveau ou cerveau global
fait de tous les cerveaux, humains ou non-humains, interconnectés
en réseau. Cette « cérébralisation »
a résulté de l’évolution darwinienne,
en conséquence d’évènements survenus
au hasard. Elle n’a de ce fait été voulue par
personne et ne répondait à aucun but. Avec ses qualités
et ses défauts en termes d’adaptation, le cerveau global
n’est que la matérialisation d’un grand nombre
de solutions également possibles qui ne se sont pas produites.
Ceci
étant, ce cerveau global influence désormais, au moins
au niveau local, l’évolution de l’univers. Il
génère des modèles informationnels et technologiques
qui jouent un rôle plus ou moins important dans la commande
des processus physiques se déroulant sur Terre et dans l’espace
proche. Quel est le statut cosmologique des artefacts ainsi produits,
tels que des observatoires satellitaires ou des robots autonomes?
Quelle influence ont-ils et auront-ils sur le cosmos au sens large
? Il n’est pas possible de répondre objectivement à
cette question, puisqu’on ne peut pas évaluer le cosmos
globalement et de l’extérieur. On ne peut que proposer
des réponses locales.
Or
que constate-t-on localement ? Les systèmes techno-scientifiques,
à l’instar des organismes biologiques ayant occupé
la Terre avant l’homme, construisent des entités complexes
qui n’existaient pas sur Terre ni, semble-t-il, dans le système
solaire proche. On se trouve donc en face d’un processus de
création et d’enrichissement. Mais à partir
de quelle source se fait cette création? Pour les «
réalistes », il n’y a pas vraiment création
mais copie. Le système technologique exploite des lois physiques
pré-existantes et vise à se rapprocher de l’organisation
d’un « réel en soi » qui lui sert de modèle
à la fois incontournable et inaccessible. La liberté
de création est donc fortement contrainte, tant dans ses
mécanismes que dans son objectif final. En aucun cas, elle
ne pourra atteindre ou dépasser le réel en soi qui,
tel Dieu, lui demeurera toujours inaccessible. A l’échelle
cosmologique, il y a peu d’espoir de pouvoir influencer par
les technologies scientifiques l’organisation et évolution
du cosmos.
Pour
les « constructivistes » au contraire, parmi lesquels
on l’a compris nous nous situons, il existe autant de réels
qu’il existe de modèles scientifiques prétendant
les décrire. Ce sont ces modèles qui construisent
les réels locaux dans lesquels s’insèrent les
activités des agents terrestres, non humains et humains.
Certes, ces réels ne sont pas générés
à partir d’un néant absolu. Ils proviennent
d’un inframonde primordial, constituant un réservoir
infini de « possibles » non exploités. Pour que
ces possibles se matérialisent, il faut que se produisent
des évènements favorables de nature énergétique.
Mais sous ces conditions, rien ne vient limiter le champ des processus
de création. Tout devient possible et, à condition
d’y mettre le temps, comme le prédit le modèle
des multivers, tout ce qui est possible finira par être, c’est-à-dire
venir à l’existence quelque part.
La
comparaison avec la façon dont on décrit aujourd’hui
l’origine de notre univers à partir du monde quantique
sous-jacent s’impose. Les particules matérielles dont
nous sommes composées auraient été le résultat
d’une fluctuation primordiale d’énergie au sein
du vide quantique. Celle-ci aurait bien tourné, si l’on
peut dire. Au lieu de s’annihiler, cet évènement
aurait, de façon aléatoire, produit par décohérence
en chaîne, prenant la forme d’un Big Bang, ce type d’univers
particulier qui est le nôtre. Un univers tout différent,
dans lequel auraientt habité des individus semblables ou
différents de nous, aurait pu tout aussi bien être
généré. C’est d’ailleurs un tel
phénomène qui d’après certaines théories
du multivers, se réédite en permanence.
Selon
cette façon de voir les choses, les modèles scientifiques
et leurs traductions cosmologiques pourraient donc produire des
univers. Mais s’agirait-il d’univers matériels
? Comment les distinguer des productions de l’imaginaire et
du fantasme, qui restent au niveau du virtuel ? Seule la sanction
de l’expérience peut départager les premiers
des seconds. Les univers créés par la démarche
scientifique doivent respecter des lois pré-existantes nées
du Big Bang fondateur. Les créations qui s’en inspirent
fonctionnent effectivement dans le monde matériel qui est
le nôtre, celui résultant de ce Big Bang. Ce n’est
pas le cas des créations de l’imaginaire. Un avion,
pour voler, doit obéir à certaines règles lui
permettant de s’affranchir de la loi de la gravitation. Un
ange n’est pas obligé de s’y soumettre. L’ange
pourra certes aller partout, mais seulement dans l’esprit
de celui qui fantasme à ce sujet. L’avion ira moins
loin, mais il pourra emmener des passagers.
Un
milieu fluctuant sur le mode aléatoire
Cependant
les lois elles-mêmes, dans l’approche constructiviste,
sont considérées comme formalisant les résultats
d’expériences par essais et erreurs engagées
de façon aléatoire par les organismes vivants au cours
de leur évolution terrestre. La démarche est nécessairement
et fondamentalement empirique. Si aucun organisme n’avait
essayé de voler, aucun n’aurait découvert la
gravité. Qu’est-ce qui pousse les organismes terrestres
à tenter des expériences par essais et erreurs, à
partir desquelles ils pourront formaliser des lois expliquant leur
échec ou leur réussite ? Sans doute est-ce lié
à une propriété des systèmes vivants
par laquelle ils explorent sans cesse leur environnement. Nous pouvons
pour la comprendre reprendre l’analogie des fluctuations du
vide quantique. Le milieu vivant terrestre, qu’il soit biologique
ou mental, est analogue à ce dernier. Il est turbulent, parcouru
de fluctuations énergétiques. Certaines de celles-ci
donnent naissance sue le mode aléatoire soit à des
mutations génétiques (en ce qui concerne les systèmes
biologiques) soit à des « idées nouvelles »
(dans le cas des cerveaux). Celles d’entre elles, mutations
ou idées, qui ne sont pas directement en contradiction avec
l’état de l’univers précédemment
construit, s’ajoutent à lui et le transforment. Dans
ce cas, la formulation de la loi qui semblait devoir les interdire
à la suite d’échecs précédents
doit être modifiée pour tenir compte du nouvel état
de l’univers résultant de la prise en compte de l’innovation.
Une nouvelle loi, décrivant un univers plus tolérant,
sera donc élaborée jusqu’à être
un peu plus tard, à son tour, mise en défaut par une
nouvelle innovation réussie.
Il
s’établit donc ainsi une relation complexe entre les
innovations et le bloc des lois auxquelles celles-ci sont soumises.
Certaines innovations sont trop éloignées de l’état
présent de l’univers (ou si l’on préfère,
des lois qui le décrivent). Elles échouent et sont
rejetées. A l’inverse, les innovations qui réussissent
modifient l’univers et obligent en conséquence à
modifier les lois. On fera valoir les limites d’un tel constructivisme.
On dira que les innovations les plus audacieuses ou les plus irresponsables
se heurteront, de façon inéluctable, à des
caractéristiques de l’univers si profondes qu’elles
ne pourront être modifiées, telles que les constantes
fondamentales de la physique.
Mais
dans une conception radicale du constructivisme, on pourra répondre
que ces constantes fondamentales elles-mêmes n’ont pas
été imposées par des décisions supérieures
que rien ne pourrait d’ailleurs justifier. Elles ont résulté
de la façon spécifique dont à partir d’un
vide quantique n’obéissant à aucune méta-loi
connue, réservoir de tous les possibles, se sont matérialisées
les premières particules à l’origine de notre
univers. Ces lois auraient pu être autres si la réduction
du vecteur d’état de ces premières particules
avait fait apparaître d’autres types d’organisation
de la matière. Et si, d’une façon encore inimaginable,
nous pouvions réécrire l’histoire de notre univers
et de ses lois, à l’envers jusqu’avant le Big
Bang, puis reprendre le cours, rien ne permet de dire que ce nouvel
univers ne ferait pas apparaître des formes de vie et d’intelligence
organisées sur des bases différentes de celles que
nous connaissons. C’est d’ailleurs ce que postule une
des formes de la théorie des multivers telle que décrite
par Aurélien
Barrau.
Un
grand changment dans la puissance du cerveau global
Mais
pourquoi parler aujourd’hui d’hyperscience, reposant
sur la multiplication à grande échelle d’un
nombre considérable d’hypothèses innovantes,
alors que rien jusqu’à ce jour n’avait suggéré
une telle perspective ? Un grand changement dans la puissance du
cerveau global terrestre est en train de se produire, en conséquence
de la révolution technologique et sociologique en cours.
Dans les prochaines années, une convergence des différentes
technologies mettant en réseau les cerveaux biologiques ou
artificiels et les bases de connaissances se produira vraisemblablement,
de façon d’ailleurs spontanée. Ce sera ce que
l’on désigne désormais du terme de Singularité.
L’essai de Serge
Boisse, présenté dans nos colonnes, en
propose une version. La Terre et l’espace proche se rempliront
de super-cerveaux capables de performances constructivistes inconnues
à ce jour. Il s’agit évidemment de la version
optimiste de cette prédiction. Aujourd’hui malheureusement,
il est tout aussi réaliste d’envisager que la Singularité
envisagée ne puisse se produire, du fait de l’exacerbation
des antagonismes inter-humains et d’un effondrement de l’environnement
naturel terrestre.
Restons-en
cependant à l’hypothèse optimiste. L’explosion
du nombre et de la variété des hypothèses résultant
de la multiplication des entités capables de les formuler
se traduira par de vastes constructions informationnelles faisant
appel non plus seulement à la déduction mais à
l’induction voire à ce que l’on appelle l’abduction
qui est une forme plus ambitieuse d’induction. Si l’argent
ne manque pas, inévitablement, se multiplieront de grands
et petits équipements technologiques. En résulteront
des modifications matérielles de l’environnement terrestre,
voire du système solaire. Ces dernières à leur
tour pourront se répercuter sur le caractère estimé
fondamental des lois de la physique. Il faudra les modifier car
l'expérience rendra accessibles des univers ou portions d’univers
jusqu’ici interdites, voire fera surgir du néant des
univers ou portions d’univers jusqu’ici ignorées,
Les
capacités constructivistes du super-cerveau global en cours
de mise en place n’ont pas encore été exploitées,
du fait des limites à la recherche scientifique énumérées
en début d’article. Mais grâce à l’interconnexion
possible entre tous les contenus, ces limites disparaîtront
peu à peu. C’est ainsi que des utilisateurs, agents
humains ou informatiques, pourront facilement circuler entre les
champs de connaissance, réalisant sur le mode automatique
des rapprochements entre concepts et hypothèses qui ne se
produisaient pas spontanément. La nécessité
de formuler à toute force des synthèses cohérentes
perdra de sa tyrannie. Il apparaîtra naturel de se référer
sans se contredire à des mondes aussi différents que
ceux de la physique, de la biologie, de la vie et de l’intelligence
artificielle, des neurosciences, de la mémétique et
de la science des superorganismes. Les contenus de la création
artistique ou de la pensée philosophique et morale s’y
retrouveront. Tout ceci générera une grande turbulence,
de grands bouillonnements dont émergeront forcément,
sans que personne ne dirige le mouvement, un nombre jamais rencontré
jusqu’alors d’hypothèses scientifiques et de
processus de recherche révolutionnaires, capables de conquérir
sur une grande échelle le milieu du cerveau global et créer
ainsi les conditions d’apparition de cette science radicalement
nouvelle que nous désignons ici du terme d’hyperscience.
Alleluia
?
En
résultat de cette effervescence, un grand nombre d’objets
voire d’univers différents seront générés
et se développeront en interagissant sur le mode darwinien
: physiques, biologiques, mentaux, sociétaux et artificiels,
ces derniers ayant le pouvoir de simuler tous les autres et jouant
de la sorte un rôle essentiel dans la construction de mondes
nouveaux. Un méta-monde de plus en plus riche et complexe
se construira ainsi en puisant sans cesse de nouvelles ressources
dans le fonds tumultueux des anciens mondes. Les humains en seront-ils
transformés ? Certainement. Seront-ils plus heureux ? Sans
doute aussi car les vastes horizons s’ouvrant à eux,
au sein desquels ils pourront multiplier des œuvres originales,
les délivreront de l’ancien assujettissement à
des statuts, à des interdits physiques, mentaux et moraux,
aux pouvoirs oppressants des hiérarchies et des églises.
L’hyperscience ouvrira ainsi à tous la porte de l’hypercréation,
royaume que les anciens hommes réservaient aux Dieux.
Note
* Dépenses militaires mondiales. D'après les études
convergentes de divers Instituts de recherche, le niveau des dépenses
militaires mondiales a dépassé en 2006, avec 1.204 milliards
de dollars, celui le plus élevé atteint durant la guerre
froide. La progression a été de 37% depuis 10 ans. La
somme atteinte correspond à 2,5% du PIB mondial soit 184 dollars
par habitant. Les effectifs militaires et paramilitaires ont dépassé
les 31 millions d'hommes.